Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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samedi 30 janvier 2010

Bonheur du soir

Sur le chemin de la forêt un Anima à grandes oreilles a déposé une merveille. On ne peut plus alléchée, je me précipite au rayon littérature latino-américaine de la bibliothèque de la maison. Zut, de Luis Sepúlveda n'a été engrangé qu'un seul ouvrage, je ne sais comment cela est possible mais il me faudra pallier ce manque. Évidemment je regarde la petite troupe solidaire qui se presse sur ce même rayonnage. Je suis déjà en lecture avec Alejo Carpentier. Tiens, Cent ans de solitude, quel bonheur ce livre, vraiment je devrais le relire. Ah mais là, c'est Julio Cortázar. Hop, Les armes secrètes passe sur le haut de ma pile à lire. Puis je tire Cronopes et Fameux, je feuillète, je tombe sur un discours qui pour le coup me fait sourire jusqu'aux oreilles.

Tout d'abord, le quatrième de couverture de Cronopes et Fameux :

Savez-vous lire l'heure en effeuillant un artichaut ? Tuer les fourmis à Rome ? Monter un escalier en connaissance de cause ? Poser correctement un tigre ? Vous faut-il des instructions pour pleurer ? Pour avoir peur comme il faut ? Vous arrive-t-il de jeter les timbres-poste que vous trouvez laids ? De tremper un toast dans vos larmes naturelles ? Avez-vous parfois envie de dessiner sur le dos d'une tortue une hirondelle ?
Si vous répondez " oui " à six de ces questions vous êtes un Cronope, un de ces êtres qui font, depuis quinze ans, carrière en Amérique latine : on dit -on écrit même dans la presse- que Monsieur X ou Y est ou n'est pas un Cronope authentique. Cela suffit pour que le lecteur sache à qui il a affaire.
Dans le cas contraire, vous risquez d'être un de ces Fameux qui conservent leurs souvenirs enveloppés dans un drap noir : pour votre tranquillité, mieux vaut s'abstenir de lire ce livre.


Et puis le texte, intitulé Discours de l'ours :

C'est moi l'ours des tuyauteries de l'immeuble, des tuyaux de l'eau chaude, du chauffage, de l'air frais, je vais par les tuyaux d'étage en étage, je suis l'ours qui va par les tuyaux.
je crois qu'on m'apprécie car mon poil nettoie impeccablement les conduits, je cours dans les tuyaux sans répit et sans trêve et rien ne me plaît tant que de passer d'étage en étage en glissant le long des tuyaux. Parfois, je sors une patte par un robinet et la jeune fille du troisième crie qu'elle s'est brûlée, ou je grogne à la hauteur du fourneau du deuxième et la cuisinière Wilhelmine se plaint qu'il tire mal. La nuit, je vais en silence, je vais sur la pointe des pattes, je sors mon nez sur le toit pour voir si la lune danse là-haut, puis je me laisse glisser dans la cheminée, comme le vent, jusqu'aux chaudières du sous-sol. Et l'été, je nage la nuit dans le réservoir piqueté d'étoiles, je me lave le museau, d'abord avec une patte, puis avec l'autre, puis avec les deux à la fois ce qui me remplit d'une joie extrême.
Après quoi, je dégringole par tous les tuyaux de la maison en grognant d'aise et les maris-et-femmes s'agitent dans leurs lits et pestent contre la plomberie défectueuse. Il y en a même qui allument et notent sur un petit papier : penser à se plaindre au gérant. Je cherche le robinet qui est resté ouvert à quelque étage -il y en a toujours un- je mets le nez dehors et je regarde l'obscurité des chambres où vivent ces êtres qui ne peuvent se promener dans les tuyaux et j'ai un peu pitié d'eux à les voir si grands et si maladroits, à les entendre ronfler et rêver à voix haute, ils sont si seuls. Lorsque le matin ils se lavent la figure, je leur caresse les joues, je leur lèche le nez, et je m'en vais, vaguement assuré de leur avoir fait un peu de bien.

