Me saisissent des fantômes pourchassés. Là au dedans de moi. Démunis, dépareillés, comme asphyxiés de souvenirs violents, yeux ouverts sur le vide de l'effroi. Souvent leur douleur se tait, de temps en temps ils hurlent leur détresse. J'entends leurs voix, même si je ne les saisis pas toujours. Je pleure leurs larmes, même si je ne le sais pas toujours. Ils sont seuls. Ils ont peur. Moi aussi parfois j'ai peur. Le coeur limé, l'esprit désemparé. Je n'ai pas de raison d'être, je me sens de trop ou de rien. Dans quel ailleurs s'en est allé celui qui pouvait me dire : ne t'inquiète pas, je suis là ? Incantation...

Je voudrais qu'il soit là
Qu'il me prenne dans ses bras
Qu'il me dise que tout va bien

Je voudrais écrire pour les disparus qui se pressent dans ma tête. Saisir la dernière main qu'ils tendent, écouter la vie et la mort qu'ils chuchotent encore, étreindre leurs épaules une autre fois. Ne pas les lâcher sur les rivages sombres de l'oubli et du désespoir.

Dans l'obscurité profonde j'entends les pains de munitions qui claquent au pas des mules. Et puis il y a ces longues rumeurs incertaines, ces murmures et ces piétinements obstinés sur lesquels se détachent parfois un éclat de voix. Voix inconnues qui montent vers le front et que j'écoute, les yeux fixes, dans le noir. Voix bientôt tues par des éclats d'obus. Il combattait les oppresseurs de son pays. Il est étendu sur le dos, une grande tache rouge sur sa chemise qui gèle dans le froid glacial.

Dans la boue, toute cette boue, je pense à l'hiver du XXème qui me hante pour toujours. L'hiver d'avant-guerre, l'été de 1914. L'hiver de Jacques Vaché, de Georg Trakl, de Guillaume Apollinaire, d'André Breton, cloaque de sang et de boue. Et l'ultime épuisement de celui qui rêvait tant de toi, Rrose Selavy. Le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l'amour. Sur les terres maudites de Gross-Rozen ou de Terezine. Desnos, Desnos.

Dans la brume douce du petit matin j'entrevois deux braconniers. Ils creusent un piège et le recouvrent de branchages, se déplacent silencieusement dans la jungle et l'encerclent peu à peu. L'air vibre de chaleur et d'humidité, les feuilles se balancent mollement. Bientôt il sera gisant dans la fosse, déchiqueté par des pieux. Tranchées ses larges mains qui ressemblent tant aux nôtres et vendues aux touristes. Condamnée la petite famille sur laquelle il veillait. Il vivait sa vie paisible de patriarche au dos argenté. Il était gorille, mon semblable, mon cousin.

Dans le crépuscule qui envahit les abords enneigés des collines, je perçois sa fuite. Elle croyait que les hommes blancs allaient disparaître et qu'aux premières pousses du printemps les anciens qui étaient morts reviendraient. Mais c'est le tonnerre des détonations qui éclate, étourdissant. Les mitrailleuses Hotchkiss ratissent le camp. Au moment où elle franchit le ravin pour s'échapper, je la vois qui s'effondre, touchée à la hanche et au poignet, sa petite fille pelotonnée contre elle. Elles étaient Sioux, elles restèrent ensevelies sous une tourmente de neige. Enterre mon coeur à Wounded Knee.

Je voudrais écrire pour les disparus qui se pressent dans ma tête.
Mais comment parler à la place des exterminés ? Comment parler quand ils ne sont plus là pour raconter ? Et comment dire l'indicible de la destruction par l'homme, l'indicible des massacres par l'homme ?