Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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mercredi 8 juillet 2009

Brumes dormantes


zotl

Le guépard de Aloys Zötl, 7 avril 1837


Au fond, nous ne savons rien des animaux et Zötl a infiniment raison de corriger la version officielle...
Julio Cortázar in Le Bestiaire d'Aloys Zötl


A bientôt.

dimanche 7 juin 2009

L'oiseau africain


poule_aux_mille_perles

La "poule aux mille perles", art populaire de Tanzanie


La légende raconte que la pintade naquit un jour de l'amour et du chagrin. Il y a bien bien longtemps, Méléagre, fils du roi de Calydon, se fourvoya pour l'amour de l'intrépide chasseresse Atalante et s'en vint à tuer ses deux oncles. Sous l'emprise de la douleur, sa mère brisa alors le charme qui liait la vie de Méléagre et celui-ci mourut. Ses sœurs tant aimées, les Méléagrides, terrassées par le chagrin, le pleuraient si violemment que la déesse Artémis transforma ces inconsolables en oiselles, leurs larmes vinrent s'incruster sur leurs plumes, une insatiable capacité à se lamenter leur fut léguée. Dépositaires à jamais de la mémoire fraternelle, les pintades, méléagrides en grec, étaient nées.

C'est pourquoi, si l'on regarde bien leur plumage noir bleuté, on peut voir dans la constellation des gouttes immaculées qui le pare, les larmes autrefois versées. Certains préfèrent imaginer des perles précieuses, car la pintade est aussi oiseau porte-bonheur. Oiseau de paradis, oiseau sacré. Ses traces se lisent jusque dans l'écriture des tombeaux égyptiens, ses empreintes se relèvent au creux des mosaïques byzantines, ses barbillons rouge et noir ornent les peintures du Quattrocento, son image dessine le nom du peuple des Nubiens...

Cet oiseau mythique est vieux comme le monde, la pintade vient de la terre d'Afrique qui a vu naître les premiers hommes, elle est arrivée chez nous avec les navigateurs lusitaniens partis à la recherche d'une route vers les Indes.

Liée à Artémis, déesse de la vie sauvage, la pintade est d'une farouche indépendance. La pintade est une guerrière, une indocile, qui ne s'est jamais vraiment adaptée à la vie en basse-cour. On ne l'enferme pas dans un poulailler, elle prend la clé des champs pour courir la campagne, hanter les buissons. Elle reste profondément l'Oiseau négre, la pintade marronne qui cavalait sur les chemins de la liberté auprès des esclaves en fuite, un symbole de la lutte contre l'esclavage. Une messagère d'un autre monde, d'un ailleurs toujours possible.


Merci à L'Oiseau nègre, l'aventure des pintades dionysiaques, de Jean-Marie Lamblard.

dimanche 9 novembre 2008

Elle s'appelait Rosie

Il n'y a pas si longtemps, elle s'appelle Rosie. Rosie a un gros nez et un heureux caractère. Elle vit aux alentours de la ferme avec ses congénères, mange des pommes de terre, des fruits et des restes, se régale de glands et d'herbe en traînassant la forêt, adore fouiller le sol de son groin pour débusquer les odeurs, mâchonner les racines. Elle a une portée par an et allaite ses quelques loupiots sur la paille de l'étable durant deux bons mois. Oh, le patron n'est pas toujours aimable, et bien sûr, un de ces jours Rosie ou son frère seront vendus ou bien proprement égorgés pour nourrir la tablée. Mais il auront mené leur vie. Une vie de cochon, qui a un besoin vital de compagnie, qui aime marcher et mastiquer, se gratter les oreilles, se rouler dans la boue.

Elle s'appelle à présent XWZT2008. Elle est génétiquement modifiée. Déformée par l'immobilité forcée, elle vient d'accoucher d'une tripotée de marmots, ses tétines résistent mal à leur voracité, elle n'a pas la place de se retourner dans son box bétonné pour leur échapper. Elle est attachée. Bientôt, le gardien meulera les dents des porcelets ou les arrachera. Il en profitera pour les castrer et leur couper la queue. Sinon, une fois mis à l'engraissage, tant l'ennui est mortel et la peur folle, ils se la dévoreraient les uns les autres rien que pour s'occuper. Ces mutilations font partie des "soins du porcelet", elles se pratiquent sans aucune anesthésie. Quant à XWZT2008, au bout de deux semaines, elle va devoir retourner immédiatement à sa fonction de reproductrice, le verrat ou l'inséminateur l'attendent déjà.

