Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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dimanche 29 juillet 2007

Sur les bords du marigot

En contrebas, le marigot était pour moi comme un lieu secret. De la maison, on l'apercevait à peine, juste quelques tâches luisantes qui miroitaient entre les grands arbres. Mais quand à 8 ans je courais vers lui, je pensais que c'était pour moi seule qu'il se dévoilait peu à peu, et bien souvent il ne se trouvait effectivement personne d'autre dans ces parages.

Plane et tranquille, l'eau s'étalait sur une grande surface entourée par des rives aux bords tourmentés, et dévalait vers une cascade pour se perdre dans un ruisseau fuyant je ne sais où. Un pont en planches l'enjambait. Les arbres alentours faisaient partiellement écran aux rayons du soleil, d'épais buissons étaient des haies infranchisables mais, sur un côté, une petite plantation de bananiers environnée d'herbes formait un havre de fraîcheur. La terre était rouge et brune. Entre ombre et lumière, sur les bords du marigot, je me sentais bien.

J'hésitais un peu à me baigner car je ne savais pas très bien nager, on perdait pied assez vite, mais l'eau aux reflets d'un vert soyeux mêlé de bleu m'attirait beaucoup. Quand je me lançais, c'était le bonheur, je barbotais à la recherche des poissons, un petit masque noir de plongée sur le nez qui se remplissait d'eau. Sinon, chaussée de fabuleuses sandales en plastique transparent pour ne pas glisser dans la boue, je pataugeais à un endroit où la berge s'inclinait, à la recherche de bestioles. Je farfouillais dans la vase avec un bâton, je chassais les insectes qui patinaient en surface en tapant de grands coups dans l'eau. Et je m'inventais des histoires penchée sur la cascade, me répétant que l'eau bouillonnante allait m'emporter et me relâcher, trempée et joyeuse comme une loutre, au coeur du pays Yacouba.

Que de temps à observer et récolter des têtards. Je croyais toujours que je pourrais voir l'instant précis d'une métamorphose que j'imaginais instantanée. Je puisais des litres d'eau, je remplissais des récipients de têtards à tous les stades de leur développement, j'isolais des autres ceux qui avaient leurs quatre pattes et dont la queue était en train de disparaître. Beaucoup ne survivaient pas, j'en relâchais certains. Je surveillais de près, mais je suis toujours arrivée trop tard pour assister à la transformation en adulte. Un beau jour, hop, la grenouille était là alors que la veille elle était encore têtarde. Mystère saisissant.

Je pouvais passer une journée entière au marigot, avec un casse-croûte, un livre et mes jeux. Je m'installais sous les grandes touffes d'herbes hautes, avec l'espoir de devenir invisible. La chaleur montait peu à peu, une vie sauvage et ténue palpitait. Le temps me semblait s'étirer à l'infini. J'ai construit plusieurs cabanes, profitant des grandes palmes de bananiers, me disant que je pourrais vivre là. Pourquoi rentrer ? J'avais tout ce qu'il me fallait. Mais bien sûr, avant que la nuit africaine ne tombe d'un coup et parce que l'on commençait à me chercher, je prenais le chemin du retour vers la maison.

sous le pont du marigot
Puis un jour je me suis écroulée, assommée et brûlante, j'avais attrapé une fièvre typhoïde, on a dit que c'était l'eau du marigot qui contenait les germes et je n'ai plus eu le droit d'y jouer. Mais je continuais quand même à me promener sur les rives quand l'envie se faisait trop forte. Ce marigot était mien.

C'est drôle, je n'acceptais comme chapeau que celui de Robin des Bois. La garçonne en moi voulait en découdre avec les méchants. J'aurais pu me coiffer du bonnet à queue de Davy Crockett, mais il me tenait un peu trop chaud, et puis je préférais quand même être du côté des Indiens. La coiffe à plumes toutefois n'était pas considérée comme assez sûre pour protéger du soleil, et je ne devais pas la porter.

mardi 17 avril 2007

Vagabondages

Vers 9 ans, un film a marqué ma vie. En fait mon premier vrai film car il n’y avait pas de cinéma dans la brousse où je vivais alors. J’avais juste tremblé à la mort de la mère de Bambi et détesté cette gourde de Blanche Neige. Ce film, projeté dans l'immense stade à gradins d'Abidjan, à la fois couvert et en plein air, était Les 400 coups de François Truffaut, avec Jean-Pierre Léaud. Assise sur une marche de pierre aux côtés de mon frère je suis restée suspendue du début à la fin. Que ce film me pénètre avec tant d’intensité, n’a finalement rien d’étonnant. Tout m’y parlait ou me parlerait bientôt.

