Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mercredi 20 janvier 2010

Les trois cousettes


trois_brigands.jpg
La première cousette est ma mère. Lorsque nous vivions en Côte d'Ivoire, je me sentais comme un poisson dans l'eau au cœur de la brousse africaine. Mais on disait la chaleur si brûlante qu'il fallait à son apogée s'en protéger. Après le déjeuner, quand je ne prenais pas la poudre d'escampette, je restais donc dans la maison, établissant mes quartiers dans l'entrée. Les clayettes levées laissaient passer un léger courant d'air tout en filtrant une douce pénombre. Un illustré de Kit Carson à portée de mains, j'élevais sur le sol les défenses du Fort Alamo de Davy Crockett et postais les Indiens en embuscade dans les escaliers du sous-sol. Ou alors, avec de petits bouts de bois et des cailloux ramassés près du seuil, j'inventais des maisons et des vies de famille. De temps en temps, ma mère me proposait un brin de broderie. Assise sur le carrelage, cramponnée à mon aiguillée de rouge, de vert, de jaune ou de bleu, je tentais de dompter un petit rectangle de canevas qui se dérobait, le fil de coton se nouait ou s'ébouriffait, les points se chevauchaient tout contorsionnés. Arrivée au bout de la courte ligne brodée, je laissais tomber l'ouvrage et retournais à mes jeux. Silencieusement, dans ce rang que j'abandonnais hirsute, ma mère rétablissait l'ordre et la beauté, attendant patiemment la prochaine séance. D'une rangée à l'autre, le canevas malhabile s'est transformé en porte-aiguilles ourlé de festons au crochet. Il est encore là rangé dans le panier de couture de ma mère qui l'utilise toujours, et je le trouve bien joli ce patchwork haut en couleurs, métissé de points de croix et de points de tige.

La seconde cousette est ma grand-mère Noémie. Nous habitions alors dans un village du Vaucluse. J'étais en classe de sixième, pensionnaire la semaine à la grande ville. Le lundi après-midi j'avais un cours de couture que je détestais où nous étaient imposées des confections insensées, chemise de bébé ornée de smocks ou taie d'oreiller brodée de jours, et pratiquement chaque semaine l'exécution d'un point de couture sur une étoffe de coton blanc. Le dimanche en fin d'après-midi, la tristesse me prenait avec l'angoisse de quitter ma maison le lendemain à l'aube, ma pièce de couture inachevée partait en quenouille. Je regardais ma grand-mère et lui tendais cet informe bout de tissu. Elle souriait, en maugréant contre ceux qui accablaient les enfants de travaux imbéciles, tirait sa chaise basse près d'une fenêtre, ajustait ses lunettes, passait le fil rouge par le chas, chaussait son dé argenté et se mettait à coudre pour moi. Assise sur un tabouret tout contre elle j'observais, émerveillée, l'aiguille plonger et replonger dans le tissu, les points qui se dessinaient, la couture qui prenait forme pendant que ma grand-mère me parlait de la vie qui va. En quelques instants, le travail était fait, la pièce surfilée, repassée à la patte-mouille, mon infâme bout de tissu s'était métamorphosé en un bel ouvrage. Je respirais.

La troisième cousette est mon amie Lolilola. Nous étions à ce moment là installés à Aix et c'était l'adolescence. Lolilola et moi nous nous sommes connues sur les bancs de la sixième, nous ne nous sommes plus guère quittées dès la cinquième, et à partir de la quatrième, nous avons fait ensemble les quatre cent coups, et avons aussi parfois tiré l'aiguille. Enfourchant son destrier bleu, les poches emplies de roudoudous, elle arrivait chez moi avec des idées de folle parure et des coupons de tissu. Nous feuilletions les pages du Elle, rêvant de tel ou tel vêtement. Alors Lolilola se lançait, bricolait un patron, inventait des formes, étalait le tissu, posait ses marques à la craie blanche et coupait avec détermination. Elle me dévoilait la célérité du geste, le mystère des découpes, aidait mes doigts hésitants, je faisais comme elle. Les morceaux fixés avec force épingles rendaient piquants nos essayages. Et venait cet instant magique où l'aiguille de la machine à coudre allant et venant à toute vitesse, assemblait les morceaux. Une robe naissait sous nos doigts, qui n'était faite que pour nous. Il ne restait plus qu'à l'enfiler et aller danser. C'était la fête.

C'est ainsi, regardant, écoutant, imitant, bricolant et m'amusant, que j'ai appris des rudiments de couture. Soutenue par ce merveilleux sentiment d'admiration et de gratitude quand, en quelques coups d'aiguille bien ajustés, une brigande aux doigts de fée remettait d'aplomb mon ouvrage tout emberlificoté. Poussée en avant par le plaisir d'inscrire à nouveau mes points sur une toile que mes tendres cousettes avaient rendue comme neuve, accueillante à mes apprentissages.


