Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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mardi 12 janvier 2010

Jeux de greffier

valico.jpeg

Par ce temps gris et froid où la neige vous colle glacée aux patounes et vous empêche d'aller affoler quelques zoziaux pour le plaisir de les voir détaler dans les airs, je vaque dans la maison, un brin désœuvrée. Evidemment, j'ai un petit panier avec des joujoux, des baballes, des souris en peluche, mais ces gadgets ont été inventés par les zumains et je laisse donc la zumaine s'amuser avec. Heureusement, la maison regorge de jouets [1] autrement mieux appropriés, que je vous propose mes grands amis greffiers du Ouèbe d'expérimenter avec moi :

cyrk.png

  • l'interrupteur : allumer Versailles d'un simple coup de patte
  • le réveil pendule : tourner les aiguilles dans tous les sens et les arrêter sur l'heure du repas
  • la cuvette des WC : tirer la chasse et écouter le splash glougloutant
  • le papier WC : vérifier la longueur du rouleau
  • la baignoire : réclamer à grands cris l'ouverture d'un filet d'eau en faisant semblant de mourir de soif et balancer de l'eau partout
  • la savonnette : faire glisser comme un palet de hockey jusque dans le salon
  • la penderie : ouvrir la porte et se construire un nid douillet en laissant choir quelques vêtements des cintres
  • le double-rideau : escalader en y laissant une belle empreinte de griffes au milieu et se promener sur la tringle
  • le paquet de riz : éventrer le paquet et en éparpiller harmonieusement le contenu dans la cuisine
  • la poubelle : renverser l'objet, étaler le contenu par terre et faire son choix
  • le réfrigérateur : ouvrir la porte et se servir, bien sûr ne pas refermer la porte

J'attends vos suggestions les copains !

Et puis, si vous voulez m'admirer en vrai et, tout en vous réjouissant les mirettes, lire un récit bien troussé et drôlement enlevé, clic-clac ici. Je vous donne rendez-vous chez mon impresario loupiotte, et profitez-en pour faire une joyeuse balade sur ses chemins de mots.

Illustration : affiche de Cyrk (même que la zumaine avait celle-ci exactement dans un couloir d'un lieu que je ne connais pas, en un temps où je n'étais pas née, comment est-ce possible ?)


Notes

[1] inspiré de "Comment vivre avec un chat névrotique" de Stephen Baker (bien que je m'insurge contre le qualificatif de "névrotique" qui ne concerne bien entendu que les zumains)

samedi 26 septembre 2009

Son murmure est un drapeau blanc

Qu'on le traduise par purr, ronfio, ronron, ou encore brn-rhn, le ronronnement du chat nous reste largement méconnu. Nous ne savons pas précisément comment le chat ronronne. Les chercheurs, qui ont vraiment les oreilles dans leurs poches et leur comprenette par dessus, n'ont pas encore démonté tous les rouages de ce subtil mécanisme. Ce n'est malheureusement pas faute d'avoir désaccordé une quantité de chats. De batailles d'experts en thèses divergentes, le secret du ronronnant mystère reste plutôt bien gardé. Je m'en réjouis. La réponse ne m'importe en rien, nul besoin parfois de connaître la technique pour aimer. Nous ne savons pas non plus exactement pourquoi le chat ronronne. Communication sociale, expression de la paix et de la béatitude de vivre, marque de la peur ou de la douleur, inquiétude à l'approche de la mort, appel au secours et besoin de réconfort... les raisons sont multiples et paradoxales. Et pourquoi pas, comme le pensent certains comportementalistes, le chat ne ronronnerait-il pas aussi tout simplement pour lui-même ? Pour se rassurer en recréant à sa guise le douillet environnement sonore des tétées de sa prime enfance voire de l'univers utérin, se projetant ainsi dans un milieu protégé, aimant et sécurisant. Le ronronnement n'est pas seulement une demande d'aide et de consolation, écrit Joël Dehasse, il est l'aide et la consolation elles-mêmes.