Julio Cortázar, Discours de l'ours, in Cronopes et Fameux, NRF/Gallimard



La bibliothèque est certainement la plus forte présence dans la maison des bois. Elle a sa vie, ses espaces, ses habitudes maniaques, ses grains de folie. Je la connais assez mal, n'en ayant pas percé tous les mystères et d'ailleurs ne le souhaitant pas. Je soupçonne quelques livres de s'amuser à voyager la nuit, en quête de bonne compagnie, certains d'ailleurs s'oublient par terre. Tandis que d'autres, étroitement accolés, refuseraient absolument de se quitter. Nos relations sont fluctuantes, cette bibliothèque je ne l'aime pas toujours, surtout quand elle m'oppose une façade butée et refuse de donner suite à mes recherches. Bien des fois tous ses livres me pèsent et je me promets de les rôtir dans un grand feu. Souvent sa puissance me réconforte, elle est si chaleureuse quand elle est de bonne humeur. Mais chaque fois que, furetant auprès d'elle, je suis attirée par un livre que je ne savais pas être là, ou que je trouve précisément le livre que je désirais, je sens, au plus profond de ma poitrine, mon cœur se bouleverser. Le lien avec Sevi se retisse immédiatement. A chaque fois, je suis émerveillée de la justesse de ses choix, de l'étendue de ses curiosités. De la somptuosité éclectique de celle qui demeure sa bibliothèque et qui reflète si bien ce qu'il était.

Ainsi, entre la vitalité heureuse de mon souvenir et la gaieté farfelue de ma lecture, je passe ce soir une soirée délicieuse.

Avant d'aller dormir, je glisserai ce discours à ma chaudière, je sais qu'elle en ronronnera de plaisir et qu'elle passera le mot à la tuyauterie, j'espère bien que demain matin, un ours me posera sur le nez un bisou tout mouillé.

dimanche 13 décembre 2009

La djellaba bleue

J'ai attendu un an pour enlever tes vêtements des armoires. Débarrasser les étagères, les tiroirs, dégarnir les cintres, c'était ce qu'il fallait faire paraît-il, et même il aurait fallu le faire tout de suite à ce que l'on dit, mais je ne pouvais pas donner tes vêtements, ils devaient rester là, à leur place. J'ai plié délicatement les pulls, les jeans, les chemises, les blousons, je les ai rangés dans des cartons, dans des sacs ils auraient été trop en désordre. Enlever les chaussures a été difficile, les baskets portaient l'empreinte toujours présente de tes pas. Tes grandes enjambées. J'ai gardé les bottes en caoutchouc, un des premiers achats pour la campagne, des bottes Aigle, les tiennes vertes, les miennes bleu marine avec un liseré blanc. J'ai gardé une chemise écossaise, un vieux pull gris. Et surtout la djellaba bleue avec la poche sur la poitrine où tu plaçais le chaton Emilie. Je vous voyais sourire tous les deux pendant vos promenades en djellaba à travers la maison, la greffière planante des Floyd était ta payse, elle était née dans la paille d'une grange picarde, chez ton oncle, de l'autre côté de la rue où se tenait la maison de ton père. Puis elle était venue chez nous.
J'ai roulé 25 kilomètres, les vêtements dans le coffre de la voiture, pour tout remettre à une association. J'étais gênée, je ne savais pas quoi dire en laissant mes cartons sur une table, mais on ne m'a rien demandé.
Dans un détour de la rivière en contrebas du village, en m'approchant tout près du bord, j'ai posé le blouson en cuir que tu portais huit mois sur douze, tout couturé, la peau usée et râpeuse, tant aimé, il est parti dans le courant, nonchalamment gonflé d'air, je ne l'ai pas regardé s'éloigner, c'était un geste qui n'avait aucun sens, et j'avais besoin de mettre des actes sur mes pensées flottantes, d'un concret que je n'avais plus. Il disait pourtant, je le sais maintenant, de laisser aller au fil de l'eau. Mais laisser aller, prendre pied dans une vie sans toi, était trahir.
Que tu n'aies plus rien pour t'habiller à ton retour m'angoissait terriblement sans que je parvienne à le comprendre. Seulement la nuit, quand des pensées inquiètes me traversaient, je me disais dans la clarté hallucinée du manque de sommeil : comment va-t-il faire quand il sera à nouveau là puisque j'ai donné presque tous ses vêtements ? J'ai malgré tout fini par prendre le dernier tiroir avec tes sous-vêtements et je l'ai vidé dans la poubelle. C'était tellement incongru toutes tes chaussettes bien roulées, en vrac dans la poubelle de la cuisine. J'aurais dû y croire encore.
Comment reviendrais-tu si tu n'avais plus de chaussettes à mettre ?
Pendant un an j'ai pensé que tu pouvais revenir et que garder les vêtements dont tu aurais besoin permettrait que tu reviennes.