Illustration : Les trois brigands de Tomi Ungerer

samedi 24 octobre 2009

L'ombre des bêtes


rien

Parfois, quand je marche dans les bois, je m'invente une rencontre : supposons me dis-je qu'aux détours d'un sentier forestier, une étrange créature m'accoste. Une sorte de génie, mi-humain mi-chèvre, avec des oreilles pointues, un regard plissé et intense, emmitouflé d'un long cache-poussière en cuir fauve rapiécé, appuyé sur une canne fourchue, portant un grelot au poignet et un carquois à l'épaule. Il se mettrait à me parler, il me dirait : moi je sais plein de choses sur toi, et aujourd'hui si tu veux continuer ta route, il faut que tu me dises quels sont les regrets de ta vie.
Là je renâcle un peu, je n'ai pas vraiment envie de me pencher sur ce problème. Déjà les regrets et les remords forment dans ma tête une histoire bien embrouillée. Et puis, ce qui est fait est fait, je n'aime pas penser que je puisse regretter quoi que ce soit.
Mais la créature attend et elle n'est pas commode. Elle va me filer un coup de sabot si je ne lui réponds pas.
Alors, savez-vous ce que je lui raconte, un geste que je n'ai pas accompli qui régulièrement me revient ? Nous étions en Ardèche, mon greffe Tatanka, fringant parigot débarqué pour la première fois de son cinquième étage, découvrait la liberté, les courses en pleine nature, et chassait voluptueusement. Accoudé dans l'herbe rase sur le terre-plein derrière la maison, il terrorisait un mulot à nonchalants coups de patte acérés. Je me suis dirigée vers lui pour récupérer la bestiole, la relâcher plus loin. Quand je me suis aperçue qu'une des pattes arrières avait déjà été croquée, j'ai hésité, j'ai laissé faire, il a été dévoré. Souvent je me demande si ce mulot n'aurait pourtant pas préféré vivre, même avec une patte un peu grignotée.
Les voilà mes regrets, ceux qui me sont douloureux. Des animaux que je n'ai pas préservés. Qui par mon indifférence, mon incapacité, ma bêtise, sont morts. Ce bébé chauve-souris que je n'ai pas su nourrir correctement, cet oisillon tombé du nid que je ne suis pas arrivée à déposer en un endroit sûr où les parents auraient pu continuer à le nourrir, cette hirondelle que j'ai enfermée dans le garage sans l'avoir repérée, cette merlette qui s'est cassé le cou contre la baie vitrée, ce chat roux fracassé par une voiture et abandonné sous une pluie glaciale, ramassé en pleine nuit mais que le vétérinaire n'a pas pu sauver.
Je pense à eux, fragments de plomb sous le cœur. Ceux que j'ai protégés m'apaisent mais ne compensent pas.
Je ne sais encore de quel lieu de mon enfance, de quel manque, de quelle détresse ou de quelle rage, viennent mon identification animale, et cette angoisse déferlante qui m'engloutit quand une bête souffre ou meure. Même la plus petite. Ni pourquoi trop de place en moi reste encore prise par ceux qui sont morts, bêtes et gens. Même ceux que je ne connais pas. Mais je commence sans doute à l'entrevoir. Peut-être.


Illustration de Claudine et Roland Sabatier in La Grande Encyclopédie des Lutins de Pierre Dubois

mercredi 30 septembre 2009

Beau-père

Je l'aimais avec une telle force, un tel éblouissement, que je reste encore coupable de cette distance que j'ai peu à peu recherchée, de ce mur que j'ai levé entre nous.

Marié à la plus jeune soeur de ma grand-mère, la fantasque Loulou qui fût un temps entraîneuse avant de franchir à son bras la voie de la sagesse, il faisait partie de cette famille bizarre que j'avais enfant, à la fois vaste et tronquée de l'essentiel, mon père. Il était institué mon "parrain" bien que je n'ai pas été portée sur les fronts baptismaux. Ingénieur agronome, il vivait la majeure partie du temps en Côte d'Ivoire et mon amour pour lui s'auréolait de mes rêves de rencontre avec les lions, les animaux sauvages, l'envoûtement de la brousse.

Quand il venait en congé dans notre maison de Casablanca j'attendais sa venue dans la fièvre, quand il était là j'étais dans l'adoration. A 3 ou 4 ans, je ressens l'exaltation d'un de ses retours, ma grand-mère venue au parc où je jouais me disant : ton parrain est là ! combien je m'étais dépêchée le long du chemin et cette joie débordante en me jetant dans ses bras. Cet empressement dans l'amour, cette confiance et ce besoin d'un père qui me portaient.
Un jour, sa femme Loulou disparue, ma mère, mon frère et moi sommes partis en vacances avec lui, traversant le détroit de Gibraltar, remontant l'Espagne jusque dans la Loire. Etonnant voyage initiatique, ma mère au volant et lui en copilote, mon frère et moi absolument insupportables, j'ai été larguée en route oubliée dans une station service, mon frère a failli se noyer, nous avons découvert la campagne française avec stupéfaction, faisant les pires bêtises en riant. Au retour, nous nous sommes envolés pour la Côte d'Ivoire. Dans une chambre d'hôtel d'Abidjan où j'ai commencé à comprendre un peu la situation, ma mère nous a demandé d'appeler dorénavant mon parrain "papa". Ils se sont mariés. J'avais 6 ans et j'avais bien voulu pour la circonstance porter une jolie robe à bretelles, moi qui ne m'habillais qu'en garçon.