partition

Partition de Edouard Boubat

Un même motif musical le berce, la tessiture de sa vie : il ronronne.
.../...
Le son n'est pas pur. Il contient plusieurs bruits qui se ressentent plus qu'ils ne s'écoutent et annoncent un départ ou un changement d'état : le tumulte d'une eau frémissante, le halètement d'un vaporetto sur un canal vénitien, un ralenti de moteur bien huilé, le grondement d'un sol qui tremble, le souffle d'un vent qui se lève et froisse les feuillages. il renferme même du silence, une pause d'été, rythmée de chutes de pétales et de vols de bourdons. Bien qu'il filtre d'une bouche close, le ronronnement s'étend à l'infini, dans l'air où il se vaporise, sur le sol, contre la peau qu'il couve d'une lave tiède, et au fil de l'eau. A son contact, un lac frémirait, couvant à petits bouillons, tant ce bruit réchauffe.
Le chat ronronne pour la première fois de sa vie quand il tète. La béatitude est immense. Sa mère lui répond : deux paix confiantes et ensommeillées se font écho. Plus tard, face à l'homme, le chat retrouvera le goût de ces bruyantes tétées à travers une caresse ou une cajolerie. Mais le ronronnement n'est pas taillé à la seule mesure du bonheur. il accompagne une forte fièvre, une blessure douloureuse, une grande peur ou même une agonie. Devant un maître en colère ou un congénère qui lui en impose, le chat ronronne. Il se soumet ; son murmure est un drapeau blanc. Il avoue sa faiblesse, appelle à l'aide, demande une consolation. Du chaton qui tète au chat qui souffre, la même note demeure. En ronronnant, le chat se livre corps et âme.

Jean-Louis Hue, extrait de Le chat dans tous ses états

Chacun de mes chats a son ronronnement, plus ou moins brut ou modulé, discret ou tonitruant. Les yeux fermés, je les reconnais immédiatement. Valentine la sauvageonne s'abandonne en tendres roucoulements flûtés. Le sumo Gribouille racle son gosier qui résonne de manière assourdie. Cette peste de Commandante bruisse toute entière avec délicatesse. Félicité, ma princesse, a le plus beau ronron du monde, modulé, doux et puissant, long et régulier, entrecoupé de grands soupirs d'extase, interminable. Instrumentiste accomplie, elle déroule le fil de sa mélodie, absorbée dans sa propre musique, hypnotisée et bienheureuse. Et quand j'allonge Félicité sur mon cœur, que ses frémissantes ondes vibratoires parcourent mon corps et mon âme, mes contractions se dénouent, mon esprit tourmenté s'apaise. C'est le miracle du ronronnement des chats sur les zumains. Quel dommage que les zumains mâles soient cruellement dépourvus de ces caressantes résonances, et puisque tous les félins ronronnent, j'aimerais bien éprouver contre moi les sonorités langoureuses de mon daemon le lynx, à condition que Félicité soit d'accord évidemment.

Merci à Moukmouk qui en parlant du ronronnement félin ici, m'a tendu la perche !

lundi 19 janvier 2009

Tendre est l'oreille

En même temps qu'à l'ombre des poètes, je me réfugie à la douceur des chats. La colère me bloque, le sentiment de trahison me hante emmêlant ses écheveaux d'épines à la trame sombre de l'abandon. Entre les appels coupants des sirènes de la vengeance, la tristesse afflue. Je serre les poings. Je m'allonge sur le dos, je pose Félicité contre mon coeur, petite masse chaude et alanguie étirant sa tête dans mon cou, m'effleurant des oreilles et me chatouillant des moustaches. Sous ce poids enroulé qui s'abandonne, tout en moi se détend et s'ouvre peu à peu, mes côtes se desserrent une à une tandis qu'un souffle libéré montant du ventre dilate ma poitrine. Nos respirations s'accordent en cadence. Je m'apaise en fermant les yeux, Félicité s'endort en ronronnant. Instant de trêve.
Pour ne pas avoir à écrire, je lis. Et je recopie. Parce que je ne tiens pas non plus à m'éloigner tout à fait d'outrelande. La copie, je connais, une part de mes études en est pétrie. Et encore maintenant, je ne fais après tout que tisser des ponts entre des pensées éparses, des mots jetés par les uns que je rencontre, les autres que je questionne, recopiant et rebâtissant sans trêve des chemins plus balisés.
Je ressors Le chat dans tous ses états de Jean-Louis Hue une nouvelle fois. Une traque vagabonde, précise et subtile, documentée et rêveuse. Une écriture aussi somptueuse et racée que le plus balafré des greffiers.
Et comme j'admire encore la coiffe blanche et rose de Félicité, je retrouve ce passage, ode à la beauté agile et si expressive des oreilles félines.

