Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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vendredi 11 janvier 2008

Un port d'attache

Quand nous sommes partis de Côte d'Ivoire, nous avons regagné la France en bateau. D'Abidjan à Marseille, une lente traversée, avec une seule escale à Dakar. J'ai peu de souvenirs du voyage, il me semble que le paquebot était presque désert. Mon frère et moi passions notre temps à nous poursuivre sur les ponts, dans les coursives, enfilant des escaliers à bride abattue, nous cachant à l'intérieur des canots du pont supérieur. Je me souviens surtout de ces galopades, des portes battantes percées d'un hublot que nous nous lâchions dans la figure, des dîners bien ordonnancés dans une grande salle demi-ronde où il était bien vu de se montrer sage. Et de la mer que je regardais longuement filer à la poupe, me penchant tranquillement à travers le bastingage. Mais je me souviens parfaitement de l'entrée dans la rade de Marseille. C'est le moment où j'ai jeté mon chapeau de Robin des Bois dans les flots. Comme on jette une bouteille à la mer. Je voulais qu'il retourne chez nous, je n'étais pas certaine de vouloir endosser une nouvelle peau, la sauvageonne africaine ne se projetait pas en petite fille et ne souhaitait pas embrasser un autre pays que celui qu'elle s'était donné. J'avais 9 ans.

J'ai tout de suite aimé Marseille que j'ai approchée par la mer, comme il se doit. Comment en serait-il autrement d'une ville qui inscrit dans son nom le mot "mars" qui veut dire "rade" en arabe, pour toujours liée à la mer et au Levant, et qui est si belle vue du large ?

Marseille est le seul berceau familial que je connaisse, le seul lieu déjà parcouru auquel je puisse raccorder une partie de mon histoire. Il y en a tant d'autres, où je ne suis jamais allée, en Ecosse où les tombes d'un cimetière de village porteraient presque toutes mon nom de famille, en Pologne, au coeur de l'Emilie d'où vient ma grand-mère Noémie qui a immigré à l'adolescence... Marseille reste d'ailleurs à jamais pour moi aux couleurs de Noémie, elle qui a vécu plus de 20 ans à la Belle de Mai, dans la chaleur d'un quartier qui était un petit morceau d'Italie, portant haut les idéaux communistes. C'est à la Belle de Mai, après avoir chacun mené une première vie, que mon grand-père Jean et elle se sont enfin rencontrés. Ma mère est née rue du Jet d'Eau et y a passé sa petite enfance. Et après maints détours et de bien nombreuses années, elle y vit à nouveau aujourd'hui.

J'aime le côté baroque de Marseille, le monumental escalier qui dévale de la gare Saint-Charles et qui me semblait gigantesque quand je l'ai découvert enfant, l'immense place des Arcenaux qui s'habille d'ocres à l'italienne, le Vieux-Port et les deux forts qui en protègent l'entrée, la balade le long de la Corniche qui épouse la mer, l'arrivée sur la statue du David qui me fait à chaque fois sourire tant je la trouve incongrue et du coup si plaisante, la Bonne Mère coiffée d'or qui parlait tant à ma grand-mère. Et le pouce levé vers le ciel du sculpteur César, né lui aussi à la Belle de Mai.

Il y a à Marseille ce bleu si particulier de l'eau et du ciel, qui se nuance selon les heures et le souffle du mistral. Tantôt presque blanc et tantôt presque noir, parfois grave et souvent éblouissant, naviguant du bleu gris au bleu lavande, et jusqu'à ce bleu cuivré de coucher de soleil. Tout ce bleu qui me remplit la tête comme si je m'y noyais lorsque grimpant le long d'un flanc du massif de Marseilleveyre, mon regard plonge vers les calanques, vers cette mer qui s'échappe si loin, mouvante et apaisée. Quand un coup de mistral peut me faire ployer les genoux, oreilles sifflantes. Quand les parfums de sarriette emportées par le vent viennent me chavirer les sens. Quand les falaises deviennent blanches, que les collines sont arides, et que la roche se grise. Ici, il fait beau si souvent, et triste bien peu de temps.
A Callelongue, tout au bout du bout car c'est là que finit la route, dans une cour ombrée par un figuier, la pizza est savoureuse. Et je n'oublie pas, depuis des années, ce repas provençal dégusté chez Brun avec mon amoureux, l'austérité délicieuse des multiples mets qui se succédaient selon un cérémonial rigoureusement réglé.