L’adolescence butée et secrète. Les immenses joies et les brusques tristesses. L’amitié à la vie et à la mort. Les mots de vengeance contre le monde des adultes et des professeurs rageusement écrits sur un mur : entre nous ce sera dent pour dent, œil pour œil. La révolte.

Mais surtout, ode à l'évasion, navigant d’écoles buissonnières en virées nocturnes, d'errances urbaines en échappées maritimes, les 400 coups sonne pour moi le clairon de la liberté.

Comme j’ai aimé moi aussi plus tard, marchant dans les pas d'Antoine Doinel, me glisser à travers les mailles du filet scolaire. Ressentir une joie salvatrice en sautant le mur de l’internat, juste pour esquisser quelques pas à l’air libre en pleine nuit. Eprouver une jubilation féroce en présentant une fausse carte de sortie au concierge pour glaner une heure hors des grilles. Et c'est avec un enthousiasme mêlé d’une pointe d’angoisse que je séchais des cours, un jour ou deux de temps en temps, quand arrivaient les premiers jours de l’été. Combien étaient vibrantes ces journées passées à l'unisson avec mon amie préférée à courir la campagne aixoise, à nous baigner à la piscine et puis à rire, à regarder les garçons dans l’arrière-salle du bien nommé Café des Deux Garçons. Il faisait si beau. J'ai toujours dans les yeux le bleu éclatant du ciel provençal, la douceur des collines, la sauvagerie de certains endroits où nous allions nous réfugier, et au coeur la sensation exaltante de libération que nous partagions.

La fin du film, avec l'arrivée d'Antoine Doinel à la mer en quête d’un nouvel horizon, reste imprimée dans ma mémoire. Respirer la mer à pleins poumons et s’ouvrir à la vie. Les 400 coups, c’est aussi le film du passage vers l'ailleurs.

Antoine Doinel sur la plage
Voir la mer et, du bout des doigts, toucher son rêve d'un autre monde.

dimanche 18 mars 2007

Sur mon chemin, l'âne

Enfant, j’aimais tout ce qui vit, je ne mesurais pas mon affection pour les animaux en fonction des espèces. Chat ou mante religieuse, mouton ou escargot, tout me parlait. Un jour cependant j'ai voulu vivre en compagnie d'un âne. Je ne sais trop d'où cela m'est venu. Bien sûr les malheurs du Cadichon des Mémoires d'un âne et les aventures du blond Teddy au cirque Tockburger avaient ouvert la brèche. Bien sûr, j’ai toujours été têtue et puisque l’on dit que les ânes le sont, je percevais des affinités. Je désirais ce compagnon, voilà tout, même si un peu avant, c'est avec un lion que je voulais vivre, mais c'est une autre histoire.

Nous étions alors en pleine brousse africaine, j'avais 8 ou 9 ans et voilà qu'une ânesse et son petit allaient arriver chez nous. Pour moi. Émerveillement. Joie intense. J'ai voulu aller les chercher dans leur village et pendant les quelques kilomètres du retour j'ai marché à pieds à côté d’eux pour ne pas fatiguer l'ânesse. Jusqu’à ce que mon ami Kpan me mette sur son dos. Sans aucun doute le seul moment où j’ai pu me promener perchée comme dans mes rêves.

Grisella qui avait toujours travaillé découvrait chez nous les plaisirs du vagabondage, allant où elle voulait dans ce vaste domaine au gré de ses envies, semant la zizanie au milieu du troupeau de bœufs, ravageant la plantation d’ananas dont elle décapitait soigneusement les têtes piquantes comme des chardons pour les déguster tranquillement.
Elle n'aimait pas du tout servir de monture. Je m'étais fait une raison et nous partions dans de longs voyage immobiles. Installée sur son dos, je lui chantais des petites comptines à l'oreille sans qu'elle bouge une patte. Elle m'a appris la patience. Et m'a donnée pour toujours l'émotion de laisser vivre un animal, de le laisser aller comme il veut.

Grisella est repartie. Elle nous avait en fait été prêtée tant qu’elle nourrissait l’ânon. Son vrai maître qui était un peu sorcier et soignait avec son lait est venu un jour la reprendre et elle est retournée à sa tâche de guérisseuse.