J'ai vite senti que l'amour n'était pas vraiment au rendez-vous, mon père de substitution et ma mère ne s'entendaient pas. En épousant un homme bien plus âgé, qui avait une situation assurée, qui surtout vivait loin de chez elle, ma mère avait opté pour la sécurité, notre sécurité à nous les enfants. J'ai longtemps porté le poids de ce que j'entrevoyais être une sorte de sacrifice. Mais j'ai su aussi, plus tard, que ma mère tenait avant tout à nous couper de notre père resté au Maroc. Le sacrifice avait aussi ses satisfactions.
Ma mère était très belle et courtisée. Entre son divorce d'avec mon père et avant son remariage, elle a eu un vrai amoureux à Casablanca. J'ai quelques souvenirs de lui, il me plaisait beaucoup, il nous emmenait l'après-midi en décapotable dans un des clubs de la Corniche, ma mère resplendissait et, joie suprême, il obtenait toujours que l'on me prête le zèbre en peluche d'une marque d'apéritif. Mais il était jeune, Américain, et comme son mariage avec un Anglais avait tourné en déroute, ma mère a eu peur de le suivre. J'en ai toujours eu du regret, pour elle, et un peu pour moi aussi.

Mes trois années en Côte d'Ivoire, où j'ai été emportée par l'Afrique, ont été un paradis. Mon beau-père cherchait toujours à me faire plaisir, c'est grâce à lui que j'ai pu vivre avec les animaux, accompagner les troupeaux, avoir une ânesse et un ânon, vagabonder dans la brousse. Mais déjà, je sentais qu'il négligeait mon frère et cette différence faite entre nous deux me gênait, me blessait. Je ne savais pas en parler.

Quand nous sommes rentrés dans le midi de la France j'avais 9 ans, les trahisons se sont enchaînées. Ce retour définitif m'avait été présenté comme de simples vacances pour m'éviter la douleur de la séparation tant j'adorais mon pays de cœur, mais le sentiment de perte et le manque ont duré des années, je n'avais pas pu dire un vrai au-revoir aux lieux, aux amis et aux animaux que j'aimais. Puis, mon beau-père nous a adoptés mon frère et moi, le nom de mon père m'a été enlevé, j'ai dû porter son nom à lui. Je me suis éloignée, raidie dans un refus que je n'avais pas la capacité de signifier. Je ne voulais pas être prise pour sa fille. Parce qu'un fossé se creusait avec mon frère, plus âgé et moins malléable, qui ne rentrait pas dans ces tractations. Tout ce qui m'importait était de faire front avec mon frère, garder le même nom, la même histoire, la même place que lui, je ne le pouvais pas.

Une hémorragie cérébrale a alors laissé mon beau-père quasiment dément. Avec ces images de lui qui me déboussolaient. En pyjama, hirsute, jetant des billets par les fenêtres de l'appartement, désireux de m'acheter la lune alors que ma mère me faisait de grands signes de dénégation dans son dos. Enfermé dans une chambre capitonnée de l'hôpital militaire de Marseille, agité et violent, des visites qui me terrifiaient, je n'avais que 10 ans. Puis zombie presque décharné, assommé de médicaments et de sédatifs, allant du fauteuil au lit pendant 5 ans avant d'être emporté par un cancer de la gorge. Ces années là, je les ai passées en pension, la vie chez moi n'était pas facile. Ma mère tenait les rênes de la maison et s'évertuait à rendre le quotidien possible. Mais il ne fallait pas faire de bruit, ne pas contrarier mon beau-père et surtout mentir. Mentir sur les sorties, les difficultés, les problèmes, mentir pour protéger mon frère car il ne le reconnaissait plus l'accusant d'être un amant, ou ma grand-mère qu'il s'était mis à détester. Seule préservée dans cette tourmente, j'ai profondément souffert de ce traitement de faveur. Je crois bien ne jamais avoir cherché à en tirer profit. Je me demande si cette incapacité à supporter la concurrence affective qui m'a toujours poursuivie ne puiserait pas là quelques racines. Tout en le désirant, je ne me donne pas le droit d'être choisie.