J'aime la gouaille marseillaise, qui éclate malicieusement dans les yeux, cette turbulence tranquille agitée par l'esprit de contestation. Un chaudron où mille langues ont fusionné, où mille peuples se sont rencontrés. Je me régale du parlé marseillais, des galéjades, de ces racontars sur la sardine plus grosse que l'entrée du port, j'entends ma grand-mère ponctuer ses phrases de sonores fan de loup pour le plaisir d'entendre chanter les mots et la joie de me faire rire. Personne d'autre ne me serrera ainsi contre son coeur en m'appelant ma Belle, en me cuisinant des cannelloni farcis ou des pâtes torsadées aux alouettes sans tête.

Marseille, c'est un peu de mon chez moi, la ville m'a cueillie comme tous ceux qui depuis toujours y débarquent. Marseille c'est aussi comme une escale ouverte vers l'ailleurs, tout m'y paraît possible. Joseph Conrad et Arthur Rimbaud ne se sont-ils pas croisés sur ses quais avant de s'embarquer vers des terres lointaines et mystérieuses ?

Et comment ne pas aimer une ville dont les légendes racontent qu'elle serait née de l'amour d'une fille de roi pour un navigateur phocéen ? Marseille est une ville selon nos coeurs qui se donne sans se reprendre. Fanny n'oubliera pas Marius, Marie-Jo aimera passionnément et son mari et son amant. Fabio Montale poursuivra ses rêves nostalgiques de fraternité. Les pointus continueront de caboter nonchalamment vers le large, emportant des amoureux qui s'aiment ou se déchirent, qui s'aiment et se déchirent.

un pointu

Marseille n'est pas une ville pour touristes. Ici, il faut prendre partie. Se passionner. Etre pour, être contre. Etre, violemment. Alors seulement, ce qui est à voir se donne à voir.
Jean-Claude Izzo in Total Khéops

Image : Marie-Jo et ses deux amours, un film réalisé par Robert Guédiguian, où la beauté de Marseille devient charnelle

samedi 17 février 2007

Jean, le soldat aux mains nues

Episode 3

De la vie de mon grand-père avant sa rencontre avec Noémie, nous ne savons pas grand chose. Né en 1883, il venait d’une famille de paysans qui avait "du bien". Il aimait son village, perché au cœur du Lubéron, ouvrant sur la plaine de la Durance, la Sainte-Victoire et les Alpilles. Là où bat le cœur de la Provence.

C’était un homme d’une vraie gentillesse, un peu taciturne et très discret, avare de paroles mais d’une grande douceur. Ne parlant jamais haut. Il s’est marié à 19 ans et a eu deux filles. J'ai appris hier qu'il n'était pas cultivateur comme je le croyais et comme l'étaient ses parents, mais "mécanicien metteur au point". C'est vrai qu'il est né vers l'époque du premier moteur à explosion et que lorsqu'il avait 20 ans la France était à la pointe de la production. Mon grand-père aimait donc la mécanique et réglait les moteurs.

A la déclaration de la Grande Guerre, il avait 31 ans, l’aînée de ses filles Emilienne, la seule dont j’ai une trace avait 11 ans. Immédiatement mobilisé, il a été envoyé au front dès août 1914.