Merci à Joan Didion. J'ai lu d'une traite son récit sur le deuil L'Année de la pensée magique écrit au scalpel après la mort brutale de son mari, un soir, à la table familiale. L'année, la première, quand entre douleur et folie consciente rôde la présence indicible de la pensée magique. Quand il devient croyable que l'incroyable est somme toute possible.
La vie change vite. La vie change dans l'instant. On s'apprête à dîner et la vie telle qu'on la connaît s'arrête. Oui, la vie connue s'arrête et l'esprit franchit les frontières d'une errance acérée.

dimanche 30 août 2009

D'août à septembre

Hier, j'ai pris le petit chemin qui longe le côté des maisons. D'abord la nôtre et son long mur chapeauté de tuiles plates. Ensuite, après le saut-de-loup bordé d'arbustes où les chats se guettent en embuscade, celle du premier voisin qui, tous les matins, pratique dix minutes réglementaires de tronçonnage en sifflant. Enfin la dernière maison et sa grande pelouse, deux jeunes enfants nouvellement arrivés jouaient près de l'allée et deux chiens blancs aux babines roses et noires se sont jetés contre la clôture en grondant. Après, ce sont les chaumes de part et d'autre, jaunes, desséchés, piquants. Il faisait doux, le ciel était limpide. Plus loin, au détour du chemin, les nains de jardin sur les fontaines de la maison neuve, et le toit de chaume d'une maison autrefois abandonnée sur lequel poussent des iris et dont le jardin embroussaillé nous plaisait. De l'autre côté, la vieille ferme, la pâture où quelques moutons m'ont suivie d'un long regard entre les espacements des pommiers, la grange aux briques usées. J'ai traversé la grande rue, j'ai aperçu la mairie qui ressemble à une maison de poupée. Contre elle, le cimetière. Je n'y vais jamais. Quand je passe à proximité, je regarde en l'air. Aux premiers temps, dans l'hébétude, je me racontais que c'était là que tu habitais à présent, très vite j'ai cessé de t'imaginer dans ce carré de stèles roides. J'avais suivi le petit chemin pour évoquer tranquillement tes anniversaires, ce que nous avions fait ces jours là, ce que nous nous étions dit. Et c'est ta mort qui m'est venue. Les dates sont si proches à des années de différence.

De l'enterrement, je me souviens des dérèglements, ces notes dissonantes qui crevaient le brouillard. Je savais bien que tu étais mort, j'avais senti tes paupières fermées sur les orbites qui se creusaient, j'avais vu les cernes bleus qui se dessinaient sous la blancheur fine de ta peau, je savais ton long corps étendu bloqué dans une immobilité froide entre les planches. Mais j'étais dans l'effarement d'une incroyable vérité que je ne pouvais concevoir, dans la sensation persistante du décalage, je croyais sans cesse que tu allais te dresser dans l'éclat d'un rire, tout heureux d'un jeu qui m'aurait juste effrayée pour de faux. Il y avait le trop grand cercueil qui ne pouvait pas descendre les escaliers autrement que debout, il y a eu la tombe récalcitrante qui n'était pas prête quand le cortège est arrivé car l'obstacle d'un rocher empêchait de creuser assez profond, il fallait dynamiter, le cantonnier du village n'avait pas eu le temps. Et ton connard de frère qui voulait absolument que la fosse soit maçonnée comme si cette dérisoire armure de béton pouvait te préserver de l'inéluctable délabrement. Finalement tu avais été entreposé en un séjour temporaire et, quelques jours plus tard, enterré contre la pierre éventrée. Une amie m'avait glissé de ne pas m'en inquiéter : ton esprit voyageait tant, m'avait-elle dit, que tu apprécierais le vagabondage. C'était vrai. Il n'y avait ni curé ni fleurs. Je n'ai pas lu le poème que j'aurais aimé lire pour toi. Tes amis n'osaient pas parler puisque je ne disais rien. Ta famille tissait déjà sa sordide toile. Je me souviens que je ne pleurais pas, que je ne ressentais pas alors l'étendue foudroyante de la douleur. J'attendais la solitude pour être plus près de toi. Je tenais debout, stupéfaite, tandis qu'une partie de moi avait été coupée net, irrémédiablement, et brutalement jetée en terre. L'herbe dans le jardin était verte et très haute. C'était la mi-septembre mais il y avait toujours, au cœur des bordures, des fleurs vivantes qui jaillissaient. On se serait crû au printemps. On entendait bêler les moutons de la ferme. Les hirondelles étaient encore là. A présent, elles se rassemblent déjà sur les fils.

