Quand je suis née, il m'a aimée presque tout de suite. Il était content de moi car, en arrivant dans ce monde, je lui ai offert une vraie montre de garçon, sa première montre. Il avait 7 ans. Il était le seul dans la maison à ne pas vouloir me laisser pleurer et il venait la nuit sécher mes larmes en me faisant écouter la ritournelle du Grand Méchant Loup. Il me surveillait de près quand j'ai appris à descendre les escaliers et il a pleuré quand je me suis ouvert la tête sur une marche. Pour me faire traverser la rue, il me prenait dans ses bras, bien serrée contre son coeur et je m'entortillais autour de lui. Un jour, alors que je tenais depuis peu sur mes jambes, j'ai failli me noyer dans un rouleau qui m'emportait, c'est lui qui m'a rattrapée. Dans la chaleur des après-midi de Casablanca, nous montions sur la terrasse en haut du toit et, sous les canisses, il me lisait des histoires de cowboys ou m'entraînait à la lutte. Plus tard, il tenait mon vélo et courait à côté de moi avant de me lâcher sur une piste africaine. Et, dans une cour d'école du Vaucluse, il m'a appris à faire du patin à roulettes en virant au dernier moment juste avant d'entrer dans le mur.

Je voulais être un garçon comme lui. Il était mon héros. Je l'observais, je l'imitais, je m'appliquais à prendre sa démarche. Nous avons toujours exactement la même façon de croiser les jambes en les étendant devant nous, de sourire, de prononcer certains mots, de parler bas.

Il a quand même essayé de me perdre à plusieurs reprises, mais j'avais toujours des petits cailloux dans mes poches et j'arrivais à revenir. L'abandon s'est quand même ancré encore un peu plus en moi. Nos relations devenaient plus dures, la vie de famille allait à la dérive. Nous avons suivi notre route chacun de notre coté, partis loin l'un de l'autre, comme en fuite.

Nous avons en nous l'attirance des grands espaces, du silence et des chats. De la solitude aussi. Il aime l'infini de la mer, les vrais bateaux en bois, il a sillonné les océans sur son voilier. Je suis restée à terre, j'aime les profondeurs des forêts et je regarde la mer du rivage. J'attends toujours un peu son retour.

lui

Il est la première personne que j'ai aimée, et je ne crois pas pouvoir aimer quelqu'un d'autre avec une telle évidence, une telle force, tant de joie mêlée d'angoisse. Cet amour fusionnel et aussi douloureux entre fascination et frustration, admiration et jalousie. Quand parfois je me demande si j'ai vraiment la capacité d'aimer, je n'ai qu'à penser à lui et je sens mon coeur se dilater comme un poisson qui nage. Il est le point d'attache de mes sentiments.

Il m'a sûrement inclinée vers un certain type d'homme dont la beauté allie virilité et féminité, force et fragilité, dont la tendresse et la sensibilité se parent d'une pointe de cruelle indifférence. Un homme secret enclin à prendre le large.

Nous nous sommes revus il y a deux ans. Nous ne nous étions pas revus depuis dix ans. Il n'avait même pas commencé à parler au téléphone que j'avais reconnu la tonalité de sa présence. Pour la première fois, nous avons évoqué notre enfance et ce sujet tabou entre tous, notre père. Nous nous sommes enfin aperçus combien nous avions souffert tous les deux, chacun isolé dans son coin, et combien nous étions proches. Nous ne nous étions en somme jamais quittés.

Il est reparti sous les Tropiques où est sa vie. Rien ne sous séparera. Il peut me demander ce qu'il veut. Je peux sans doute compter sur lui.

Mon frère.