Jean a fait la majeure partie de la guerre au sein de la 16ème Division d’Infanterie Coloniale, dans l’Armée d’Orient et au 15ème Escadron du Train. Sa piste est difficile à suivre, lui-même n'a jamais rien raconté de ses années d'horreur sur les champs dits d'honneur, j’ai quelques bribes par son livret militaire tout délavé, mais la chronologie des batailles m’est pénible à comprendre. Affecté au Transport Militaire sans doute en raison de son expérience de mécanicien, il établissait comme motocycliste des liaisons entre les troupes puis, conducteur, il assurait le transport et le débarquement de l’infanterie sur la ligne de feu. Il a été blessé dès le début des combats, ramené à l'arrière et renvoyé au front.
Son livret et la lettre de félicitations reçue pour "son endurance et son sang-froid" indiquent qu'il était "fordiste". Peut-être conduisait-il une Ford T ? En tout cas, il est certain qu'il se battait sans répit, à la chaîne selon les préceptes du fordisme ! Alors que d'autres étaient affectés aux états-majors, il est constamment resté sur le front, de 1915 à 1918, en Artois, en Champagne, à la boucherie de Verdun, sur l’Aisne, en Picardie. Je ne sais comment, entre deux offensives, envoyé dans les Balkans où son bateau a été coulé et où il a été un des rares survivants, il a participé à la prise de Monastir.

L’incroyable est que, durant toute la guerre, Jean n’a jamais eu de permission ou en tout cas jamais eu la possibilité de retourner dans son village auprès des siens. Le père de famille trentenaire attaché à ses racines, le Provençal habitué des grands espaces et du soleil, a été exclu de chez lui presque cinq longues années, passées dans le froid, la boue et la mitraille du Nord.

Je peux reconstituer un semblant de tracé, je peux imaginer l’atrocité de ce que mon grand-père a vécu. La guerre de 14-18 est une véritable horreur, qui symbolise l’horreur, le gâchis et l’absurdité de toutes les guerres. Je pense à lui, à tous les poilus, qui vivaient dans des conditions effroyables, enlisés dans la boue et le sang des tranchées, gelant de froid, couverts de vermine, épuisés, survivant parmi les morts qui ne pouvaient être enterrés, lancés à l’assaut et massacrés pour conquérir un bout de colline qui était perdu le lendemain.

Grand blessé, douloureusement marqué, il a souffert toute sa vie des brûlures des gaz asphyxiants.

Au printemps 1919, démobilisé plusieurs mois après l’armistice, il est revenu chez lui, mais sa femme ne l’avait pas attendu et un nouvel enfant se trouvait à la maison. Dont il ne pouvait être le père. Il semble que la trahison ajoutée aux douleurs de la guerre l’ait rendu fou. C’est peut-être à cela que je pensais, sans rien connaître de cette histoire lorsque, petite fille, j’étais si émue en entendant raconter que les Africains accueillaient n’importe quel enfant dans la joie. Evidemment s'il avait su faire de même, mon grand-père n'aurait jamais connu ma grand-mère. Mais quels déchirements pour aboutir à cette rencontre.

Jean a perdu la tête, il voulait tuer sa femme. Un de ses amis l'a jeté dans un train. Avec ses papiers et un peu d’argent pour tout viatique. Du Vaucluse il est arrivé à Marseille, ce n’était pas bien loin. Brisé par la guerre, désespéré par la perte, brûlant de fièvre, il s’est effondré à l’hôtel où ma grand-mère était femme de chambre.

Elle avait 32 ans, élevait seule ses trois enfants. Lui avait 36 ans et se retrouvait absolument seul, rejeté par les siens et les fuyant, ayant tout laissé derrière lui.
Il avait tout perdu. Elle n'avait rien à elle.
Ces deux solitudes allaient se rencontrer.

Les premiers épisodes sont dans la rubrique Aux Origines où je vais à la rencontre de mon histoire.

mardi 2 janvier 2007

Noémie, la Belle de Mai

Episode 2

La vie devait être dure en Italie pour un journalier agricole comme Vincenzo mon arrière grand-père, avec ses neuf enfants. Vers 1900, toute la famille a immigré à Marseille. Noémie ma grand-mère, alors âgée de 13 ans, a suivi dans les bagages. Mais, alors que les huit enfants deviendront français, elle seule est restée italienne car personne n’a pensé ou n’a voulu l’associer aux demandes de naturalisation.

