Vers lui je reviens toujours
Par meerkat le mercredi 5 septembre 2007, 13:01 - Pays d'enfance
Quand je suis née, il m'a aimée presque tout de suite. Il était content de moi car, en arrivant dans ce monde, je lui ai offert une vraie montre de garçon, sa première montre. Il avait 7 ans. Il était le seul dans la maison à ne pas vouloir me laisser pleurer et il venait la nuit sécher mes larmes en me faisant écouter la ritournelle du Grand Méchant Loup. Il me surveillait de près quand j'ai appris à descendre les escaliers et il a pleuré quand je me suis ouvert la tête sur une marche. Pour me faire traverser la rue, il me prenait dans ses bras, bien serrée contre son coeur et je m'entortillais autour de lui. Un jour, alors que je tenais depuis peu sur mes jambes, j'ai failli me noyer dans un rouleau qui m'emportait, c'est lui qui m'a rattrapée. Dans la chaleur des après-midi de Casablanca, nous montions sur la terrasse en haut du toit et, sous les canisses, il me lisait des histoires de cowboys ou m'entraînait à la lutte. Plus tard, il tenait mon vélo et courait à côté de moi avant de me lâcher sur une piste africaine. Et, dans une cour d'école du Vaucluse, il m'a appris à faire du patin à roulettes en virant au dernier moment juste avant d'entrer dans le mur.
Je voulais être un garçon comme lui. Il était mon héros. Je l'observais, je l'imitais, je m'appliquais à prendre sa démarche. Nous avons toujours exactement la même façon de croiser les jambes en les étendant devant nous, de sourire, de prononcer certains mots, de parler bas.
Il a quand même essayé de me perdre à plusieurs reprises, mais j'avais toujours des petits cailloux dans mes poches et j'arrivais à revenir. L'abandon s'est quand même ancré encore un peu plus en moi. Nos relations devenaient plus dures, la vie de famille allait à la dérive. Nous avons suivi notre route chacun de notre coté, partis loin l'un de l'autre, comme en fuite.
Nous avons en nous l'attirance des grands espaces, du silence et des chats. De la solitude aussi. Il aime l'infini de la mer, les vrais bateaux en bois, il a sillonné les océans sur son voilier. Je suis restée à terre, j'aime les profondeurs des forêts et je regarde la mer du rivage. J'attends toujours un peu son retour.

Il est la première personne que j'ai aimée, et je ne crois pas pouvoir aimer quelqu'un d'autre avec une telle évidence, une telle force, tant de joie mêlée d'angoisse. Cet amour fusionnel et aussi douloureux entre fascination et frustration, admiration et jalousie. Quand parfois je me demande si j'ai vraiment la capacité d'aimer, je n'ai qu'à penser à lui et je sens mon coeur se dilater comme un poisson qui nage. Il est le point d'attache de mes sentiments.
Il m'a sûrement inclinée vers un certain type d'homme dont la beauté allie virilité et féminité, force et fragilité, dont la tendresse et la sensibilité se parent d'une pointe de cruelle indifférence. Un homme secret enclin à prendre le large.
Nous nous sommes revus il y a deux ans. Nous ne nous étions pas revus depuis dix ans. Il n'avait même pas commencé à parler au téléphone que j'avais reconnu la tonalité de sa présence. Pour la première fois, nous avons évoqué notre enfance et ce sujet tabou entre tous, notre père. Nous nous sommes enfin aperçus combien nous avions souffert tous les deux, chacun isolé dans son coin, et combien nous étions proches. Nous ne nous étions en somme jamais quittés.
Il est reparti sous les Tropiques où est sa vie. Rien ne sous séparera. Il peut me demander ce qu'il veut. Je peux sans doute compter sur lui.
Mon frère.

Commentaires
Un amour précieux, précieux... Qu'il est beau et touchant ce billet Meerkat...
J'en ai les poils hérissés d'émotion, de lire ce texte.
c'est comme ça que je vois le frère que je n'ai jamais eu... Au-delà de tes propres sentiments, les mots décrivant son côté protecteur laissent deviner ce que tu fus pour lui.
Quelle déclaration!!! Qui peut se targuer de bénéficier d'un tel attachement?... Heureux homme! :)
(Mince! avec mon Gloups étoilé, j'ai tout mis le bazar dans la mise en page.
D'où l'intérêt de prévisualiser... Ahum!)
Très chaud ce billet, il me fait du bien, on peut aimer malgré tout et des vies si différentes... merci
Fauvette, je me souviens d'un de tes commentaires qui m'avait beaucoup plu où tu parlais de tes jeux sur l'eau avec tes frères. Je me demande si tu as des billets sur ton enfance, mais je vais aller voir.
Samantdi, j'ai aussi au coeur ton billet sur ton presque frère, l'émotion était réciproque. Mais, sais-tu que les femmes de footballeur n'ont pas de poils ?
Saperli, merci.
Rose et Moukmouk, les amours fraternelles, ça dure et ça vous tient et l'enfance c'est un peu mon paradis perdu. Rose, très joli ton retrait je trouve !
Miaou Moukmouk, sûr qu'on peut s'aimer avec les différences et malgré ce qui peut séparer. Et d'ailleurs, tu le vois bien, moi petite greffière, je colle aux pattes du gros ours qui dit que soi-disant il aime pas les chats.
Que ça donne envie d'avoir un frère à aimer ! Moi j'ai une soeur mais elle est pas aimable.
Très belle déclaration d'amour...
Naya, tu veux que je te prête un petit bout de frère ?
Valérie, oui je l'aiiimeee ! Merci à toi.
Il est très beau ton texte... Très beau... J'ai un frère, plus jeune et nous ne nous parlons plus depuis longtemps... Je suis émue... Très.
Bienvenue Laflote, moi qui te lis par phases, je suis bien contente de te voir ici ! Les relations avec la fratrie peuvent être difficiles, voire insupportables, mais parfois, le lien demeure. Moi c'est avec tout le reste de la famille quasiment que les ponts ont été rompus.
Merci de ton "bienvenue"... Heu, ça veut dire quoi lire "par phases"
Ouah, bonne question ! Lire par phases = par périodes (sais pas si c'est plus clair) : bref je ne te lis pas quelque temps, puis je reviens et je remonte ce que je n'ai pas lu (sans commenter jusqu'à présent, mais ça va venir). Et puis, tu avais disparu aussi, j'avais perdu ta trace.
Chuis reviendue maintenant
Je te laisse ton petit bout de frère puisqu'il n'y a plus que lui par contre je te prends comme grande soeur. ça marche ?
Tope là Naya, ça marche !!!
Les familles de coeur, il n'y a que ça de vraiment vrai.
Et puis tu sais mon frère est plutôt grand...
Quelle belle déclaration et l'évidence de cet amour qui vous unit ! C'est tellement bon de penser à ceux qu'on aime et d'oser leur dire j'espère vraiment qu'il ira ces lignes !
Jipes, qui sait peut-être que mon frère (l)ira vers ces lignes. Ce n'est pas facile de dire, mais il semble que toi tu saches à la fois drôlement bien parler des personnes que tu aimes et le leur dire.
passage par Pierre-Yves
j'aime vos mots et vos images
et quelle déclaration d'amour...
Bienvenue Jeanne
et merci.