oreille_feline

Le chat vit pour l'élégance, qui est l'art de s'exprimer à travers la forme la plus ajustée et sobre qui soit. Une revue de détail s'épuiserait à trouver un quelconque laisser-aller. Pas un seul pli, pas un seul faux mouvement.
Même les oreilles, organes souvent grotesques et mal entretenues chez d'autres espèces, restent irréprochables. Elles sont taillées sur mesure. Une vingtaine de muscles équipent chacune d'elles ; un petit soufflet à leur base garantit leur indépendance de mouvement. Sans exagération, ces oreilles peuvent tout dire.
Droites et inertes, elles accusent la perplexité du chat, esquissant un bonnet d'âne infligé à un élève un peu ballot. Un léger bruit suffira à les dégourdir. Elles révèlent alors leur fonction première de cornet acoustique, appréhendant les sons comme une main le fait d'un objet. Elles les localisent, les enveloppent, tâtonnent à la recherche d'une position d'écoute idéale. Une porte claque, et elles tournent autour d'un huis imaginaire. Une souris couine, et elles débusquent la proie.
On peut vivre sourd et tout de même bien entendre : il suffit de regarder ces oreilles-là. Elles rendent évidents les décibels.
Soudain repliées sur elles-mêmes, elles sculptent un masque de guerrier et annoncent un combat proche. Un dessin rond, de poils diversement colorés, s'inscrit parfois à leur revers : certains chats sauvages s'offrent ainsi une sorte d'oeil supplémentaire, propice à effrayer l'ennemi.
Rejetées en arrière, devenant peu à peu invisibles, elles trahissent une grande peur. Elles tirent la tête du chat vers l'arrière, la mâchoire s'ouvre, le nez, les joues, le crâne se plissent et des dizaines de rides drainent la face vers le ciel. L'allure générale évoque la mine ahurie de quelqu'un ôtant son passe-montagne.
Entre l'oreille belliqueuse et l'oreille poltronne, il existe quantité d'autres oreilles, bonasses, interrogatrices, posées en parenthèses, désolées, contrites, ou simplement étourdies, sans parler des oreilles qui se contredisent entre elles et perpétuent un dialogue de sourds.

Jean-Louis Hue, extrait de Le chat dans tous ses états

mercredi 10 décembre 2008

Noir c'est noir - Opus 2

Un poème étrange et troublant, à la fois angoissant et exaltant. Dans un jeu de miroirs, le regard du chat noir, le regard du fou furieux et mon regard de lectrice subjuguée se reflètent les uns dans les autres, se renvoient les uns les autres. Il n'y a plus de certitude. Je suis peut-être chat puisque j'aime me tenir au bord du lac de ses yeux. Je suis peut-être folle puisque seul ses yeux d'ambre m'apaisent. Un fantôme éveillé, qui sait ?

Le chat noir

Un fantôme est encor comme un lieu
où ton regard se heurte contre un son ;
mais contre ce pelage noir
ton regard le plus fort est dissous :

ainsi un fou furieux, au paroxysme
de sa rage, trépigne dans le noir
et soudain, dans le capitonnage sourd
de sa cellule, cesse et s'apaise.

Tous les regards qui jamais l'atteignirent,
il semble en lui les recéler
pour en frémir, menaçant, mortifié,
et avec eux dormir.
Mais soudain, dressé vif, éveillé,
il tourne son visage - dans le tien :
et tu retrouves à l'improviste
ton regard dans les boules d'ambre
jaune de ses yeux : enclos

comme un insecte fossilisé.

Rainer Maria Rilke, in Nouveaux poèmes

gravure_chat

Gravure du 18ème siècle


mardi 9 décembre 2008

Noir c'est noir - Opus 1


chat_noir Inspirateur des écrivains, des poètes et des illustrateurs, incarnation du diable ou ami des sorcières, victime des croyances populaires, tour à tour maléfique et porte-bonheur, le chat noir ne laisse pas indifférent. Il y a toutes sortes de représentations de cet animal, toutefois je ne publierai que celles qui m'interpellent ou qui peuvent susciter un certain émoi.


L'introduction et l'image sont de Caroline, en les voyant j'ai tout de suite eu envie de prendre la bête au bond, de célébrer à sa suite le chat noir à travers les mots des poètes. Semaine Black Cat. Mais allez vite ouvrir les Fenêtres sur la cour de Caroline. Que du bonheur !