Pom lui est resté. Un tout jeune ânon gris ardoisé avec le museau blanc et une croix noire sur le dos. Mon grand ami.

aux cotés de mon âne Pom

Nous partions à l'aventure, lancés dans de grands projets d'exploration, il trottinait à côté de moi, portant mon goûter dans une sacoche. Le soir, il me faisait un bout de chemin jusqu'à l'intérieur de la maison, comme tous ces enfants qui s'accompagnent puis se réaccompagnent car ils ne peuvent se quitter. Je lui racontais ma vie, il me regardait avec ses grands yeux noirs en pointant ses oreilles. On se comprenait. Cachés dans le hangar qui servait de mûrissoir, nous mangions des toutes petites bananes mignonettes que je lui épluchais. J'ai appris la douceur. Avec lui, j'ai partagé et j'ai aimé.

mercredi 7 mars 2007

Le nom du père me suffira

J’ai longtemps porté un nom qui n’était pas le mien ou du moins cela m’a paru durer une éternité. Le nom du second mari de ma mère.

Quand ma mère a engagé le divorce, elle était tétanisée à l’idée que mon père puisse me prendre, et j’ai d'ailleurs vécu une partie de mon enfance avec cette possibilité quelque peu effrayante, que mon père, cet inconnu dont j'avais rejeté tout souvenir bien qu’ayant vécu quatre ans avec lui, vienne tel un loup-garou m’enlever et m’emporter, sans doute pour me dévorer.

Après un divorce long et violent, ma mère a d’abord mis des kilomètres entre mon père qui continuait à résider à Casablanca, et sa nouvelle demeure avec son nouvel époux en Côte d’Ivoire. Ce remariage en fait, comme je l’ai assez vite compris, n’avait pas d’autre raison que de nous éloigner. Nous mettre à l'abri peut-être. Casser les liens, couper les ponts, sûrement.

Puis, elle m’a fait adopter par son mari ainsi que mon frère, ce qui je crois a dû nécessiter une procédure complexe pour que mon père soit déchu de ses droits paternels.
Au terme du jugement du Tribunal, obligation juridique était faite d'assortir le nom de mon père de celui de mon beau-père, les deux noms étant séparés par un trait d’union mais accolés pour toujours. Deux noms qui n'ont rien à voir l'un avec l'autre, symbole de la fissure qui me traverse : mon nom originel typiquement écossais et mon nom de couverture typiquement français.

A mon coeur défendant, on se mit à m’appeler uniquement par le nom de mon beau-père, à m’inscrire à l’école sous ce nom et, insidieusement, à me faire passer pour sa fille. J’aimais bien cet homme, là n’est pas la question. J’avais 5 ans ou 6 ans quand ma mère s’est remariée et il faisait intimement partie de la famille. Un jour, j’expliquerai qui il était.

Assez vite, j’ai commencé à souffrir de la situation. Tout restait dans l’ombre, je n’avais pas les mots pour le dire mais je savais très bien qu'il n'était pas mon père même si, affamée d'amour paternel, je l'appellais volontiers papa. Mon frère avec ses 7 ans de plus s’était lui débrouillé pour faire front et ne pas utiliser notre nom d'emprunt. Dans la vie de tous les jours, hors contraintes administratives, nous ne nous appelions donc plus pareil. Or j’adorais mon frère qui était aussi le repère de ma vie, et ce que je voulais par dessus tout était d’être reconnue comme sa vraie sœur à 100%. Je voulais que soit affirmé le fait que nous avions tous deux les mêmes origines, que nous avions la même histoire. Je ressentais mon allégeance à mon beau-père comme une dépossession et comme une trahison. A 8 ans, à 9 ans, à 10 ans... je ne voulais pas être sa fille, j'étais la fille de mon père, la soeur de mon frère.

Puis au moment du brevet et jusqu'au bac que j’ai passé assez jeune, la honte s’est ajoutée à la souffrance. Dès que cette question du nom surgissait, j’avais l’impression de tomber dans un trou noir. Je ne savais pas comment la dire. Comment expliquer à mes amis que, dans les salles d’examen comme sur le panneau d’affichage des résultats, je ne serais pas là où l’on m’attendait. Qu'ayant un autre nom, j’étais placée ailleurs, inscrite ailleurs ?

Que dire de mon nom composé ? Qu’est-ce qui me faisait si honte et si mal ? Etre connue sous un nom qui n’était pas le mien ? Porter une identité supplémentaire qui stigmatisait mon abandon ? Qui pointait le rejet d'un père ayant renoncé à moi jusqu’à laisser un autre m’adopter et travestir son nom ?