Dans ce hangar blafard, surpeuplé, ils sont tous là, les "produits porcins". Le gardien n'a pas oublié de mettre son casque antibruit tant les cris stridents des bêtes sont insupportables. Il n'a pas de masque, et pourtant l'odeur d'ammoniaque de l'urine est effroyable. Enfermés dès leur naissance, exclus du monde des vivants, les cochons ne sortiront que pour être abattus. Ils ne verront jamais la lumière du jour. Impotents, pouvant à peine bouger un pied, sans identité, sans singularité, sans rien qui les rattache à leur vie animale. Parqués, manipulés, piqués, gavés comme s'ils étaient des machines. Ils sont devenus des machines. Des machines vivantes. Des produits. Exploités par l'industrie agroalimentaire pour faire du lard au moindre coût, avec une violence d'autant plus imparable qu'elle est érigée en système économique, qu'elle est cachée, recouverte du plomb du silence, de la honte, du malaise.

L'élevage industriel des porcs représente en France 95% au moins de la production. On tue aujourd'hui dans les grands abattoirs 850 porcs à l'heure. Et les cochons ne sont pas les seuls. Du côté des "produits avicoles" les conditions d'enfermement et de traitement sont atroces. Chaque année, ce sont 50 millions de poussins mâles et 30 millions de canards femelles qui sont jetés vivants au broyeur au prétexte qu'ils sont "inadaptés à la production". Les poussins mâles puisqu'ils ne pondent pas d'œufs, et les canettes qui s'engraissent moins facilement que leurs homologues mâles pour faire des boîtes de foie gras.

Notre consommation hurle la souffrance et la peur, pue la mort.

Comment pouvons-nous nous accommoder de cela ? Comment est-ce que moi, je peux y penser et puis m'arrêter d'y penser ? Parce que c'est trop douloureux, trop complexe, que je ne sais pas comment faire ? Comment est-ce que je peux continuer à acheter du jambon sous vide ? Mais si je n'en achetais plus, en quoi est-ce que cela changerait vraiment la donne ?

Comme ces animaux domestiques que nous excluons du paysage et de la vie qui sont les leurs, c'est la terre, l'eau, les plantes, la vie sauvage, que nous traitons avec la plus grande des brutalités et que nous faisons disparaitre. Il y a trop de souffrance. Nous, les animaux humains, il serait temps de comprendre que nous ne sommes pas les possesseurs de la nature. Quand nous préoccuperons-nous de limiter notre emprise ? Je veux croire en un droit des animaux à vivre leur vie, en un élevage qui maintient le lien et le respect avec les bêtes. Je veux croire qu'un jour nous saurons réaliser, avec le philosophe Dominique Lestel, que l'homme est devenu humain à travers ses agencements avec l'animal, en inventant des façons de vivre en commun, pas en se séparant de lui.

Je ne peux que vous inviter à lire le billet de dieudeschats sur les Iles Féroces. C'est ce billet qui me décide à écrire, et à alimenter ma rubrique Terre animale. J'ai besoin de réfléchir à la question de nos relations avec les animaux. Pour l'instant, c'est ma façon d'agir.

Sources :
Florence Burgat - Liberté et inquiétude de la vie animale
Jean-Christophe Bailly - Le versant animal
Elisabeth de Fontenay - Le silence des bêtes
Hors-Série Télérama - Bêtes et Hommes

samedi 7 juin 2008

Lynxxe



la_lynxxe
Mon daemon m'a dépistée. Ses traces vont dans les miennes. Il m'a effleurée de ses griffes en laissant coulisser son regard et m'a conquise d'un froncement de museau. Par bonheur, il est muet, sauf quand il est amoureux. Mais ses amours sont brèves. Ce farouche n'attend rien de moi. Seulement des jeux dans les yeux. Au moins nous comprenons nous d'un clin d'œil. Lynxxe. Là-bas, ailleurs, à l'entrelacs des vies et des chemins.

Un peu de mon âme, mon double animal. Cet Autre que je reconnais en moi, dont je ne cesse de vouloir m'approcher. Lui qui donne lieu et forme à cette jungle ombreuse et vide de l'extime qui hante. Alliés enfin, nous marchons heureux.

Pensées spéciales pour toi Naya, qui m'a fait découvrir A la croisée des mondes de Philip Pullman et rencontrer les daemons.
Crois-moi, Lynxxe va nous éclairer de ses vivants fanaux. Aucun brouillard ne lui résiste.

samedi 3 mai 2008

Des métamorphoses

Parfois, quand je rentre tard chez moi ou que je pars tôt, je vois un renard traverser la petite route à l'endroit où la forêt jouxte les champs. Ces rencontres survenues seulement à trois reprises depuis que j'habite près des bois, portaient chacune le frémissement joyeux de l'imprévu. Une fois le renard a simplement traversé d'un bond faisant flotter la touffe blanche de son panache roux, une autre fois il a continué à trottiner d'un air dégagé allongeant ses pattes charbonneuses, la dernière fois il se tenait assis dans le champ fraîchement moissonné probablement à l'affût d'un mulot, et il a tourné la tête vers moi, étirant ses yeux obliques en un lent regard tranquille. Fascinants renards, créatures de toute beauté, surdoués de l'adaptation, à l'intelligence aigüe et à la mémoire d'éléphant.