Je débute par une chanson de Boulat Okoudjava, barde russe, né à Moscou ou à Tbilissi en 1924, dont les textes interdits par le régime soviétique se passaient sous le manteau et sur les cassettes du "magnitizdat", couraient de bouche à oreille, se jouant de la censure. Accompagnées par sa guitare, son âme de poète et sa douce ironie semaient des mots à double sens. Ainsi, s'il chantait le gros chat noir dont les griffes raclent le sol, tout le monde comprenait qu’il parlait de Staline, voyait l'ombre de la prison de la Loubianka.

La chanson du chat noir

L'entrée - célèbre - sur la cour
S'appelle "escalier de service",
Dans cette entrée, comme en son fief,
Habite le chat noir.

L'obscurité le protège, il cache
Son rire moqueur dans sa moustache…
Tous les chats chantent ou pleurent,
Mais le Chat Noir, lui, il se tait.

Il n'attrape plus les rats depuis belle lurette;
Ricanant dans sa moustache,
Il nous attrape aux belles paroles,
A la rondelle de saucisson.

Il n'exige, ni ne prie;
Et seul son œil jaune brille
Chacun vient le servir de lui-même
et de surcroît lui dit merci.

Il ne lâche pas un mot
Ne fait que manger et boire.
Quand ses griffes raclent le sol
On dirait qu'il vous fend la gorge.

C'est pour ça, faut croire, qu'est triste
La maison où nous habitons
Il faudrait y mettre une lampe…
Mais pas moyen qu'on se cotise.

Bien sûr, il ne s'agit pas là d'un réel hommage au chat noir qui, immobile dans l'ombre et entretenu par tous, symbolise la tyrannie du pouvoir absolu. Mais, d'une certaine façon, sa puissance d'évocation n'a-t-elle pas permis au poète de chanter en contrebande la liberté, de faire vivre la lumière de la pensée contre l'obscurantisme et de rappeler que seule l'union de tous pourrait renverser le totalitarisme ?

PS - Il est beaucoup question de chats en ce moment. Il semblerait que, profitant de l'engourdissement fatal de noël, les mistigris griffus aient abordé outrelande... je ne peux en dire plus... et d'ailleurs je n'ai rien à dire.

jeudi 14 août 2008

Pensée de chat


chat_nuit

« On s'était si souvent demandé, et depuis longtemps, à quoi les chats pouvaient bien penser.
Tapis au plus profond de leur solitude, enroulés autour de leur chaleur, comme rejetés dans une autre dimension, distants, méprisants, ils avaient l'air de penser, certes.
Mais à quoi ?
Les hommes ne l'apprirent qu'assez tard. Au XXIe siècle seulement. Au début de ce siècle, en effet, on constata avec quelque étonnement que plus aucun chat ne miaulait. Les chats s'étaient tus. On n'en fit pas un drame. En fin de compte, les chats n'avaient jamais été tellement bavards : sans doute ne trouvaient-ils vraiment plus rien à dire à présent.
Puis, plus tard, on releva un autre fait. Plus singulier celui-là, beaucoup plus singulier : les chats ne mouraient plus. Quelques-uns mouraient évidemment par accident, écrasés par un véhicule, le plus souvent; ou emportés en bas âge par quelque maladie purement pernicieuse. Mais les autres évitaient la mort, lui échappaient, comme si cette fatale échéance n'avait plus existé pour eux. Cette énigme, personne ne la perça jamais.
Leur secret était simple, pourtant. Les chats depuis qu'ils vivaient sur terre, n'étaient jamais sortis de leur indolence native pour accomplir, comme les hommes, mille petits tours savants. Ils avaient toujours laissé les hommes s'occuper de leur sort, leur procurer la nourriture, le confort et la chaleur artificielle. Eux, libérés de tout, avaient toujours vécu dans une sorte d'hibernation idéale, bien dosée, parfaitement mise au point, ne songeant qu'à mieux se concentrer, douillettement lovés dans leur bien-être.
Les chats avaient eu beaucoup de temps pour penser. Ils avaient beaucoup pensé. Mais alors que les hommes pensaient à tort et à travers, au superflu de préférence, les chats, eux, n'avaient pensé qu'à l'essentiel, sans cesse, sans se laisser distraire. Ils n'avaient médité, inlassablement, au cours des siècles, qu'un seul problème.
Et à force d'y penser, ils l'avaient résolu. »