Dès que je suis allée en fac, j’ai immédiatement repris le seul nom qui soit le vrai pour moi. Depuis, jamais je ne communique l’autre, jamais je ne l'écris. Mais cet autre me poursuit, me colle à la peau comme un boulet, il figure sur tous mes papiers officiels, pas moyen de m’en défaire. Et quand quelqu’un le prononce, ou prononce les deux noms, à chaque fois, je prends un coup sur la tête. Et aujourd’hui encore, quand je dois justifier de mon identité, je tends ma carte à regret et je continue à dire à mon interlocuteur : c’est le premier nom qui est le bon… ou alors : le premier nom suffit, laissez tomber l'autre ! Aujourd'hui encore, je ne veux pas entendre dire l'autre. Aujourd'hui encore, la problématique du vrai et du faux me taraude, le mensonge me fait horreur.

Le nom du père est le mien. Ma reconnaissance par mon père qui m’a transmis son nom, c’est presque tout ce que j’ai de lui, et merde, j’y tiens !

samedi 27 janvier 2007

La ligne de fuite

Comme une envie d’être ailleurs qui me prend. Un désir d’escapade. Etre là où l’on ne m’attendra pas. Faire un pas de côté pour peu que l’on me serre de près. M’ensauver.

Quand j’avais 5 ans, nous avons accompli un long périple estival qui nous a menés en voiture de Casablanca où nous habitions encore à l’époque jusque vers la région angevine, en traversant le détroit de Gibraltar et en remontant l’Espagne. Ma mère au volant de sa grosse Hillman grise, son futur mari à ses côtés, mon grand frère et moi à l’arrière. Tous deux en permanente chamaille, nos quelques années de différence faisant que nous n’avions pas du tout les mêmes préoccupations ni désirs, il m’asticotait et je râlais, je l’embêtais et il râlait, à l’arrière l’ambiance était explosive.

A un arrêt pour faire le plein, dans une station-service espagnole noire de monde, alors que l’interdiction de sortir de la voiture m’avait été clairement signifiée, je me revois me glisser dehors, refermer doucement la portière, et partir à la rencontre d’un petit chaton noiraud (les chats et moi c’est une longue histoire). Avec les caresses et le jeu, j’oublie le temps et le lieu. Je me souviens encore de mon incrédulité et de cette espèce de mélange de peur et d’excitation quand, relevant la tête, je me suis aperçu que la voiture familiale avait disparu. Et que j’étais toute seule loin derrière.

Ma mère a mis une demi-heure à trouver bizarre le calme étrange qui régnait dans la voiture, puis une autre demi-heure pour revenir en arrière me récupérer. Mon frère s’était bien gardé de signaler mon absence, je ressens et comprends la jubilation inquiète qu’il devait éprouver à larguer une empêcheuse de tourner en rond.

En jean et tee-shirt de marin, un peu rouge d’émotion et la larme à l’oeil, j’étais confortablement installée dans le bureau du directeur de la station-service, un grand verre de Coca dans la main, couverte des journaux de Mickey que l’on m’avait donnés pour me consoler et que je regrettais de ne pas comprendre car ils étaient en espagnol.

Nous nous sommes sérieusement fait sonner les cloches tous les deux. Et nous n’en avons plus parlé. Plus tard, cette histoire m’a fait rire et a été comme une délivrance. Plus tard, j’ai pu me dire que j’avais été laissée au bord de la route et reprise, que mon frère m’avait larguée mais que cet abandon était temporaire, qu’il m’aimait quand même.

Et cette aventure a insufflé en moi le goût de l’escampette.

A 8 ans, vivant alors en Côte d’Ivoire, j’ai récidivé, même si personne ne l’a jamais su. Sauf mon frère qui n’a pas manqué de m’encourager dans cette tentative d'évasion. Refusant de manger du poisson au repas du soir et envoyée au lit pour insubordination, révoltée par le sort injuste qui m’était fait, je préparais soigneusement mon grand départ durant la nuit. Au petit matin, avec gourde d’eau et biscuits en poche, je me suis enfuie dans mon vaste royaume africain où j’ai vagabondé toute la journée, me cachant de temps à autre. Bon, je suis rentrée le soir, personne ne s’était aperçu de ma disparition.

A 15 ans, après une dispute avec ma mère, j'ai claqué la porte, je suis montée d’Aix à Paris en stop, Paris car je voulais rejoindre mon frère. Il n’y était pas, je suis revenue.

