A 3 ou 4 ans, j'ai une bouille toute ronde, un regard grave et interrogateur. Je crois que j'en ai ma claque de poser chez le photographe. J'ai différentes photos de cette série et je ris sur certaines, mais c'est celle-ci que je préfère. Je crois que j'étais comme cela, rieuse et grave déjà.

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Cette époque est celle du divorce de mes parents. J'avais entre 3 et 4 ans quand mes parents se sont déchirés. Quand ma mère a coupé tous les ponts entre mon père et ses deux enfants. Et que mon père n'a pas essayé de les rétablir.

Il y a quelques années, ma mère m'a raconté une anecdote à ce propos qui m'a stupéfiée et que j'avais totalement oubliée. Mon père et elle se querellaient à l'étage alors que je jouais dans la cour de la maison où ma grand-mère grillait du café vert dans un espèce de tambour cylindrique. Entendant la dispute, je me serais précipitée dans l'escalier pour les rejoindre, en criant : mon papa frappe ma maman. Je me demande ce que je voulais faire... protéger ma mère, me mettre entre eux, les retenir ensemble... Longtemps j'aurais ensuite empêché ma grand-mère de torréfier du café.

Je connaissais fort bien cette violence paternelle. Ma mère l'évoquait comme une des justifications de son divorce. C'est aussi ce qui lui a permis d'obtenir gain de cause car mon père ne voulait pas divorcer, et de renforcer son emprise sur la garde des enfants. Il y avait sûrement un climat de tension et de peur à la maison, et cette manière de me porter vers la dispute l'atteste, je pense. Mais quelle était exactement cette violence ? Des mots, des coups ? Mon frère âgé de 9 ans à l'époque et qui aimait notre père, comme je l'ai su il y a peu, estime que la violence venait de notre mère. Nous ne saurons jamais ce qui s'est passé entre eux.

Cette anecdote racontée si tard et presque par hasard a été une espèce de révélation. En me voyant appeler mon père de ce terme affectueux de papa, j'ai compris d'un coup que ce père que j'avais cru totalement absent avait été bien présent durant ma prime enfance, j'avais vécu auprès de lui à la maison, et je l'avais oublié. Il était mon papa, un lien affectif existait entre nous. J'en ai été sidérée et bouleversée. Un peu consolée aussi. Durant quelques petites années, j'ai quand même été sa fille, il m'a considérée comme sa fille, il m'a offert des jouets, il m'emmenait en promenade, il voulait acheter une maison pour nous, comme ma mère me l'a aussi appris.

Ces images d'une relation plus aimante ont été effacées de ma mémoire. Toute mon enfance, j'ai gardé en moi la peur de mon père. La figure paternelle présentée à mon imagination enfantine était détestable : un père violent qui donnait des coups, un père rejetant qui n'aimait pas ses enfants et ne s'en occupait pas, un père captateur qui voulait nous enlever. Un père qu'il fallait craindre, repousser. Un père qu'il fallait oublier et dont il était impossible de parler car il n'y avait rien de bien à en dire. Je l'imaginais même, je ne sais pourquoi, avec un fantasmatique pied-bot.

N'empêche qu'en même temps que je le craignais mon père me manquait profondément. Je lui en voulais de m'avoir abandonnée et j'avais peur de lui. Alors que je désirais le voir et être avec lui, je me serais enfuie si jamais il s'était approché de moi.

Je porte toujours en moi un peu de l'empreinte tordue de ce premier attachement. L'avantage c'est que, dans mes amours, me placer sous un père ne m'intéresse pas, j'aime les relations d'égaux, dans la fusion de l'homme amant ou le compagnonnage de l'homme frère. Les relations où les rôles de chacun peuvent subtilement bouger, ne sont pas prédéterminées, les faiblesses et les fêlures bien plus que la force. Mais l'ambivalence des attachements est souvent au coeur de mes sentiments amoureux. Le spectre du rejet, le balancier du désir et de la peur, la tentation de m'abandonner et de fuir reviennent parfois hanter mes relations amoureuses. L'angoisse de la souffrance reste-t-elle l'aiguillon de l'amour ?