Texte de Jacques Sternberg, Les chats in Contes glacés
Dessin de Selçuk in Regards de chats

Et pour passer gaiement la miaoût, je vous invite à regarder encore et encore ces petits bijoux concoctés par Simon, un fin observateur des manigances félines, le dernier ici, et les deux autres sont juste à côté.

samedi 12 juillet 2008

In the pink loom


Contrairement à Chamade (du moins à ce qu'il semble), Félicité est toute heureuse de s'exposer chez Dr. CaSo. Soyons honnête, je ne lui ai pas dit que le sujet concernait un "truc à quatre pattes" (un truc ? y-) ). Donc là-bas, les bidules à pattes fleurissent, ça vaut le coup d'œil.

felecite_loom

Le fauteuil rose où Félicité se vautre (pardon, se repose), est un authentique Lloyd loom, fait en papier kraft enroulé autour d’un fin fil d’acier puis tissé en nattes, réputé indestructible. C'est un des premiers meubles que j'ai acheté quand j'habitais un minuscule appartement, et il m'a suivi partout parce que je l'adorais. Deux générations de chats se le sont approprié et l'ont réduit à l'état de loque. Mais je ne peux pas le leur enlever, il trône donc toujours dans la cuisine, il y a toujours un greffier étalé dedans.
Ah non, excusez-moi, Valentine me souffle dans l'oreille qu'il s'agit d'une œuvre d'art féline. Ah bon. Un jour il me faudra donc exposer leur sculpture.


Edit : depuis hier Valentine Chacureuil me poursuit en brandissant ses sources (vous ne savez pas ce que c'est que de vivre avec une greffière qui sait parler, lire et écrire !). Voici, sous la pression, deux réalisations artistiques de ses congénères (elle râle que les scans ne sont pas au point, c'est vrai) :

maxwell store

Maxwell sur Gerty, une oeuvre en cours. Le galon habilement distendu du brocart évoque une gueule ouverte tandis que le travail complexe des griffures, au-dessus, suggère habilement un museau humide reflétant la lumière. Deux fils verticaux pendant de la mâchoire inférieure font aussitôt penser à deux filets de bave et l'ensemble (dont les pieds) représente vraisemblablement une vue frontale de Gertrude, le saint-bernard avec lequel Maxwell partage la maison.

Bad Cat avec Store vénitien. Il a fallu neuf mois d'efforts pour créer, en rongeant et griffant avec diligence, cette vision hardie d'un chat qui franchit cette barrière domestique, produit de la technologie. L'œuvre stigmatise sans ambiguïtés les objets de consommation de masse qui entravent la liberté de mouvement du chat contemporain.

Livre de chevet de Valentine d'où proviennent ces merveilles : Le mystère des chats peintres de Heather Busch et Burton Silver (ils ne se commettent donc pas seulement en peinturlures)

lundi 19 mai 2008

Les conquérants de tendresse

Lorsque nous avons emménagé près des bois, la maison qui était longtemps restée ouverte aux quatre vents était occupée. Une dizaine de couples d'hirondelles avaient investi le rez-de chaussée pour bâtir des nids en béton armé et les remplir de marmaille. Ca faisait du monde en comité d'accueil, avec concert de pépiements joyeux et production de fientes noires décapantes. Les chauve-souris étaient elles dans le grenier et, la première nuit, elles sont sorties en bande et se sont mises à tournoyer dans la chambre à la recherche d'une sortie pour partir en chasse. Etre tirés du sommeil dans un lieu non apprivoisé par des glissements d'ailes inconnues accompagnés des sauts de carpe du chat est une expérience assez étrange. Qui n'invite pas au renouvellement. Une fenêtre est donc restée ouverte un bon mois, histoire que les reines de la nuit veuillent bien se dénicher un nouvel hébergement et que les couvées d'hirondelles soient à peu près élevées.

