Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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samedi 18 août 2007

Nevermore

C'est une belle journée de septembre, douce et dorée comme elles le sont parfois. Une journée comme les autres. Un mercredi.
Il lit, les pieds posés sur le bureau, Félicité allongée de tout son long contre lui et s'étirant encore pour être plus à son aise. C'est moi qu'elle a harponnée pour se faire adopter mais c'est lui qu'elle a choisi, elle est sa chatte à lui.
Comme d'habitude, il y a une phrase que je n'arrive pas à écrire, quelque chose que je ne comprends pas dans l'écheveau des discours que je dois démêler, un mot que je ne trouve pas.
Il sourit, il cherche, je ne le dérange jamais et comme presque à chaque fois, malgré le temps passé ensemble, sa disponibilité pour moi m'émerveille.
Plus tard, c'est lui qui vient me voir, il voudrait que je lui donne mon avis sur ce qu'il a écrit. Je n'ai pas sa patience mais là je relis volontiers son texte, nous en discutons.
Une journée comme les autres.
Le soir, je prépare à dîner, comme d'habitude je râle mais c'est sans doute l'un des derniers repas que j'ai vraiment cuisiné.
Il a très mal à la tête, il prend deux cachets, rien de grave. Je regarde une série idiote à la télé, il lit un autre livre à côté de moi.
Nous revenons dans le bureau, éteindre les ordinateurs, mais ne rien ranger : ses livres ouverts, ses notes, ses papiers, ses lunettes posées sur un cahier... Tout restera là, tel que.
Nous nous couchons. Je lui dis que je n'ai rien à lire, que ce n'est pas possible que dans une maison où il y a tant de bouquins, je ne sache pas quoi lire. Il rit, il se lève, nous descendons tous les deux l'un derrière l'autre dans la pièce où nous avons mis la littérature, la poésie, les policiers. Il réfléchit, feuillette, me choisit trois livres. J'ai complètement oublié ce qu'étaient ces livres, je ne sais plus ce que j'en ai fait.
Il est mort dans la nuit. J'ai attendu, attendu le Samu, il faut tellement de temps, c'est tellement loin en pleine campagne. Ils ont essayé de le ranimer. L'un est venu me parler, me dire que de toutes façons les lésions au cerveau étaient irrémédiables. Tant d'intelligence, de sensibilité, de grâce et un cerveau bousillé, ce n'était pas concevable. Ils se sont arrêtés. J'ai commencé à me statufier en automate.
Dans quelques jours, ce sera l'anniversaire de sa naissance et dans quelques petites semaines celui de sa mort.
Je ne veux surtout pas savoir quel âge il aurait, quel âge j'ai, depuis combien de temps il n'est plus là, ce que j'ai fait depuis, ni pourquoi tout cela est parfois encore si dur.
Le temps passe, je sais très bien me débrouiller toute seule, mais il y a toujours comme un creux en moi. Le manque ne s'efface pas.
Mais est-ce que parce que, cette année j'ai commencé à revivre que, cette année, le cap me paraît encore plus douloureux ?

dimanche 17 juin 2007

Les continents engloutis

Il avait écrit un texte dédié aux loups.
Il s'était toujours demandé comment on avait inventé l'écriture, quelles mains incertaines avaient tracé les premiers traits.
Il aurait voulu entendre vibrer en lui toutes les langues du monde, conjuguer le monde à tous les verbes, à tous les temps. Certaines concordances sonores le ravissaient : sea, sand, sun, shingle, shore, spring, stream, swamp, shoal, swell, scum, spray, shell, seal, fish, oyster, loabster...

Mais écrire, c'est coucher sur le papier. La vie ne se couche pas.

Et moi j'aimerais tant l'écouter voir.

dimanche 20 mai 2007

La maison adossée au vent

J'ai aimé cette maison qui s'ouvrait sur le sud. Ses arrières blottis contre le coteau, abritée des morsures du vent qui l'embrassait puis la survolait, elle tournait son regard vers l'immensité de l'horizon. Tout à la fois cachée et dominante, elle semblait toute simple et discrète vue de dos avec son toit de tuiles rondes affleurant le sol, mais imposante et austère de face avec ses hauts murs de pierre grise et ses étroites fenêtres. Derrière et sur les côtés, s'étendait le plateau aux herbes sèches, les haies de mûriers, le grand champ de cerisiers. Devant, sous la coiffe du tilleul et au-delà du jardin potager, c'est tout un monde qui se déployait dans le lointain et dévalait sous nos yeux, pâtures et montagnes, les belles échappées de l'Ardèche du Nord. Pour accéder à l'entrée de la maison, il fallait descendre un muret, puis regrimper des marches et arriver enfin dans la petite cour avant de pénétrer à l'intérieur.

J'ai été heureuse à Blachette. Cette maison n'était pas mienne pourtant, mais nulle part je ne me suis sentie autant chez moi. Quelques étés si ensoleillés. Sans eau courante, guettant les maigres gouttes qui s'écoulaient de la source. Tant de crapauds placides sur les marches et dans le potager dés que revenaient quelques jours de pluie et que le bassin se remplissait. De tumultueux concerts de croassement la nuit, agitant le silence. Des promenades avec les chats sur le petit chemin ondulant sous les marronniers. De la musique et des livres. Et du feu dans une gigantesque cheminée pour cuire des pommes de terre sous la cendre et nous réchauffer de la froideur des soirs. Nous réchauffer d'amour aussi. Je n'ai finalement jamais eu besoin d'autre chose.