Partir. Une ligne de fuite comme une ligne de vie. Partir mais revenir aussi.

dimanche 10 décembre 2006

Une enfance africaine

Vers 6 ans, j’ai quitté le Maroc où je suis née pour suivre ma mère qui accompagnait son second époux. Ce qui, comme je l’ai compris plus tard, participait du désir de briser tout lien avec mon père en nous emportant mon frère et moi encore plus loin de lui, m’a néanmoins projetée dans ce qui demeure mon pays de cœur, l’Afrique.

Ma patrie d’enfance se trouve en pleine brousse équatoriale, dans l’ouest de la Cote d’Ivoire, au cœur du pays Yacouba et à proximité d’une petite bourgade entourée de montagnes surnommée la ville aux 18 montagnes. Pour y accéder, une longue piste entièrement recouverte d’une arche de bambous. J’ai toujours la splendeur de cette voûte en mémoire et je ne peux voir des bambous sans ressentir une émotion.

J’ai vécu là quelques années au paradis. Mon royaume était immense, magnifique, exaltant. C’était un monde magique. J’y ai noué un lien avec la nature et les animaux qui m’a construite et qui me porte toujours. J’étais libre, je ne me souviens pas d’avoir eu de contraintes à supporter, si ce n’est de ne pas sortir aux heures les plus chaudes, mais je ne souffrais pas de la chaleur, et donc, mon chapeau de Robin des Bois sur la tête - le seul que j’acceptais - à moi les grands espaces !

Comme tous les coloniaux, car c’étaient les derniers temps précédant l’indépendance, nous avions des serviteurs africains. Je détestais le terme de « boys » dont on les affublait, je passais beaucoup de temps avec eux et je les aimais. Je ne voulais pas en effet jouer avec les petits blancs et les enfants noirs eux ne jouaient pas trop avec moi.
Kpan, qui était d’une douceur sculpturale, s’occupait de la cuisine et faisait mon initiation culinaire. J’ai encore en bouche la saveur du foutou traditionnel, des bananes plantain, du pain de manioc, de la sauce aux cacahuètes, et même le goût de crevette des termites grillées. Gnan le jardinier, qui avait un immense sourire, me transportait à toute vitesse dans sa brouette pour le plaisir de me voir rire. Je me souviens des odeurs, des sons, de la lumière. J’entendais dire que les Africains aimaient tant les enfants qu’un père longtemps absent de chez lui adoptait aussitôt le nouveau bébé que sa femme lui présentait et l’aimait sans poser de questions. Je ne comprenais pas trop ce que cela signifiait ni ne percevais le mépris de cette assertion, j'en étais simplement toute réconfortée (plus tard, j'ai su que ce genre d'événement, arrivé dans ma famille, n'avait pas reçu un aussi bon accueil, loin s'en faut).

C’est l’époque où je rêvais de devenir l’amie d’un lion, où j’attendais qu’un lion vienne à ma rencontre, m’emmène avec lui et m’apprenne à vivre dans la brousse. Mais c’est le petit ânon Pom qui est devenu mon compagnon. Sa mère, une ânesse grise à croix noire sur le dos qui vécut un temps chez nous, appartenait à un marabout qui soignait avec son lait.

Tout me fascinait, me parlait. Bouche bée je contemplais les gigantesques colonnes de fourmis magnans, des carnivores dont on racontait qu’elles pouvaient dévorer un animal blessé qui n’aurait pu s’enfuir. Je frémissais aux batailles de mantes religieuses, j’avais peur des scorpions mais j’appréhendais surtout de croiser sur ma route le Dendroaspis, le fameux mamba vert, l'un des plus venimeux et rapides des serpents, dont le venin que l’on disait alors sans contre poison foudroyait dans la seconde. Je nourrissais un bébé chauve-souris dans un coin de la cave, un agneau élevé au biberon trottinait à mes côtés, et je m'endormais avec mes trois chats près de moi.

Quand nous sommes rentrés en France, je me suis sentie déracinée, et pourtant je ne savais pas que je ne reverrai plus l’Afrique. J’ai rêvé pendant des années de mon retour à ma terre d’enfance. Mais je ne crois pas que j’y reviendrai. J’aurais trop peur de voir s’effondrer cet enchantement sur lequel je me suis bâtie.

mercredi 15 novembre 2006

Mémoires de cartable

J'avais cinq ans lorsque je suis entrée au cours préparatoire. Dans les arcanes de l'Education Nationale, on a dû penser que j'étais assez douée pour sauter une section de la maternelle. En fait, la seule conséquence un tant soit peu positive est que j'ai instantanément arrêté de faire pipi au lit, dès le jour de la rentrée, et j'ai depuis heureusement persisté dans cette bonne conduite.