Enfin et surtout, il y avait le matou Bronson. Qui s'est d'abord appelé Prospero jusqu'à ce que, dans le perçant regard bridé, la belle tête un peu mafflue et la démarche chaloupée, l'évidente similitude avec l'acteur américain nous saute aux yeux. Mâle dans toute sa splendeur, il n'avait d'ailleurs que faire d'un nom, mais il a bien voulu le porter pour nous faire plaisir. Je n'ai jamais su d'où il venait. Avec sa tranquille assurance, je le soupçonnais de faire chat chez le maire ou le curé, mais il n'y a pas de curé dans le village. Il avait décidé de faire de la maison son port d'attache, vagabondant et guerroyant sur le vaste territoire qu'il avait annexé, rentrant couvert de griffures, pour manger comme quatre, ronronner et dormir. Accessoirement fréquenter le vétérinaire pour panser ses blessures. Grand seigneur, il veillait tendrement sur Félicité ayant compris que sa gentillesse envers ma beauté de greffière était son billet de séjour et prenait à cœur l'éducation de ce lutin de Marius en lui distribuant quelques bonnes taloches. Un jour, il ne s'est plus montré. Je pense toujours à lui et parfois je l'attends encore. Sans espoir. La vie libre est cruelle aux greffiers bien qu'elle leur soit si belle.
En relisant Colette, je me suis dit que Le matou habillait comme un gant ce grand amoureux batailleur, qui rêvait si profondément.

le_matou

« Je suis le matou. Je mène la vie inquiète de ceux que l'amour créa pour son dur service. Je suis solitaire et condamné à conquérir sans cesse, et sanguinaire par nécessité. Je me bats comme je mange, avec un appétit méthodique, et tel qu’un athlète entraîné, qui vainc sans hâte et sans fureur.
C'est le matin que je rentre chez vous. Je tombe avec l’aube, et bleu comme elle, du haut de ces arbres nus, où tout à l’heure je ressemblais à un nid dans le brouillard. Ou bien, je glisse sur le toit incliné, jusqu’au balcon de bois; je me pose au bord de votre fenêtre entrouverte, comme un bouquet d'hiver ; respirez sur moi toute la nuit de décembre et son parfum de cimetière frais ! Tout à l'heure, quand je dormirai, ma chaleur et la fièvre exhaleront l'odeur des buis amers, du sang séché, le musc fauve...
Car je saigne, sous la charpie soyeuse de ma toison. Il y a une plaie cuisante à ma gorge, et je ne lèche même pas la peau fendue de ma patte. Je ne veux que dormir, dormir, dormir, serrer mes paupières sur mes beaux yeux d’oiseau nocturne, dormir n’importe où, tombé sur le flanc comme un chemineau, dormir inerte, grumeleux de terre, hérissé de brindilles et de feuilles sèches, comme un faune repu....
Je dors, je dors... Une secousse électrique me dresse parfois, - je gronde sourdement comme un tonnerre lointain, - puis je retombe....Même à l'heure où je m'éveille tout à fait, vers la fin du jour, je semble absent et traversé de rêves ; j’ai l’oeil vers la fenêtre, l’oreille vers la porte...
Hâtivement lavé, raidi de courbatures, je franchis le seuil, tous les soirs à la même heure, et je m'éloigne, tête basse, moins en élu qu'en banni ... Je m'éloigne, balancé comme une pesante chenille, entre les flaques frissonnantes, en couchant mes oreilles sous le vent. Je m'en vais, insensible à la neige. Je m'arrête un instant, non que j'hésite, mais j’écoute les rumeurs secrètes de mon empire, je consulte l'air obscur, j’y lance, solennels, espacés, lamentables, les miaulements du matou qui erre et qui défie. Puis, comme si le son de ma voix m'eût soudain rendu frénétique, je bondis... On m'aperçoit un instant sur le faîte d'un mur, on me devine là-haut, rebroussé, indistinct et flottant comme un lambeau de nuée - et puis on ne me voit plus...
Les nuits d’amour sont longues ... Je demeure a mon poste, dispos, ponctuel et morose. Ma petite épouse délaissée dort dans sa maison. Elle est douce et bleue, et me ressemble trop. Ecoute-t-elle, du fond de son lit parfumé, les cris qui montent vers moi ? Entend-elle, rugi au plus fort d'un combat par un mâle blessé, mon nom de bête, mon nom ignoré des hommes ?
Oui, cette nuit d'amour se fait longue. Je me sens triste et plus seul qu’un dieu... Un souhait innocent de lumière, de chaleur, de repos traverse ma veille laborieuse... Qu’elle est lente à pâlir, l'aube qui rassure les oiseaux et disperse le sabbat des chattes en délire ! Il y a beaucoup d'années déjà que je règne, que j'aime et que je tue... Il y a très longtemps que je suis beau... Je rêve, en boule, sur le mur glacé de rosée ... J’ai peur de paraître vieux.