De la Bouilladisse, distante de vingt kilomètres, ils sont très vite venus habiter Marseille, vers la gare Saint Charles, à la Belle de Mai, où Noémie va vivre plus de vingt ans. C’était à l’époque un quartier populaire, comme un village, très imprégné par la culture de l’immigration italienne, et Noémie devait s’y sentir comme un poisson dans l’eau.

A la Belle de Mai, le cœur s’ancrait à gauche. Les frères de Noémie étaient inscrits au Parti. Les mouvements ouvriers s’y développaient, les cigarières de la Manufacture implantée dans le quartier, une des plus importantes de France, étaient très mobilisées et avaient déjà commencé à organiser leurs luttes. Il me plaît de penser qu’une des figures des lieux n’était autre que l’anarchiste Marius Jacob, un cambrioleur ingénieux, plein d’humour et de générosité, un des modèles qui a inspiré Maurice Leblanc pour son personnage d'Arsène Lupin.

A la Belle de Mai, les traditions étaient vivaces, comme celle des Reines de Mai, dont le quartier tire en partie son nom : le premier mai, les fillettes élisaient entre elles une reine qu’elles couronnaient de fleurs blanches, en hommage à la Vierge. C’est peut-être pour cela que ma grand-mère, qui était croyante tout en détestant les curés, avait une grande affection pour Marie et était très attachée à la basilique de Notre Dame de la Garde, la Bonne Mère des Marseillais, dont le beffroi est surplombé d'une immense Mère à l'Enfant couverte d’or, cette bonne mère qu’elle n’a jamais connue dans sa vie.

Des trois filles, seule ma grand-mère a travaillé. Ouvrière à la Manufacture Nationale des Tabacs de Marseille, elle roulait cigares et cigarettes pendant, dit-on, neuf heures en hiver et dix heures en été. Puis, pour faire bouillir la marmite, elle a été docker sur le Vieux Port où elle transportait des sacs de ciment sur son dos. J’ai déjà dit combien il me semble incroyable qu’une jeune femme ait pu à cette époque, être docker. Mais je vois aussi, dans le choix de ce métier, l’affirmation de la force de caractère de ma grand-mère. J'en suis si fière ! C’est là que, pour se faire respecter, elle a appris à jurer et à se battre comme un homme.

Vers cette époque, quatre de ses frères étaient scaphandriers. Pieds-Lourds, chaussés de semelles de plomb, équipés du fameux casque à boulons et hublots, ils travaillaient sous l’eau, se guidant au toucher plus qu’à la vue, dans des conditions difficiles et dangereuses, effectuant des réparations, construisant des ouvrages maritimes, renflouant des épaves. Très recherchés pour leur savoir-faire et leur honnêteté, les quatre frères ont aussi participé après guerre à la construction de la gigantesque jetée du port de Casablanca, un ouvrage qui est paraît-il unique dans les annales des travaux de la mer, une pure merveille. Casablanca qui sera plus tard l’escale de ma famille maternelle.

En 1906, à 19 ans, Noémie s’est mariée avec Victor, un mineur italien. Peut-être attendait-elle son premier garçon, qui est né l’année de son mariage ? En riant, elle disait parfois qu’il suffisait qu’un homme pose son pantalon sur une chaise pour qu’elle tombe enceinte ! Toujours est-il qu’elle a eu très vite trois enfants.

Au bout de cinq ans de mariage, peu après la naissance du dernier, - Louis, qui plus tard deviendra lui aussi scaphandrier et qui sera tué tout jeune sur le port par la chute d’une grue -, elle a quitté le domicile conjugal, ses enfants sous le bras. Elle en avait sans doute assez, mais je ne sais rien des raisons de ce départ.