Les vieilles maisons ardéchoises sont comme des êtres chers, chacune a son nom, son histoire et son charme profond. Jamais maisons ne m'ont autant harponnée que celles-ci. Je rendais des visites presque amoureuses à certaines qui m'étaient devenues très proches, en cachette de propriétaires que je ne connaissais pas.

Ces maisons que j'aimais et que j'aime sont isolées, dressées sur un promontoire ou tapies au bord d'un bois, le dos protégé, sur leur garde mais un peu alanguies, d'une rigueur que modulent le grimpant d'un rosier, le ginguois d'une fenêtre, l'ocre rosé des tuiles, la lumière du soleil sur la rudesse des pierres. Rien ne délimite leur territoire, ni grilles ni clôtures ne viennent les entraver. Libres et fières, elles sont à jamais inscrites dans leur pays, dans leur espace.

De vraies maisons qui s'offrent à qui sait les voir et enserrent au creux de leurs murs épais. Il y fait si frais et si doux, le temps y est si plein et si ouvert, que le coeur, à l'abri, s'y abandonne.

En écho au billet de Richard, car son évocation d'un pays d'abandon et de bonheur a fait affluer ces images en moi. Et dans les oreilles La maison près de la fontaine ou Le sud de Nino Ferrer, qu'Anita m'a remis en mémoire.

jeudi 17 mai 2007

Araignée du soir

Je voudrais qu'il soit là
Qu'il me prenne dans ses bras
Qu'il me dise que tout va bien

vendredi 27 avril 2007

Deux ou trois choses de lui

Il avait la fascination des livres et cédait à leur impérieuse sollicitation, l’écriture le tenait comme un sortilège. Tous ces écrits en attente tels des puzzles qui restent à assembler et que je feuillette, tous ces livres que je ne finis jamais de lire, que je reprends et ouvre, en ayant l’impression d’y entendre vaguement sa présence. Un homme qui avait cette curiosité de toujours aller voir ailleurs et bien au-delà de l'écran des pages et des mots. Qui m’a transmis le goût des textes mais surtout celui des rêves qui les traversent.

Il aimait les lapins de garenne. M'emmenant pour la première fois rencontrer son père dans sa campagne picarde, il m'avait fait découvrir à la tombée de la nuit une trouée au creux d’un petit bois, grande comme un mouchoir de poche. Au bord de ce rond de clairière qu’il connaissait bien, nous nous sommes couchés dans l'herbe pour attendre et petit à petit une floppée de lapins rondelets sont sortis de leurs terriers, se débarbouillant le museau, trottinant. Le spectacle à la fin du jour était magique. Une autre fois à Etretat, alors que nous nous promenions sur les galets il m'a fait remarquer les lapins émergeant au flanc des falaises qui plongent vers la mer, puis il me les a fait rencontrer. Un homme ouvert à toutes les différences, qui savait approcher les lapins sauvages. Et pas seulement les lapins, mais aussi une fille dont on disait qu’elle ne parlait guère et qu’elle n’était pas facile à comprendre.

Il avait des mains magnifiques, grandes et étroites, de longs doigts. Il était un costaud dont les attaches très fines disaient toute la fragilité. Et dont le cœur trop sensible et parfois désespéré ne pouvait battre longtemps dans ce monde. Un homme qui aimait tant les oiseaux, la fluidité de leur glissement dans les airs et la liberté de leur envol.

jeudi 9 novembre 2006

Le poids des livres

J’ai une bibliothèque très fournie. J’ai aussi une vaste maison, les livres sont donc disséminés un peu partout. Ils sont quand même fort nombreux dans la pièce où je travaille, qui est très grande et très haute. Sur un mur, les rayonnages montent jusqu’au plafond en épousant la pente mansardée. Je travaille et passe une grande partie de mon temps dans ce qui ressemble à une librairie.

Ces livres me réchauffent et me brisent.

Presque tous me viennent de mon compagnon. Chacun de ces livres était connu de lui, la plupart portent sa trace, tous parlent de lui. Il aurait aimé « se dissoudre dans la moire des pages, des lettres et des mots ». Il les aimait tant que, quand nous avons quitté notre appartement parisien pour la maison à la campagne, lorsque les bibliothèques ont été démontées et les livres enfermés dans un océan de cartons, il s’est senti défaillir. Et n'a été mieux que lorsque tous les livres ont été à nouveau réunis, bien serrés les uns contre les autres, tous ensemble. Lui seul maîtrisait le sophistiqué système de classement qui les organise. Evidemment pas l’ordre alphabétique. Un classement thématique avec des subdivisions selon les styles, les sujets, les époques, les langues… avec de subtiles variations selon les thèmes, enfin je crois. En littérature, ce ne sera pas comme en sociologie, certainement pas.

Je tourne autour. Je tente d’intégrer les livres que je persiste à m’acheter mais il n’y a plus beaucoup de place dans les rangs. Je dispose des photos, des petits objets sur les étagères.

J’aime certains livres, nombre d’entre eux ne me disent rien du tout. J’ai un faible pour les plus vieux, un peu jaunis, qui craquent aux entournures, j’adore le rayon des bandes dessinées et tous les polars me font de l'oeil. Je caresse des couvertures. Les Editions de Minuit sont bien séduisantes avec leur si jolie petite étoile bleue. La robe stricte des NRF me rassure avec son liseré rouge bien cadré, les dessins des Editions Rivages m’évadent, les Pléiade m’indisposent avec leurs tapageuses rayures dorées sauf les anciens qui étaient vêtus de blanc, toutes les éditions de Poche m'attendrissent par leur modestie sous la diversité des couleurs.

Je tiens à eux, et parfois je voudrais les abandonner, m’alléger. Mais je n’ose pas les séparer, je ne sais pas nous séparer.