Quand mon beau-père est mort, c'est mon frère qui me l'a annoncé avec précaution. J'ai eu honte car au fond de moi je n'en étais pas triste du tout et j'ai dû le cacher.

dimanche 14 juin 2009

J'aime les nuages...


magritte_malediction

La Malédiction de René Magritte


Il existait une merveille dont, enfant, j'attendais mille délices, sans l'avoir jamais approchée. Je ne sais plus qui l'avait évoquée devant moi pour la première fois, ni où ni comment j'en avais entendu parler. Mais je suis sûre de l'avoir repérée auprès du Lonesome Cowboy qui en réclamait parfois dans un saloon du Far West, quand Calamity Jane l'accompagnait : le nuage de lait. Ce délicat nuage flottant au-dessus d'une tasse de thé.
J'imaginais la texture mousseuse et aérienne, les blancs reflets. Je voyais le léger flocon étirer ses vaporeux volutes au-dessus de la surface dorée, s'élevant sous le souffle chaud et parfumé, voguant paresseusement entre les fins bords de porcelaine. Le ciel s'ouvrait, un voile rêveur m'enveloppait. Enfourchant le duvet moutonneux, je voyageais tout là haut avec les oiseaux. Sous le manteau de brume je guettais l'apparition du sphinx, prête à épouser son mystère. Puis, je tapotais amoureusement les bords ouatés en discrets coups de cuillère, dispersant des fragments d'écume, enfin je dégustais la tendre matière, laissant fondre dans ma bouche ce goût cotonneux de Paradis.

Oui, j'ai été déçue lorsque un beau jour dans un salon de thé, un serveur en habit noir a déposé devant ma mère une tasse de thé avec un nuage de lait. Mais j'ai fermé les yeux. Et je laisse murmurer la magie des nuées innumérables...
J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !

mardi 3 février 2009

Poolamazoonee

Je croyais que nous étions dans ce monde pour l'éternité. Mais d'aucuns pensaient que cela avait assez duré. Enfant, les animaux, les insectes, les étendues cachées de la brousse me fascinaient. Je n'aimais pas les boites ni les portes fermées, mais j'aimais bien les cabanes et les niches. Je me demandais ce que l'on éprouvait à vivre là-dedans, yeux mis-clos, tête alanguie, pattes légèrement étendues dépassant le seuil. Je me souviens un après-midi m'être installée à croupetons dans la niche du chien du village, qui me regardait, interrogateur amical. C'était bien, comme un songe enveloppant de sécurité. Kpan m'a demandé doucement de sortir et m'a ramenée à la maison. J'adorais entrer dans les trous, me cacher dans les arbres, faire des tunnels dans les hautes herbes. Je passais du temps devant les cabanes à lapin. J'étais tellement étonnée de penser, comme on me l'avait dit, que la mère lapin arrachait les poils de son ventre pour faire un nid, j'observais avidement les courtes chenilles à peau laiteuse, béates enfouies dans ce duveteux édredon qui respirait. J'ai toujours aimé les lapins. Un jour, j'ai vu courir un canard sans tête. Je ne sais plus si je l'ai vraiment vu ou si on me l'a raconté, je me bouchais les yeux et les oreilles quand un boy égorgeait une volaille, mais le souvenir est comme un rêve tenace. Je voyais les oiseaux mouche tournoyer dans les corolles des fleurs, planant, immobiles, à une vitesse folle. Certaines fleurs, semblait-il, étaient carnivores, j'attendais le coup de rasoir au cœur des pétales. Il y avait tant de chauve-souris dans la cave, je tirais la porte derrière moi, je guettais leur présence secrète, ces minuscules froissements tendus dans le noir, c'est sans doute là que j'ai commencé à les aimer, même si j'en avais un peu peur. Amour et peur, est-ce que cela ne va pas ensemble ? Près du puits, venait la grande salamandre à crête que mon frère tentait d'apprivoiser, il n'y est jamais arrivé et je m'en réjouissais, je voulais la voir plonger filant vers les profondeurs, anguille sombre dont les taches jaunes se fluidifiaient peu à peu. Il y avait un arbre qui ressemblait vaguement à un figuier dont le suc brûlait irrémédiablement les yeux mais dont les feuilles faisaient le délice des chèvres. Il n'y avait pas de chèvres, mais j'avais toujours peur que mon ânon aille s'y frotter, je faisais toujours un détour quand j'étais avec lui espérant ainsi qu'ils ne lieraient jamais connaissance. Un jour, j'ai trouvé un marsupial fauve accroché dans les palmes du toit. Je revois les grands yeux vides dans le froncement du masque triangulaire, la démarche chaloupée et les mouvements lents de peluche sauvage qui l'agrippaient à la brousse quand je l'ai relâché. Je partais des journées entières garder les moutons avec mon copain Natole, j'ai vu naître les agneaux. Naître aussi les chatons gluants, que la mère chatte réchauffait de vigoureux coups de langue. Je dormais avec les chats. Toujours.