Le temps passe, souvent immobile. Je m'arrange avec la vie. Parfois j'aime ailleurs. Une fidélité inchangée demeure. Depuis que tu es parti, tu ne m'as pas quittée.

lundi 11 mai 2009

A quoi rêvent les girafes ?


girafes

Rothschild's Giraffes de Peter Beard


Je ne sais pas danser une salsa langoureuse. Je ne sais pas ce qu'est le monde pour une girafe. Je ne sais pas si une girafe se pose une telle question. Je ne sais pas ce que c'est qu'être un garçon. Je ne sais pas ce qu'il y a dans l'univers. Je ne sais pas ce qui se passe au centre de la terre. Je ne sais pas ce qu'est la mort. Je ne sais pas ce que c'est qu'être chef. Je ne sais pas ce que c'est que de commander. Je ne sais pas planter le blé. Je ne sais pas comment s'alignent les mots. Je ne sais pas faire la roue sur les mains. Je ne sais pas tuer. Je ne sais pas pourquoi il y a eu Verdun ou Auschwitz. Je ne sais pas pardonner. Je ne sais pas faire le pain. Je ne sais pas jouer au poker. Je ne sais pas comment sont les égouts ni comment était Babylone. Je ne sais pas comment vivaient les Étrusques ou les Apaches. Je ne sais pas comment est l'Amazonie. Je ne sais pas ce que c'est que vivre avec un enfant. Je ne sais pas ce que c'est qu'avoir un père. Je ne sais pas ce qu'est la baie des Anges ni ce qu'est le Kilimandjaro. Je ne sais pas ce que c'est que chanter sous la douche. Je ne sais pas courir derrière mon ombre. Je ne sais pas si quelqu'un a passé sa vie à écrire. Je ne sais pas parler avec les lions. Je ne sais pas swinguer. Je ne sais pas jouer du saxo. Je ne sais pas où je vais. Je ne sais pas très bien ce que je fais là. Je ne sais pas surfer sur la mer. Je ne sais pas m'arrêter. Je ne sais pas m'arrêter d'aimer quand on ne m'aime plus. Je ne sais pas ferrer un cheval. Je ne sais pas changer une roue. Je ne sais pas dire peut-être. Je ne sais pas sauter en parachute. Je ne sais pas vivre sous terre. Je ne sais pas ce que je sais. Mais je sais qu'il y aura toujours et toujours quelque chose, quelqu'un à connaître.

dimanche 14 décembre 2008

Au temps d'ici

Tu sais, tu ne manques pas grand chose par ici. Peut-être les promenades en forêt quand même. Maintenant les arbres sont dénudés, le sol est toujours tapissé d'une jonchée de bruns mêlée de quelques touches jaunies luisante de pluie et, quand je descends le petit chemin derrière, que le ciel est bleu, que le soleil perce lentement entre les branches, je vois chatoyer de l'or roussi, je sens flamber des senteurs pourrissantes. En bas, le coup d'œil sur la vallée ouvre une grande étendue tranquille, bordée de la ligne à peine visible de la route. La terre est boueuse, glissante, je rentre crottée, heureuse comme un chat mouillé.

Mais sinon, bah, la grosse maison prétentieuse de l'entrée du village, celle qui s'est offert une tour en se prenant pour un château, s'est enguirlandée de nouvelles fluorescences festives qui jettent mille feux vulgaires. Les décorations ne sont pas encore accrochées aux lampadaires de la grande rue. Un lampadaire sur deux. Elles seront tristes comme d'habitude. Toujours dans la rue principale, ils ont amassé sur la chaussée trois épaisses séries de ralentisseurs, histoire d'emboutir les quelques voitures qui se hasardent par là. Je ne sais d'où vient cette détestable frénésie de chicanes et de ronds-points dans les villages. Tu ne crois pas qu'il y aurait comme une compétition secrète entre les communes, à celle qui en alignera le plus ? Mais quel peut être le prix remporté par le vainqueur ?