Musardant sur les traces du goupil, me revient cet étrange classique de la littérature anglaise publié en 1922, La femme changée en renard de David Garnett.
Une jeune épouse adorée qui se transforme subitement en jolie renarde à fourrure rouge. Un mari gentleman éperdu qui tente de poursuivre la vie commune avant de donner la liberté à celle qu'il aime puis de devenir le parrain de ses renardeaux, continuant à l'aimer désespérément par delà la barrière des espèces. Et jusqu'à la folie, car gare aux chiens de chasse qui viendront semer la mort ! Un conte entre fantastique et merveilleux. A la fois grave et farfelu, tendre et cruel.

Cette histoire de métamorphose de la belle en bête, de la sainte en putain, du civilisé en sauvage, parle surtout pour moi de la part d'animalité cachée dans le désir, et de sa nécessaire acceptation. L'amour est fou, l'amour est aveugle, mais l'amour est tolérant qui peut s'éprendre des facettes les plus mystérieuses de l'autre. Qui, de l'homme ou de la femme, de l'homme ou de la bête indique ici à l'autre de quelle manière s'aimer ? Comment accepter de dévoiler à l'autre notre part cachée la plus intime ? Qu'est-ce que chacun acceptera de voir ou pas de l'autre, osera ou pas regarder ? C'est toute la question de l'amour.

Un petit aperçu, au moment où le mari amoureux comprend que, s'il l'aime, il doit libérer sa fauve épouse :

renard enluminure « Quand il revint, une demi-heure plus tard, elle avait disparu de nouveau, mais il y avait près du mur un trou assez grand où elle était enterrée toute entière sauf la queue, et elle creusait désespérément.
Il courut au trou, y plongea son bras et lui cria de sortir ; elle n'obéit pas. Il la tira alors par le flanc, puis, comme sa main glissait, par les pattes de derrière. Dés qu'il l'eut sortie de là, elle se retourna brusquement, attrapa sa main et le mordit près de la jointure du pouce. Elle lâcha prise presque immédiatement.
Ils restèrent ainsi face à face pendant une minute, lui à genoux, elle devant lui, l'image même de la méchanceté et de la fureur sans repentir. Etant à genoux, Mr Trebick se trouvait presque à la hauteur de sa femme dont le museau touchait son visage. Les oreilles aplaties, les gencives découvertes, montrant ses dents si belles dans un silence hargneux, elle semblait le menacer de le mordre une seconde fois. Son dos était légèrement arqué, son poil hérissé et sa queue tombante. Mais c'étaient ses yeux surtout qui retenaient ceux de Mr Trebick, ses yeux dont les prunelles fendues le regardaient avec rage, avec un acharnement sauvage.

renard enluminure De sa main le sang coulait très fort, mais il ne faisait attention ni à sa blessure, ni à la douleur ; toutes ses pensées étaient pour sa femme. "Eh ! bien ? Pourquoi êtes-vous tout à coup si féroce ? Si vous me trouvez toujours ainsi entre vous et la liberté, c'est parce que je vous aime. Est-ce un tel supplice que de vivre avec moi ?" Pas un muscle de Silvia ne bougea.
"Vous n'auriez pas fait cela, pauvre bête, si vous n'étiez pas malheureuse. Vous désirez votre liberté ? Je ne peux vous garder malgré vous ; je ne peux exiger votre fidélité à des serments prononcés au temps où vous étiez une femme. A quoi bon ? Vous avez même oublié qui je suis." Les larmes commencèrent alors à couler le long de ses joues, il sanglota, puis lui dit :
"Allez, je ne vous retiendrai pas. Pauvre bête, pauvre bête, je vous aime, je vous aime. Partez, si vous le désirez. Mais si vous vous souvenez de moi, revenez. Je ne vous retiendrai jamais contre votre gré. Allez, allez. Mais d'abord embrassez-moi."

renard_enluminure Il se pencha vers elle et posa ses lèvres sur les crocs menaçants, mais bien qu'elle continuât à gronder, elle ne le mordit pas. Puis il se leva rapidement et alla à la porte du jardin ; elle donnait sur un petit pré , à la lisière d'un bois. Dès qu'il l'ouvrit, la renarde passa comme une flèche, traversa le pré comme une bouffée de fumée et en un instant disparut. »