lundi 25 août 2008

A la source des loups


grande_fille

Il y a un goût, un parfum, des sensations, une image, des murmures. Qui persistent. Un de mes premiers souvenirs sans doute, mais bien des traces fugitives s'inscrivent plus tôt encore, rêvées ou tant entendues esquisser qu'elles sont devenues vivantes. J'ai trois ans. Je suis sur la plage Aïn Diab, celle que visitent les loups dans leurs songes, assise au creux de dunes plantées de hautes herbes ondulantes. Je ressens la lumière bleue intense et blanche, l'odeur brumeuse de la mer, la douceur épaisse du sable, le frôlement du vent et la griffe brûlante du soleil. J'entends les vagues sucer avidement des langues de plage. J'ai dans mes mains potelées le repas préparé par ma grand-mère : entre deux morceaux de pain doré, des tranches de tomate et de concombre arrosées d'un filet d'huile d'olive. Je soulève la tranche du dessus, le rouge sombre des tomates, le vert tendre du concombre, le semis translucide des pépins m'éclaboussent de douceur, le parfum suave m'enrobe par coulées. Je mange lentement, langoureusement, toute entière dans mes bouchées, tétant l'onctuosité du mélange, sentant sa glissade délicieuse le long de ma gorge. La chaleur a amolli les crudités, la saveur est confite, à peine flétrie, réveillée de quelques grains croquants de sable. Je lèche mes doigts. Plénitude de l'instant. Je joue à présent à la lisière de l'eau, sous mes coups de talon jaillissent des gerbes d'étincelles liquides. Je m'avance, la mer lèche mes genoux ronds. Quelques pas et je suis prise par un rouleau. Submergée, emportée dans une courbe argentée d'écume, tirée et raclée contre le fond mouvant. Mon frère me rattrape à bras le corps, hoquetante, glissante et salée contre lui. Sous ma peau courent mille petits poissons. Nous retournons dans l'eau en nous tenant la main. Nous enfonçant plus avant apprivoiser la mer. Et je sais déjà que la mer nous aime, la mer des plages marocaines, celle qui se déroule vers le Sud, et qui boucle la terre.

Photo Quand je serai grande de Anita (un clin d'oeil d'amitié, pour ton regard et tes mots, pour un pays d'ailleurs)

jeudi 24 juillet 2008

Les dents du bonheur

Quand je n'étais pas très grande (disons entre 5 et 10 ans), je n'ai jamais cru au Père Noël, tout simplement parce que chez moi, le Pére Noël était vraiment un personnage des contes et puis comme ma mère me faisait choisir les cadeaux que j'étais censée offrir aux personnes de la famille, eh bien ce ne pouvait pas être le Père Noël qui les déposait dans la cheminée, cheminée dont nous n'avions nul besoin en Afrique. Par contre...

Je croyais que l'on pouvait attraper un oiseau en déposant quelques grains de sel sur sa queue, et je me suis promenée un certain temps avec une salière dans la poche, et sans pouvoir vérifier la chose car je n'ai jamais pu approcher un piaf d'assez près.

Je croyais quand mon beau-père m'a dit à l'heure du coucher : ce soir je t'emmène au Lion d'Or, que nous allions partir à une fête fabuleuse, avant de réaliser que c'était juste au lit on dort, et de déchanter. Evidemment cela n'a marché qu'une fois mais si j'en ai gardé une certaine défiance envers les promesses des adultes, il m'est resté un goût pour les jeux avec les mots et leurs sonorités, et ça c'était plutôt bien.

AL_mitsou.jpg Je croyais que les héros de mes livres existaient dans un monde parallèle et qu'un jour ils franchiraient la frontière qui nous séparait, que David Crockett m'emmènerait chez les Indiens, que je chasserais le castor avec le petit Roddy, et aussi que les animaux de la grande ferme en plastique avec lesquels je jouais pendant des heures voudraient bien un matin me raconter les aventures qu'ils vivaient la nuit pendant que je dormais.

Je croyais que je comprenais la langue des chats. J'avais de grandes conversations très amusantes avec Mitsou, mon premier greffier, un africain tigré. Quand même, ça continue. Mais avec Valentine Chacureuil, c'est de philosophie que l'on cause.

Je croyais que j'avais les dents du bonheur. Beh non, elles étaient juste dérangées parce que je suçais mon pouce, et j'ai dû porter des tas d'appareils qui ont plus ou moins amélioré la situation (quand je me suis retrouvée interne, enfermée entre quatre murs, c'était l'excuse en or pour avoir une permission de sortie quand les autres planchaient laborieusement à l'étude, et donc j'aimais bien le dentiste).