Colette
Le matou, in La paix chez les bêtes

J'aime les chats qui m'ont attendue quelque part, et mon imagination brode avec plaisir ceux qui viendront à nouveau un jour, comme une ronde qui ne s'interrompt pas. Il en est des hommes comme des chats. J'ai ce désir ou cet orgueil de vouloir être choisie par quelqu'un qui pourrait rester sans attaches, et d'être aimée tranquillement et passionnément.

mardi 18 mars 2008

Comme un pacha

Ma greffière Valentine Chacureuil me casse les pieds. Elle m'a habilement engagée dans une grande discussion sur un accessoire de haute importance pour le bien-être félin.

- Moi : Je ne suis pas certaine que le divan me convienne. Bien sûr, j'ai quand même fait des essais.
- Valentine : ... ?
- Moi : Oh, seulement quand il n'y a personne à la maison, tu n'as pas pu me voir. Mais il ne s'agit pas vraiment d'un divan. Moi, j'appelle cela un canapé. En fait je crois bien que je n'ai jamais approché de divan. Un divan, c'est un autre monde. C'est... pfou... ce n'est pas pour moi. C'est un peu comme une Rolls, du caviar, un yacht. Pas des choses pour moi tout ça.
- Valentine : ... ??
- Non, je n'oserais pas bouger, j'essaierais de me faire encore plus petite.
- Valentine : ... ?
- Moi : Ce qu'il y a dans la catégorie des sièges ? Voyons, que trouve-t-on en dessous de la chaise ? Le tabouret, le banc, le petit banc, le prie-dieu, quoi encore ? Ah mais le divan, c'est tout là haut quoi. Qu'est-ce qu'il y a au-dessus du divan ? Le trône. Ah trône, trôner, détrôner, on tombe vite de haut, tu sais ! Certes, on ne trône pas sur un divan. Sur le divan, on divague, on pèle des oignons. Voilà, on se doit de peler les oignons sur un divan. Tu me suis, tu connais la formule : je suis belle comme un oignon, on ne peut pas me regarder sans pleurer.
- Valentine : arrête ton char, je veux un lit de princesse frileuse. Sors tes outils et fabrique moi un baldaquin-coussin avec lampe chauffe-chat intégrée. 8-O

chauffe_chat

(c'est décidé, je vais interdire à cette greffière de lire les journaux de décoration) (je tiens les explications à la disposition de qui les souhaite mais, attention, il faut être charpentier, électricien et tapissier) (sinon, il y a ça aussi, hahahaha au secours, elle va me traîner là-bas !)

vendredi 7 mars 2008

Entourloupettes félines

Parmi les différentes façons, au demeurant fort nombreuses, de se faire alpaguer par un chat, il y en a une que je trouve particulièrement savoureuse. Le chat a été ici assez malin pour s'acoquiner avec le préposé officiel d'une administration réputée afin d'atterrir chez le zumain de son choix. C'est le dessinateur Desclozeaux qui en a fait les frais. Affichiste, illustrateur, dessinateur de presse, auteur de nombreux dessins pour le Nouvel Observateur et Télérama, Desclozeaux a un trait poétique mais cruel (bon cocktail), quand même bien adouci par son goût pour l'aquarelle. Ecoutons-le se faire entourlouper :

« A la veille d'un très long week-end, je portais des paquets à la poste qui allait fermer. Il n'était pas loin de 19 heures. J'y vois le préposé aux colis en train de se remplir une assiette de lait. Je lui dis : "Bon appétit". Il me dit : "Ce n'est pas pour moi, c'est pour un petit chat". Alors je lui dis : "Vous savez, le lait pur pour lui foutre la chiasse, il n'y a rien de tel, c'est radical !". Il me dit : " Ah bon ! Vous vous y connaissez, vous le voulez ?". Je lui réponds : "Un chat ! Vous n'y pensez pas ! Je n'en veux pas ! Gardez-le, vous"... il me répète : "Ah bon ! Vous ne le voulez vraiment pas ?" "Non ! Non ! je veux juste que vous me pesiez mes paquets." Je suis donc passé derrière, je lui ai donné ma pile de plis, il a tamponné tout ça. Et il a remis ça : "Vous allez le prendre à l'essai trois jours". Moi, je suis de la campagne, les chats y sont assez mal vus, on leur fait bouffer ce qui reste dans les assiettes des chiens, ils vivent dans les greniers, ils n'ont pas le droit d'entrer dans les maisons. Mon frère est chasseur, un chat ça pue, ça pisse... J'ai trouvé tous les prétextes lamentables que je repère aujourd'hui chez les imbéciles qui n'aiment pas les chats. On a continué de parler comme ça et le type m'a dit au revoir en me disant, je le vois encore : "Et si mardi ça ne va pas, vous me le rapportez !". Et je me suis dit : "Mais alors, je l'ai le chat ?" J'étais là, sur le trottoir de la rue d'Alésia avec le chat dans la casquette du bonhomme !