J'écris des projets à tour de bras. De grands chantiers en perspective dès la mi-décembre et pour le premier trimestre. Tous auront lieu en même temps. Je suis tellement bassinée de la crise financière qui va nous terrasser inéluctablement que je ne refuse pas. D'abord, bêtement, je suis presque émerveillée d'être sollicitée, poursuivie, réclamée alors que je ne suis qu'un franc-tireur qui peine et élucubre. Et puis, je ne suis pas vraiment en position de refuser. Je sais tellement que rien ne dure, même si cela dure depuis des années. Dans ma tête, je me sens toujours comme un oiseau sur la branche. Aucune visibilité. Aucune certitude. Aucun engagement sur la durée. Pas grand chose aujourd'hui, demain croulant au fond de la mine à débusquer les idées sous les gravats des mots. Après-demain, rien peut-être.

Les livres de maths et de géométrie ont manqué finir à la déchetterie, je les avais relégués au garage, puis finalement, je les ai ramenés dans la maison. Après tout, leur place restait vacante, on voyait un vide. Par contre les livres de grammaire allemande sont éjectés. J'ai toujours préféré les fados portugais.

La greffière Félicité a le cœur qui bat la breloque, à présent elle ronflotte quand elle dort. Elle dort très profondément. Si je lui pose une caresse sur la tête, - quand je la vois si alanguie roulée en boule je ne résiste pas -, elle pousse un grognement et, comme arrachée à ses songes, se dresse un peu hagarde, un bout de langue parfois tiré à l'extérieur, tendre petit buvard rose sur le col blanc.

Si tu voyais la bruine qui ruisselle, si tu voyais combien le jardin est fantomatique sous la grisaille... Mais en vrai, le temps qu'il fait me laisse indifférente. Je pense au temps qui passe. Je me réjouis, par la fenêtre, des acrobaties des mésanges qui cabriolent autour des distributeurs de cacahuètes tant elles en raffolent. Et les merles, déjà amoureux, se poursuivent entre les buissons.

Là tout de suite, je n'ai rien envie de faire. Il y a bien ce projet à terminer pour demain. Peut-être un feu dans la cheminée, mais je m'y prends si mal qu'il va brûler rachitique. Je vais y balancer un zip pour une belle flambée, ça te fera rire. Et puis les chats réclament des crêpes au sucre, alors j'y vais.

jeudi 27 novembre 2008

L'anse des sages

Pas très loin de la maison, après avoir passé le bois de Brazais, puis traversé l'Eure, entre deux bras de la forêt domaniale de Dreux, la petite route aborde une courbe lente. Une clairière couronnée du moutonnement des arbres descend jusqu'à elle en vagues amples. Dorée par la lumière ployante de l'automne, alanguie de trainées de brume l'hiver, translucide sous la pluie grise, cette trouée silencieuse respire une douceur sereine. Une attente discrète y palpite. Parfois en plein après-midi un jeune busard plane à l'aplomb d'une proie effarée, parfois la nuit le vol lourd d'une chouette érafle le toit de la voiture, parfois au petit matin un renard fugitif s'immobilise.
Quand une carte IGN lui a appris le nom de ce lieu, il était enchanté. Chaque fois que nous approchions du cercle magique, l'eau verte de son regard devenait plus limpide, les coins de ses lèvres s'étiraient, il souriait et disait : voilà le clos de Sapience. Ou bien : regarde, regarde, c'est le clos de Sapience. Nous ne parlions plus, nous effleurions nos mains et notre complicité nous aimantait les doigts.
J'aime imaginer qu'un peu de lui vagabonde désormais par là. Sage et fou comme toujours. Entraînant quelques noirs corbeaux freux sur les chemins escarpés de la dialectique. Touchant le soleil du bout des ailes et jouant à chat avec la lune.
Aujourd'hui, je traverse le clos de Sapience comme un songe, les yeux ouverts sur d'invisibles signes. Je peux continuer la route sans jamais rien oublier.