Je croyais que les mathématiques étaient des histoires très drôles avec des quarts et des moitiés de tarte aux pommes à croquer, des allumettes qui se couraient derrière à empiler en tas, des piquets de clôture à poser à un bout ou à l'autre du champ pour que le cheval n'aille pas conter fleurette aux vaches d'à côté. Cruelle désillusion, c'était en réalité tellement plus compliqué que c'est toujours resté une énigme. Mais, cela viendra, je comprendrai pourquoi et comment y = ax quelque chose au cube.

Je croyais que mon premier cartable en cuir était vivant car il était fait d'une peau de bête, je le cachais dans mon dos pour ne pas devoir l'accrocher par la tête aux porte-manteaux du couloir car je ne voulais pas qu'il souffre séparé de moi. J'ai été punie à maintes reprises, pas à dire dès le cours préparatoire mes relations avec le corps professoral ont démarré sous de mauvais auspices.

Je croyais quand je m'amusais à sauter en l'air, que je m'élevais dans le ciel et que j'y restais comme suspendue tant la sensation de liberté et la joie du mouvement me tournaient la tête.

Je croyais que je voulais être un garçon, qu'il suffisait d'avoir les cheveux courts, de ne porter que des jeans, de courir vite et de ne pas pleurer pour en être un. Je m'entraînais sérieusement et rien ne me faisait plus plaisir que lorsque des grandes personnes me prenaient (faisaient semblant de me prendre) pour un garçon.

Je croyais que mon père allait revenir à la maison, rien que pour moi, que je le connaîtrais enfin et que non il n'était pas un abominable loup-garou. Et que peut-être même si je n'étais pas un garçon comme mon frère je pourrais lui plaire. Et un beau jour je suis tombée en amour pour le fils du pâtissier du village, et j'ai découvert qu'être une fille n'était somme toute pas si mal. Même vraiment bien ! Mais j'avais 11 ans, je n'étais plus une petite.

(Finalement, j'ai toujours été allumée en ce qui concerne les animaux et les garçons ! Si cela m'a valu bien des tristesses, cela me rend aussi bien vivante).

Et vous, c'étaient quoi vos croyances enfantines ?

(Un billet qui rebondit sur un post de Dr. CaSo, qui écrit des choses, en particulier sur le temps qui passe, où souvent je me dis : ah non, zut, juste ce que j'aurais aimé dire ! Donc je m'inspire sans vergogne, et ce n'est sans doute pas fini !)

jeudi 24 avril 2008

Sauvage innocence

Lorsque, enfant, je quittais le couvert de la brousse, mes pas me portaient toujours vers la termitière. Dans l'herbe haute, elle surgissait, cathédrale d'argile façonnée de salive et durcie sous le soleil comme une pierre rougeoyante, bien plus grande que moi. Le plus souvent je me tenais immobile à son pied, pressant mes mains posées contre ses flancs dont j'éprouvais les douces aspérités, écoutant la vie silencieuse qu'elle abritait. Telle une cour des miracles où mon esprit vagabondait, la termitière me parlait. Je rêvais les dédales où s'affairaient les ouvrières, les alvéoles des nurseries, les immenses garde-mangers débordant de graines, et au mitan le temple où la reine prodiguait des flottilles d'œufs.

Tant de passion à observer les petites bêtes, accroupie dans l'herbe, penchée au bord de l'eau, accrochée dans les branches. Tant de désir à les approcher et aussi parfois à les serrer d'un peu trop près. Il y eut dans mon enfance un temps de cruauté.

Je taquinais les soldats qui montaient la garde aux embouchures du royaume. Ils saisissaient avec fureur le brin d'herbe que je leur tendais et je les soulevais avant de les laisser retomber au sol, affolés, les éloignant de leur citadelle. Parfois je les piétinais, tandis qu'ils dressaient leurs dérisoires mandibules féroces. A la même période je dirigeais, dans le salon de la maison, l'hôpital des mouches. Mon frère les fournissait bien vivantes, je leur arrachais une aile ou quelques pattes et je les couchais bien bordées dans des petits lits de coton. Je me dévouais passionnément aux soins. Elles n'en réchappaient pas. J'organisais de temps à autre des combats de mantes religieuses en provoquant le face à face, elles s'y déchiquetaient. Il me hante encore ce souvenir d'avoir opéré un crapaud quand je me voulais vétérinaire. L'ayant endormi par je ne sais quelle substance volée dans l'armoire à pharmacie, j'avais fendu son doux ventre fauve avec un scalpel.

Un peu plus tard, dans la campagne provençale, sont venus les hannetons. A une époque, printemps ou été, ils pullulaient. J'enfermais ce lourd scarabée marron dans une grosse boite d'allumettes et je me dédiais à son éducation. Je l'emportais partout, escortée d'une odeur noire un peu collante. Un jour, le jugeant apprivoisé, je le relâchais, jouissant de ce vol bruyant et désordonné qui s'élevait péniblement. Et les lézards, dont la queue me restait entre les mains, mais que j'arrivais à enfermer dans une boîte en carton et qui, juste retour des choses, m'inquiétaient la nuit, se sauvant dans ma chambre.