Pour le reste, je ne comprenais rien à rien. Tout me semblait profondément étranger. Il me reste le sentiment d'avoir essayé de m'adapter à un monde dont je ne saisissais pas les règles. Bref, l'apprentissage de la lecture et de l'écriture ont été douloureux, je me débattais avec des cubes, des lettres, des scribouillis, des taches de stylo.

Dans cet univers incompréhensible, j'avais un ami, mon cartable. Un cartable en cuir que j'adorais car il était en peau de bête, il était vivant. Je le rangeais soigneusement à mes pieds, j'essayais de ne pas trop le poser par terre pour ne pas qu'il ait froid, je le caressais quand je pouvais. Et un jour, sûrement agacée, la maîtresse m'a ordonné d'expatrier mon cartable dans le couloir et de l'accrocher au porte-manteau. Quel déchirement d'être loin de mon ami et de le faire souffrir en devant le suspendre par la tête. Quelle joie quand je le délivrais le soir. Plus tard, la même maîtresse m'a fait défiler devant les élèves de la maternelle avec mon cahier tout raturé attaché sur la poitrine.

Ce sont les souvenirs du CP. Le reste du primaire a été beaucoup plus heureux, mais je vivais alors en Afrique, la classe se faisait souvent dehors, on riait beaucoup. En sixième, les choses se sont à nouveau détériorées, le monde est redevenu incompréhensible, rempli de mathématiques. Je ne me souviens pas du cartable de l'époque mais j'avais un professeur de sciences qui passait les premières minutes du cours en parcourant les allées et en shootant dans tous les cartables qui dépassaient, les envoyant valser.

Puis, c'est allé de mal en pis, géométrie dans l'espace, équations, chimie, algèbre... et à partir de la quatrième, j'ai jeté l'éponge, j'ai renoncé à comprendre et à essayer de m'adapter. Je me suis rebellée et je me suis bien amusée. J'avais alors un nouveau compagnon, un mignon tout petit cartable dans lequel ne rentrait pas grand chose de scolaire, et d'un rouge éclatant. Rouge comme la révolte, rouge comme la vie, rouge comme l'espoir.

Si je parle de mes souvenirs d'école, c'est bien sûr parce que je suis très attachée à l'enfance et à l'adolescence. Mais c'est aussi parce que quelqu'un m'a remis ces souvenirs en mémoire.

dimanche 5 novembre 2006

Le grand méchant loup

Peu après ma naissance, quand je suis revenue à la maison, on dit que j’ai vraiment beaucoup pleuré. Surtout la nuit. Ma mère, après avoir néanmoins vérifié que rien ne me blessait physiquement, pensait qu’il ne fallait pas me consoler car, qui sait, j’aurais pu ensuite faire des caprices, du chantage, hurler pour que l’on me prenne dans les bras. Et puis, il fallait bien que j’apprenne à reconnaître le jour de la nuit. Donc, je pleurais. Il paraît que cela a duré un mois entier.

Heureusement, certains soirs, mon frère qui a sept ans de plus que moi, rentrait en douce dans la chambre et s’approchait de mon berceau. Il avait dans ses bras un énorme ours en peluche blanche reçu en cadeau de naissance, un ours qui, quand on tournait un petit bitoniau placé sur son cou, chantait :

Qui craint le grand méchant loup ?
C'est p'têt' vous, c'n'est pas nous
Voyez comme d'ailleurs on tient l'coup
Tra la la la la
Si jamais nous le rencontrons
Foi d'mignons p'tits cochons
A sa barbe nous chanterons
Tra la la la la

Et c’est ainsi que, de temps en temps, jusqu’à ce que son intervention soit découverte, je m’endormais apaisée, mon frère et l'ours chantant auprès de moi, bravant les démons de la peur, rassurée car je n’étais plus seule dans cette grande chambre.

Depuis ce temps cependant, il est bien rare que je pleure. Mais depuis ce temps aussi, j'aime les loups. Et mon frère.

Quant à l’ours, il a longtemps été un fidèle compagnon, mais il arborait une grande couture sur le ventre. Mon frère l’avait opéré pour comprendre comment il chantait !