dimanche 24 août 2008

As tears go by

24 août. Je ne sais pas si je devrais penser qu'il s'agit d'un bon jour. Comment le saurais-je ? De la fin août à la mi-septembre, comme je refuse de me souvenir précisément, comme les deux bornes de ta vie sont trop proches l'une de l'autre, le temps s'emmêle. Cette année particulièrement. Cette année est certainement une date clé, un chiffre rond. Si je réfléchissais, je le saurais, mais je veux toujours que les signes me demeurent illisibles. C'est tellement étonnant de me dire que je deviens plus vieille que toi alors que j'étais plus jeune. Que finalement maintenant tu seras toujours plus jeune que moi. Tellement étonnant de voir tes objets et tes livres qui continuent à te survivre. Tu écoutais beaucoup les anciens albums de Marianne Faithfull les derniers temps, du temps où sa voix ne s'était pas encore brisée. Je ne suis jamais jamais arrivée à me souvenir de la chanson que tu remettais sans cesse sur la platine, celle des Stones ou celle des Beatles ? Les années pour toi ne veulent plus rien dire, ton âge est pour toujours fixé, mais c'est ton anniversaire Sevi.


(les commentaires sont fermés, juste parce que je ne me sens pas ni d'inviter à commenter, ni de répondre)

dimanche 11 mai 2008

Le vagabond des rêves


mackenzie

Je l'ai rencontré un soir, silencieux et intense, croisement de loup et de cigale, croissants de lune dans les yeux.
Il était poseur d'interrogations, comme il y a des poseurs de traverses et des poseurs de lignes.
Il était convaincu qu'il était innombrable, comme autrefois la meute. La multitude ne l'avait pas quitté. Tous les humbles fantômes, toutes les langues de la terre pouvaient parler en lui. Il aimait conjuguer le monde à tous les verbes et à tous les temps.
Il était à l'écoute des instants. Le chasseur qui s'était éveillé en lui était de ceux qui ne veulent pas tuer mais saisir la vie, il laissait la vie courir au fil du temps qui passe.
Il était guetteur d'apparences. Passant au revers des choses, il se glissait sur des versants inexplorés, cherchant à éclairer la vie et les hommes sous des jours toujours nouveaux. Il était rassembleur de paroles, accordeur de sens et de sonorités.
Il allait, jamais au pas, dévorant des kilomètres d'éternité. Il parcourait les rues et les nuits et, de ces milliers de détails pêchés au hasard de sa quête, il faisait une œuvre qu'il ne savait nommer. Il utilisait bien pour ce faire du papier, de l'encre, des mots, des phrases, des objets, mais cela n'avait rien à voir avec ce que l'on peut en écrire. Ecrire c'est coucher sur le papier, la vie ne se couchait pas.
Il parlait peu, mais volontiers pour ne rien dire, il s'amusait de donner à voir des vessies pour des lanternes, d'attiser le feu sous les braises.
Il se demandait toujours comment on avait inventé l'écriture, quelle main incertaine avait tracé les premiers traits. Il se disait que la chevauchée des pattes de loups courant dans la steppe avait dessiné les débuts du chemin des mots.
Il aurait sans doute aimé écrire sur les murs d'une ville et regarder les hommes suivre la ligne d'écriture, passant d'une rue à l'autre. Ecrire sur la terre et regarder les hommes lire, marchant la tête penchée.
Il s'émerveillait toujours des jeux. Qu'ils soient de langage ou d'amour, les jeux le faisaient rire aux larmes. Rires et larmes. Comme la vie. Comme sa vie.
Il a changé de monde. Une aventure sans réplique. Son cœur immense a empli son corps.
Il avait tout compris de moi. Je commence seulement à mieux le comprendre.

Illustration : Aladdin de Thomas Mackenzie, via le merveilleux site Spirit of the Ages (merci à l'Arpenteuse)

samedi 29 mars 2008

Pierre qui roule


mapourika

J'ai, en ce moment, ce désir enfantin et joyeux de partir sans me retourner. Partie sans laisser d'adresse, la belle aventure. La vie change. Comme un cercle qui s'achève et le goût d'arpenter d'autres pistes, d'être ailleurs. Peut-on tout laisser derrière soi ? Un questionnement étrange pour moi qui ai toujours un pied dans le passé.