Je participais au grand bal des luttes pour la vie, j'en observais les spectacles de mort. Aux araignées fondant sur leurs proies pour les poignarder et les paralyser avant de se mettre à en sucer la sève, j'ai offert des mouches moribondes. Je garde très vivace la longue séance de dévoration d'une souris par un serpent. Abasourdie, aplatie derrière un tronc d'arbre, j'ai regardé cette souris terrifiée et immobile se faire happer, le serpent la gober toute entière et baveuse, millimètre par millimètre, étirant de plus en plus les commissures de sa gueule pour l'engloutir. Et cette bosse, palpitante encore, qui glissait lentement le long de son cou.
Je me souviens aussi des bébés caïmans de la lagune d'Abidjan, minuscules et déjà prompts à dégainer des mâchoires plantées de dents pointues comme des dards. Mais eux, je ne me risquais pas à les approcher. Ni les fourmis rouges qui brûlaient la peau. Et je me tenais légèrement éloignée des colonnes de fourmis magnans qui dévoraient tout sur leur passage.

Mes expériences s'arrêtent là. Je ne cherchais pas à provoquer la souffrance, mais le reste d'un chagrin demeure. Une dette envers mes frères animaux. Je dois sans doute à ces accès sauvages d'enfance un profond respect de la nature et de la vie animale, une vraie tendresse pour les crapauds, êtres sages dont les yeux ont les couleurs du ciel avant la tornade. C'était sans doute aussi ma façon d'apprendre, d'être présente au monde et à moi-même. Comme un chat, je me voulais seule dans mon pays de brousse ou ma campagne. Il me fallait sentir mon sang couler dans mes veines, mon cœur bondir comme une carpe dans ma poitrine, mes cellules fourmiller de mille vibrations. Je devais éprouver la palpitation de ma vie, la puissance et la fragilité de mes propres forces.

dimanche 11 novembre 2007

La peur du père

A 3 ou 4 ans, j'ai une bouille toute ronde, un regard grave et interrogateur. Je crois que j'en ai ma claque de poser chez le photographe. J'ai différentes photos de cette série et je ris sur certaines, mais c'est celle-ci que je préfère. Je crois que j'étais comme cela, rieuse et grave déjà.

moi_3ans.jpg

Cette époque est celle du divorce de mes parents. J'avais entre 3 et 4 ans quand mes parents se sont déchirés. Quand ma mère a coupé tous les ponts entre mon père et ses deux enfants. Et que mon père n'a pas essayé de les rétablir.

Il y a quelques années, ma mère m'a raconté une anecdote à ce propos qui m'a stupéfiée et que j'avais totalement oubliée. Mon père et elle se querellaient à l'étage alors que je jouais dans la cour de la maison où ma grand-mère grillait du café vert dans un espèce de tambour cylindrique. Entendant la dispute, je me serais précipitée dans l'escalier pour les rejoindre, en criant : mon papa frappe ma maman. Je me demande ce que je voulais faire... protéger ma mère, me mettre entre eux, les retenir ensemble... Longtemps j'aurais ensuite empêché ma grand-mère de torréfier du café.

Je connaissais fort bien cette violence paternelle. Ma mère l'évoquait comme une des justifications de son divorce. C'est aussi ce qui lui a permis d'obtenir gain de cause car mon père ne voulait pas divorcer, et de renforcer son emprise sur la garde des enfants. Il y avait sûrement un climat de tension et de peur à la maison, et cette manière de me porter vers la dispute l'atteste, je pense. Mais quelle était exactement cette violence ? Des mots, des coups ? Mon frère âgé de 9 ans à l'époque et qui aimait notre père, comme je l'ai su il y a peu, estime que la violence venait de notre mère. Nous ne saurons jamais ce qui s'est passé entre eux.

Cette anecdote racontée si tard et presque par hasard a été une espèce de révélation. En me voyant appeler mon père de ce terme affectueux de papa, j'ai compris d'un coup que ce père que j'avais cru totalement absent avait été bien présent durant ma prime enfance, j'avais vécu auprès de lui à la maison, et je l'avais oublié. Il était mon papa, un lien affectif existait entre nous. J'en ai été sidérée et bouleversée. Un peu consolée aussi. Durant quelques petites années, j'ai quand même été sa fille, il m'a considérée comme sa fille, il m'a offert des jouets, il m'emmenait en promenade, il voulait acheter une maison pour nous, comme ma mère me l'a aussi appris.

Ces images d'une relation plus aimante ont été effacées de ma mémoire. Toute mon enfance, j'ai gardé en moi la peur de mon père. La figure paternelle présentée à mon imagination enfantine était détestable : un père violent qui donnait des coups, un père rejetant qui n'aimait pas ses enfants et ne s'en occupait pas, un père captateur qui voulait nous enlever. Un père qu'il fallait craindre, repousser. Un père qu'il fallait oublier et dont il était impossible de parler car il n'y avait rien de bien à en dire. Je l'imaginais même, je ne sais pourquoi, avec un fantasmatique pied-bot.

