En contrebas, le marigot était pour moi comme un lieu secret. De la maison, on l'apercevait à peine, juste quelques tâches luisantes qui miroitaient entre les grands arbres. Mais quand à 8 ans je courais vers lui, je pensais que c'était pour moi seule qu'il se dévoilait peu à peu, et bien souvent il ne se trouvait effectivement personne d'autre dans ces parages.
Plane et tranquille, l'eau s'étalait sur une grande surface entourée par des rives aux bords tourmentés, et dévalait vers une cascade pour se perdre dans un ruisseau fuyant je ne sais où. Un pont en planches l'enjambait. Les arbres alentours faisaient partiellement écran aux rayons du soleil, d'épais buissons étaient des haies infranchisables mais, sur un côté, une petite plantation de bananiers environnée d'herbes formait un havre de fraîcheur. La terre était rouge et brune. Entre ombre et lumière, sur les bords du marigot, je me sentais bien.
J'hésitais un peu à me baigner car je ne savais pas très bien nager, on perdait pied assez vite, mais l'eau aux reflets d'un vert soyeux mêlé de bleu m'attirait beaucoup. Quand je me lançais, c'était le bonheur, je barbotais à la recherche des poissons, un petit masque noir de plongée sur le nez qui se remplissait d'eau. Sinon, chaussée de fabuleuses sandales en plastique transparent pour ne pas glisser dans la boue, je pataugeais à un endroit où la berge s'inclinait, à la recherche de bestioles. Je farfouillais dans la vase avec un bâton, je chassais les insectes qui patinaient en surface en tapant de grands coups dans l'eau. Et je m'inventais des histoires penchée sur la cascade, me répétant que l'eau bouillonnante allait m'emporter et me relâcher, trempée et joyeuse comme une loutre, au coeur du pays Yacouba.
Que de temps à observer et récolter des têtards. Je croyais toujours que je pourrais voir l'instant précis d'une métamorphose que j'imaginais instantanée. Je puisais des litres d'eau, je remplissais des récipients de têtards à tous les stades de leur développement, j'isolais des autres ceux qui avaient leurs quatre pattes et dont la queue était en train de disparaître. Beaucoup ne survivaient pas, j'en relâchais certains. Je surveillais de près, mais je suis toujours arrivée trop tard pour assister à la transformation en adulte. Un beau jour, hop, la grenouille était là alors que la veille elle était encore têtarde. Mystère saisissant.
Je pouvais passer une journée entière au marigot, avec un casse-croûte, un livre et mes jeux. Je m'installais sous les grandes touffes d'herbes hautes, avec l'espoir de devenir invisible. La chaleur montait peu à peu, une vie sauvage et ténue palpitait. Le temps me semblait s'étirer à l'infini. J'ai construit plusieurs cabanes, profitant des grandes palmes de bananiers, me disant que je pourrais vivre là. Pourquoi rentrer ? J'avais tout ce qu'il me fallait. Mais bien sûr, avant que la nuit africaine ne tombe d'un coup et parce que l'on commençait à me chercher, je prenais le chemin du retour vers la maison.

Puis un jour je me suis écroulée, assommée et brûlante, j'avais attrapé une fièvre typhoïde, on a dit que c'était l'eau du marigot qui contenait les germes et je n'ai plus eu le droit d'y jouer. Mais je continuais quand même à me promener sur les rives quand l'envie se faisait trop forte. Ce marigot était mien.
C'est drôle, je n'acceptais comme chapeau que celui de Robin des Bois. La garçonne en moi voulait en découdre avec les méchants. J'aurais pu me coiffer du bonnet à queue de Davy Crockett, mais il me tenait un peu trop chaud, et puis je préférais quand même être du côté des Indiens. La coiffe à plumes toutefois n'était pas considérée comme assez sûre pour protéger du soleil, et je ne devais pas la porter.



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