Un jour, son mari est venu réclamer ses enfants et son retour, elle l’a étendu raide en trois coups de poing. On n’a plus jamais entendu parler de lui. Il n’a jamais revu ses enfants, qui grandiront sans lui. Je vois se dessiner ici la trajectoire des rejets. Ma grand-mère Noémie a été niée par sa propre mère. Sa désunion a coupé ses trois premiers enfants de leur père. Cette histoire de séparation père / enfants va en percuter une autre, dramatique, celle de mon futur grand-père et de ses deux filles. Et, bien des années plus tard, mon frère et moi seront violemment enlevés à notre père.

A la fin de la Grande Guerre, ma grand-mère Noémie avait 32 ans. Elle habitait toujours à la Belle de Mai, elle était seule avec ses deux fils de 13 et 8 ans et sa fille Zize de 11 ans, tirant le diable par la queue. Ayant quitté les docks durant la guerre pour être ouvrière dans une usine d’armement, elle était à présent femme de chambre dans un hôtel.

Mon grand-père Jean pouvait arriver.

lundi 18 décembre 2006

Noémie, "la môme Catch Catch"

Episode 1

Ma grand-mère Noémie est née en 1887 dans un village d’Emilie, au nord de l’Italie. Elle était la deuxième d’une famille de neuf enfants, tous plus ou moins espacés d’un intervalle de deux ans.

Noémie est née à la maison mais sa mère Carolina s’en est immédiatement détournée, déclarant que ce n’était pas là sa fille. Elle n’a pas consenti à la nourrir, a toujours refusé de lui parler, et encore plus de la toucher, de l’embrasser. Ma grand-mère a purement et simplement été effacée. Aux yeux de sa mère, elle n’a jamais existé. On ne saura pas quel drame, quelle aberration ont suscité un tel rejet, et Carolina a fort bien pris en charge et aimé ses huit autres enfants. Qu’a symbolisé ma grand-mère ou que n’a-t-elle pas représenté pour être aussi totalement niée et exclue ?

Noémie a poussé en enfant sauvage. Nourrisson, élevée tant bien que mal au lait de vache, elle était emmenée aux champs par son père Vincenzo qui la couchait dans un sillon ou l’accrochait à une branche par ses langes. Petite fille, elle courait la campagne toute seule, se débrouillant comme elle pouvait, échappant de peu à une noyade dans la rivière. A 3 ans et en guise de sucette, probablement pour l’empêcher de pleurer, son père lui a donné sa première pipe à fumer, et elle n’a plus jamais lâché le tabac. J’ai toujours connue ma grand-mère avec son paquet bleu de gauloises sans filtre. Des neuf enfants, elle a été la seule à ne pas être envoyée à l’école, elle n’a appris ni à lire ni à écrire. Quand elle a essayé bien plus tard, les subtilités de l’orthographe l’ont exaspérée et dissuadée.

Ses frères et sœurs l’ont heureusement toujours épaulée. Et son père la préservait, la gardant auprès de lui à la tablée familiale. Mais comment a-t-elle surmonté cette souffrance ? Elle n’en a jamais parlé. Et le pire pour moi est qu’elle aimait et respectait sa mère. A la mort de celle-ci, elle a absolument tenue à être la seule à faire sa dernière toilette. Mais ce devait être une façon de se réparer.

Ayant vécu à la dure et ayant durement travaillé, jusqu’à être docker sur le Vieux Port de Marseille à une époque, avant la Grande Guerre, où les femmes travaillaient peu et encore moins à un travail de forçat au milieu des hommes, ma grand-mère avait un caractère en acier trempé. Une femme toujours debout. Une force de la nature. Qui ressemble beaucoup dans mes souvenirs à la Simone Signoret du Chat ou de la Veuve Couderc, la cigarette au coin de la bouche et un beau regard droit. Elle avait du cœur, de la générosité mais c'est avec moi qu'elle a appris la douceur, la tendresse, elle m'appellait sa petite perle fine en diamant.

C’était aussi un personnage haut en couleurs. De son passage sur les docks, elle avait gardé un langage des plus fleuris, en fait elle jurait comme un charretier. Elle n’avait peur de personne et jouait du poing à l’occasion. Sûr que j’aimerais bien avoir le coup droit de ma grand-mère !