N'empêche qu'en même temps que je le craignais mon père me manquait profondément. Je lui en voulais de m'avoir abandonnée et j'avais peur de lui. Alors que je désirais le voir et être avec lui, je me serais enfuie si jamais il s'était approché de moi.

Je porte toujours en moi un peu de l'empreinte tordue de ce premier attachement. L'avantage c'est que, dans mes amours, me placer sous un père ne m'intéresse pas, j'aime les relations d'égaux, dans la fusion de l'homme amant ou le compagnonnage de l'homme frère. Les relations où les rôles de chacun peuvent subtilement bouger, ne sont pas prédéterminées, les faiblesses et les fêlures bien plus que la force. Mais l'ambivalence des attachements est souvent au coeur de mes sentiments amoureux. Le spectre du rejet, le balancier du désir et de la peur, la tentation de m'abandonner et de fuir reviennent parfois hanter mes relations amoureuses. L'angoisse de la souffrance reste-t-elle l'aiguillon de l'amour ?

mercredi 5 septembre 2007

Vers lui je reviens toujours

Quand je suis née, il m'a aimée presque tout de suite. Il était content de moi car, en arrivant dans ce monde, je lui ai offert une vraie montre de garçon, sa première montre. Il avait 7 ans. Il était le seul dans la maison à ne pas vouloir me laisser pleurer et il venait la nuit sécher mes larmes en me faisant écouter la ritournelle du Grand Méchant Loup. Il me surveillait de près quand j'ai appris à descendre les escaliers et il a pleuré quand je me suis ouvert la tête sur une marche. Pour me faire traverser la rue, il me prenait dans ses bras, bien serrée contre son coeur et je m'entortillais autour de lui. Un jour, alors que je tenais depuis peu sur mes jambes, j'ai failli me noyer dans un rouleau qui m'emportait, c'est lui qui m'a rattrapée. Dans la chaleur des après-midi de Casablanca, nous montions sur la terrasse en haut du toit et, sous les canisses, il me lisait des histoires de cowboys ou m'entraînait à la lutte. Plus tard, il tenait mon vélo et courait à côté de moi avant de me lâcher sur une piste africaine. Et, dans une cour d'école du Vaucluse, il m'a appris à faire du patin à roulettes en virant au dernier moment juste avant d'entrer dans le mur.

Je voulais être un garçon comme lui. Il était mon héros. Je l'observais, je l'imitais, je m'appliquais à prendre sa démarche. Nous avons toujours exactement la même façon de croiser les jambes en les étendant devant nous, de sourire, de prononcer certains mots, de parler bas.

Il a quand même essayé de me perdre à plusieurs reprises, mais j'avais toujours des petits cailloux dans mes poches et j'arrivais à revenir. L'abandon s'est quand même ancré encore un peu plus en moi. Nos relations devenaient plus dures, la vie de famille allait à la dérive. Nous avons suivi notre route chacun de notre coté, partis loin l'un de l'autre, comme en fuite.

Nous avons en nous l'attirance des grands espaces, du silence et des chats. De la solitude aussi. Il aime l'infini de la mer, les vrais bateaux en bois, il a sillonné les océans sur son voilier. Je suis restée à terre, j'aime les profondeurs des forêts et je regarde la mer du rivage. J'attends toujours un peu son retour.

lui

Il est la première personne que j'ai aimée, et je ne crois pas pouvoir aimer quelqu'un d'autre avec une telle évidence, une telle force, tant de joie mêlée d'angoisse. Cet amour fusionnel et aussi douloureux entre fascination et frustration, admiration et jalousie. Quand parfois je me demande si j'ai vraiment la capacité d'aimer, je n'ai qu'à penser à lui et je sens mon coeur se dilater comme un poisson qui nage. Il est le point d'attache de mes sentiments.

Il m'a sûrement inclinée vers un certain type d'homme dont la beauté allie virilité et féminité, force et fragilité, dont la tendresse et la sensibilité se parent d'une pointe de cruelle indifférence. Un homme secret enclin à prendre le large.

Nous nous sommes revus il y a deux ans. Nous ne nous étions pas revus depuis dix ans. Il n'avait même pas commencé à parler au téléphone que j'avais reconnu la tonalité de sa présence. Pour la première fois, nous avons évoqué notre enfance et ce sujet tabou entre tous, notre père. Nous nous sommes enfin aperçus combien nous avions souffert tous les deux, chacun isolé dans son coin, et combien nous étions proches. Nous ne nous étions en somme jamais quittés.

Il est reparti sous les Tropiques où est sa vie. Rien ne sous séparera. Il peut me demander ce qu'il veut. Je peux sans doute compter sur lui.

Mon frère.