Alors, je le regarde : et je vois une horreur, une plaie vivante avec trois poils, rose, avec une queue, pas d'yeux puisque tout était collé (s'ensuit un épisode désopilant chez un véto qui fait une piqûre fortifiante à la chattonne, lui nettoie les yeux, lisse son semblant de poils et la remet dans la casquette, puis que Desclozeaux oublie de payer... mais je passe).

Comme j'avais un peu honte de ma casquette et de son contenu, je suis allé en face, chez le marchand de journaux et, pour la seule fois de ma vie, j'ai acheté Le Monde Diplomatique. J'ai enroulé le tout dedans... Arrivé ici, j'ai dit à mes filles : "Devinez ce que je ramène ?" "Papa, on ne sait pas... du poisson ?" (oui, en ces temps on vivait dangereusement mais en pleine santé en enveloppant le poisson dans du papier journal...) J'ai ouvert le journal et elles ont découvert la chatte qui dormait, groggy par la piqûre, avec sa petite langue qui dépassait.

Nous lui avons cherché un nom : Timbrée ? Recommandée ? Finalement on a choisi Casquette. On lui a donné du mou tout finement haché, elle a bouffé toute l'assiette. Puis elle a sauté sur des cartons à dessins pleins d'oeuvres de mes amis, qui n'étaient pas fermés, et elle a tout dégueulé dedans. Elle a ainsi apporté sa contribution à des signatures célèbres qui sont complètement foutues. Nous avons tout étalé par terre pour les nettoyer tant bien que mal. Mais elle, après avoir soulagé son estomac s'est mise à sauter dessus ! Nous étions anéantis, complétement désespérés. Nous avons oublié, mais sur le moment, c'était l'horreur ! »

Bref, ce fut évidemment une très grande histoire d'amour, et Desclozeaux a longuement dessiné Casquette. D'ailleurs, comme Casquette chipait ses meilleurs outils, un jour il lui a offert un dispendieux pinceau en poils de martre. Mais je ne crois pas que Casquette ait consenti à mettre la patte à l'aquarelle.

chat_chien
Si je regarde la petit troupe greffière qui a investi la maison des bois, force m'est de constater que je me suis moi aussi bel et bien fait piéger. J'en suis sans doute ravie (les chats de hasard, ce sont les meilleurs huhu !), mais quand même. 8-O

Félicité m'est tombée sur le poil dans une rue de banlieue parisienne où je m'étais perdue, elle aussi, et ne m'a plus lâchée la semelle jusqu'à ce que je la ramène avec moi. Valentine Chacureuil a squatté le jardin avec des mines désespérées, puis s'est introduite dans la maison en se faisant passer pour le Père Noël. Gribouille s'est arrangé pour venir s'effondrer sous mon préau et après m'avoir fait dépenser une fortune en soins hospitaliers les plus variés, ne manifeste pas la moindre intention de repartir d'où il venait. Et mange comme quatre. La Commandante était en transit et s'est tant accrochée qu'elle a transformé l'essai en pension complète. Il faut dire que rien ne résiste à son humeur de dogue.


Il me semble savoir comment certains de ces fieffés coquins se sont introduits au cœur de vos pénates. Mais j'aimerais bien relire leurs histoires et connaître celles que je ne connais pas. Vous m'envoyez les liens ou vous racontez sur vos blogs ? J'aimerais bien en faire une page spéciale. :-)

Les histoires de mes entourloupeurs :
Félicité
Valentine
Gribouille


Entretien avec Desclozeaux in Chat huppé 60 personnalités parlent de leurs chats, de Marcel Bisiaux et Catherine Jajolet