Elle adorait d’ailleurs la boxe et le champion Marcel Cerdan, le Bombardier Marocain qui, dans les années 40, faisait la fierté de tout Casablanca où il vivait et où ma famille vivait. Puis elle a aimé le catch et elle suivait avec passion les premières rediffusions télé des combats de l’Ange Blanc ou du Bourreau de Béthune. Bien des années après sa mort, je suis tombée sur des chansons de Fréhel et dans la gouaille des paroles, j’ai revu ma grand-mère, « la môme Catch Catch, celle à qui tous les mecs à biceps n’ont jamais fait peur ».

Ma grand-mère a survécu au rejet le plus violent, la négation par sa propre mère. Mais je me demande si ce ne sont pas les ondes de ce rejet, qui a été accompagné ou suivi par bien d’autres ruptures au sein de la famille, qui se sont répercutées sur nos histoires à nous, d'abord celle de sa dernière fille - ma mère - puis celles de ses petits-enfants. En faisant de nous, certes des individus dont ont dit qu'ils sont forts (coucou Ex Lady R !) mais aussi, tantôt des rejetés et tantôt des rejetants, des aspirants à la solitude.

mercredi 6 décembre 2006

Un point à l'endroit, un point à l'envers

Prologue

Mes origines sont mêlées.

Du côté maternel, j'ai les pieds dans la terre et la tête dans le bleu de la Méditerranée, je viens d’un monde de paysans et j'hérite de la chaleur du Sud mais aussi d'une grande souffrance, de profonds déchirements. Mon grand-père Jean était un cultivateur du Vaucluse, appartenant à une famille qui avait du bien, comme on disait alors. Ma grand-mère Noémie, d’origine plus modeste et issue d’une famille de journaliers agricoles, avait à l'adolescence quitté son Emilie natale pour la France. Leur rencontre eut lieu à Marseille, des années plus tard.

Du côté paternel, je rôde dans de grandes landes brumeuses sous la froidure du Nord, et j'oscille entre fantasque, rigidité et mélancolie. Mon grand-père Alexander, socialement aisé, était un bureaucrate tiré à quatre épingles qui, venu d'Ecosse, s'était installé au Maroc. Tout ce que je sais de ma grand-mère Jeanne, outre qu’elle était détestable à ce qu'il paraît, c’est qu’elle était polonaise et appartenait à une lignée de libraires. Ils se connurent à Casablanca.

Je suis donc française par ma mère et anglaise par mon père, mais aussi un peu italienne et polonaise par mes grands-mères. Et je suis née au Maroc.

Un jour, vers l’âge de 10 ans, lors d'un exercice de travaux manuels, on m’a demandé d’exécuter une couture anglaise avec des morceaux de tissu. Moment d’intense panique. J’étais infichue de me rappeler de quoi il s’agissait, totalement désemparée et dans l’incapacité de faire ce travail (en réalité, j’en suis restée tellement saisie que l'on est venu me rappeler à voix basse les grands principes de cette fabrication pour que je puisse essayer de rendre ma copie).

La couture anglaise, plate et sans effilochures, est un montage particulièrement solide et propre pour assembler deux pièces différentes de tissu, et c’est aussi une très jolie finition. En couture sans aucun doute. Mais, dans ma famille, la couture anglaise n’a pas du tout été à la hauteur de sa réputation. Les parties française et anglaise se sont déchirées. Mes parents se sont séparés lorsque j’avais 3 ans, le divorce a été une très sale affaire, j’ai été totalement coupée de mon père que je n'ai ensuite jamais revu, coupée de mes origines anglaises. Je ne parle pas anglais ou si mal, je n'ai jamais mis les pieds en Ecosse.

Mais peut-être saurais-je, aujourd’hui, faire ce que je ne pouvais pas faire à 10 ans, raccommoder ma moitié anglaise à ma moitié française.