Les histoires de métamorphose d'humain en animal et vice versa m'enchantent. Finalement, je ne suis pas sûre d'avoir renoncé à débusquer un crapaud qui se transformera en prince avec un baiser. Ni à me changer en Bête pour un Beau.
Sur les rives d'Outrelande néanmoins, pas de véritable métamorphose, je continue de parcourir les mêmes chemins. Ce sont les miens. Mais je vais consacrer une part plus belle à la dimension animale, aux relations à l'animal, à la représentation d'un monde qui nous est si largement inconnu et qui nous façonne. Et je vais approfondir la rubrique Lédésor, pour parler des personnages et des œuvres qui me touchent.

Davit Garnett était l'ami de Virginia et Leonard Woolf et appartenait au groupe de Bloomsbury. Le wiki m'apprend que, enfant, il portait un manteau en peau de lapin, ce qui lui valut le surnom de Bunny, sous lequel ses amis et ses proches le désignèrent tout le long de sa vie. Décidément, je ne sais pas ce qui se passe dans ma tête, mais au niveau des connexions, ça marche tout seul !!

Images : enluminures médiévales du Bestiaire

vendredi 3 août 2007

Félin pour l'Autre

Mes premiers souvenirs impliquent déjà l'animal : encordée dans une poussette sur le chemin du parc, je cherche du regard un chat enclos dans un jardin puis un chimpanzé enfermé derrière une grille, mes compagnons d'une fugue à peine entrevue. Plus tard, en brousse africaine, je vis au plus près des animaux. Je dors roulée avec des chats, refais le monde avec un âne, me glisse dans des troupeaux, déchiquette des mouches, flambe un scorpion, élève un agneau, traque en vain un lion.

Grandissant sur l'absence et l'attente du père, je me nourris de leur énergie, leur vitalité remplit la part de vide de mes jeunes années et la rend vivable. Avec eux, j'apprivoise les ombres du monde qui m'entoure, j'en éprouve la tendresse et la violence. L'empreinte est restée. Il fut un temps où ma relative sauvagerie devait passer par l'animal pour entrer en relation avec l'Autre. En transposant, j'ai souvent décodé des situations, interprété et ressenti des sentiments qui m'échappaient. C'est ainsi que, parfois encore, j'aime ou je rejette les hommes grâce aux animaux.
Animal, mon proche cousin, médiateur vers l'étranger humain.

Mais pourquoi l'inclination pour le félin ? Un crabe qui n'a pas pour autant la fibre animale m'a posé la question.

Figure du père prédateur qui aurait pu m'enlever comme je l'entendais dire, du père rejetant qui ne se souciait pas de moi, qui me faisait si peur mais que je souhaitais approcher ? Sans doute.
Surface de projection de toute beauté, emplie d'élégance et de sensualité, de férocité et de douceur ? Assurément.
Puissance du mythe, Born To Be Wild comme l'a chanté Steppenwolf, fascination pour des tueurs candides dont le regard profond happe l'esprit en même temps que les crocs broient l'échine ? Certainement.

Tout cela... Mais songer aux félins me laisse en fait tout simplement heureuse. Les évoquer, et c'est la vie qui entre en moi, la jouissance tranquille de la vie. Comme un âge d'or, un premier paradis que j'ai perdu.

tigre rousseau

Quels autres êtres savent ainsi habiter le monde sans efforts ? Dénués du souci de la représentation, ils vont l'âme légère, d'une démarche coulée, élastique et puissante. Indifférents et inaccessibles. Si assurés de leur force qu'ils peuvent se permettre l'abandon. Seuls les lions semblent dormir d'un profond sommeil sans nuages.

Une liberté et une aisance des mouvements qui me subjuguent. Quand je m'enlise dans le sol, ils bondissent superbement vers le ciel. Libérant une énergie foudroyante, tous muscles tendus, après l'infinie patience du guet. Tout entiers présents et concentrés dans l'instant. Perfection de l'artiste et prouesse du tueur. Gaieté du jeu. Cruauté innocente. Douceur mordante des échanges.

Je voudrais tant pénétrer ce territoire. Savoir être là. Suspendre mon souffle, taire ma voix, alléger mes pas, oublier mes pensées. Occupant mon espace et me sentant enfin chez moi.
Il me faut pour cela rencontrer les félins dans les songes et me laisser emporter avec eux.
Félin, miroir de mes rêves d'une Autre qui serait en moi.

Félin pour l'autre de Benoit Morel, chanteur-parolier de l'ex-groupe La Tordue (bel album et si beau titre)
Surpris ! Huile sur toile du Douanier Rousseau 1891