C'est une belle journée de septembre, douce et dorée comme elles le sont parfois. Une journée comme les autres. Un mercredi.
Il lit, les pieds posés sur le bureau, Félicité allongée de tout son long contre lui et s'étirant encore pour être plus à son aise. C'est moi qu'elle a harponnée pour se faire adopter mais c'est lui qu'elle a choisi, elle est sa chatte à lui.
Comme d'habitude, il y a une phrase que je n'arrive pas à écrire, quelque chose que je ne comprends pas dans l'écheveau des discours que je dois démêler, un mot que je ne trouve pas.
Il sourit, il cherche, je ne le dérange jamais et comme presque à chaque fois, malgré le temps passé ensemble, sa disponibilité pour moi m'émerveille.
Plus tard, c'est lui qui vient me voir, il voudrait que je lui donne mon avis sur ce qu'il a écrit. Je n'ai pas sa patience mais là je relis volontiers son texte, nous en discutons.
Une journée comme les autres.
Le soir, je prépare à dîner, comme d'habitude je râle mais c'est sans doute l'un des derniers repas que j'ai vraiment cuisiné.
Il a très mal à la tête, il prend deux cachets, rien de grave. Je regarde une série idiote à la télé, il lit un autre livre à côté de moi.
Nous revenons dans le bureau, éteindre les ordinateurs, mais ne rien ranger : ses livres ouverts, ses notes, ses papiers, ses lunettes posées sur un cahier... Tout restera là, tel que.
Nous nous couchons. Je lui dis que je n'ai rien à lire, que ce n'est pas possible que dans une maison où il y a tant de bouquins, je ne sache pas quoi lire. Il rit, il se lève, nous descendons tous les deux l'un derrière l'autre dans la pièce où nous avons mis la littérature, la poésie, les policiers. Il réfléchit, feuillette, me choisit trois livres. J'ai complètement oublié ce qu'étaient ces livres, je ne sais plus ce que j'en ai fait.
Il est mort dans la nuit. J'ai attendu, attendu le Samu, il faut tellement de temps, c'est tellement loin en pleine campagne. Ils ont essayé de le ranimer. L'un est venu me parler, me dire que de toutes façons les lésions au cerveau étaient irrémédiables. Tant d'intelligence, de sensibilité, de grâce et un cerveau bousillé, ce n'était pas concevable. Ils se sont arrêtés. J'ai commencé à me statufier en automate.
Dans quelques jours, ce sera l'anniversaire de sa naissance et dans quelques petites semaines celui de sa mort.
Je ne veux surtout pas savoir quel âge il aurait, quel âge j'ai, depuis combien de temps il n'est plus là, ce que j'ai fait depuis, ni pourquoi tout cela est parfois encore si dur.
Le temps passe, je sais très bien me débrouiller toute seule, mais il y a toujours comme un creux en moi. Le manque ne s'efface pas.
Mais est-ce que parce que, cette année j'ai commencé à revivre que, cette année, le cap me paraît encore plus douloureux ?
En quelques mots

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