Dans cet état d'esprit du voyageur sans bagages, je déambule, j'interroge, je projette, me demandant par jeu quels sont les objets auxquels je tiens. Finalement, ils sont peu nombreux. Une poignée de souvenirs dans un léger baluchon. Les trois petits singes qui me chuchotent depuis toujours : ouvre grand tes yeux aveugles, tes oreilles sourdes et ta bouche muette ! des poids en cuivre du Guatemala qui s'emboîtent les uns dans les autres, un œuf bleu peint d'un mouton blanc et d'un mouton noir, un couple de chats et un couple de lions d'une minuscule arche de Noé italienne en bois, une statuette africaine, quelques cartes postales dont mon guetteur mélancolique et le hérisson de Youri Norstein, d'autres babioles encore...

Mais évidemment il y a les livres. J'ai déjà parlé de la cargaison de livres qui m'entoure. Je vivais avec un très grand lecteur, insatiable, qui lisait partout et tout le temps, un amoureux des livres, même s'il entretenait avec eux des relations parfois houleuses. L'amour n'est pas un long fleuve tranquille... J'ai toujours en moi cette image de lui, bien calé sur une chaise, les jambes posées sur le bureau avec Félicité étendue de tout son long sur ses cuisses remplissant son office de greffière attentive, totalement en partance dans l'ailleurs du livre, un crayon à la main pour tracer dans les marges d'imperceptibles hiéroglyphes, les pistes d'une réflexion toujours en mouvement. Sur le bureau des dizaines d'ouvrages empilés, en cours de lecture car il passait des uns aux autres. Tous posés sur leurs couvertures retournées de façon à ce que les titres, les auteurs, soient le moins visibles possible. Goût du secret et discrétion. Pas d'étalage. Lire par désir. Lire pour s'ouvrir aux autres possibles. Lire pour construire sa famille.

Depuis qu'il n'est plus là, ma relation aux bibliothèques de la maison a passé plusieurs phases. Au début, il m'était impossible de modifier quoi que ce soit parmi les deux niveaux des étagères. Je remettais soigneusement à leur place des livres que j'avais presque l'impression d'emprunter. Puis j'ai commencé à laisser un semblant de désordre en littérature, les policiers ont alors sauté les étalages, les poètes ont déplié les ailes, les ouvrages ethnologiques ont voyagé, les livres de chats ont été encore un peu plus indépendants. Mais il y a en a tant d'autres qui restent si étroitement accordés, bien serrés. Ils ne sont pas ensemble par hasard, une place précise leur a été attribuée selon des critères très personnels et affectifs, qui me restent encore mystérieux. Mais là je pense plutôt aux affinités singulières créées par le côtoiement, qui lient ces livres les uns aux autres, leur prêtent une vie, une histoire. Alors que j'ai longtemps pensé que je pourrais donner une bonne part du contenu des bibliothèques, aujourd'hui l'idée de séparer les livres, de les faire partir en solitaire à l'aventure ne me convient plus. Je rêvasse. Je me dis que ce que je voudrais, si je pouvais, si je savais, c'est brûler. Jeter les livres au feu. Un énorme brasier qui les engloutira tous ensemble. Partiront en flammèches joyeuses toutes ces pensées, tous ces mots. Des cendres, son esprit rejaillira encore plus vivant, débarrassé d'une gangue qui l'a parfois étouffé. Je ne le confonds plus avec les livres. Parce que tout simplement il est dorénavant en moi.
Est-ce pour cela aussi que je me dis que je pourrais un jour partir les mains vides ? Ceux que j'aime, vivants ou morts, ne me quittent jamais.

Bien sûr je ne brûlerai pas la bibliothèque de la maison, ce reflet du monde, dont Alberto Manguel cet immense lecteur témoigne sans cesse. Et avoir confié ce désir absurde m'en gardera. Mais sans doute la laisserais-je derrière moi, n'emportant que les livres que je saurai à présent être un peu de moi.

En photo, le lac Mapourika en Nouvelle-Zélande. Une terre où tout recommencer. Dans mes rêves.

dimanche 4 novembre 2007

Parcelles d'étang

Je me souviens, je me souviens...
Tant de fils de la vierge empêtrés dans ma cervelle idiote,
que je voudrais sagement coller dans mon cahier de textes.
A quoi bon ? Je ne pourrais plus bouger, prisonnière des lignes.
Que les souvenirs me terrassent pieds et mains,
qu'ils me jettent, bancroche, aux porches des néants.
J'ai un trou de plus quelque part dans mon corps,
qui fait eau dans le flot du temps qui passe.