Spirit Song
Par meerkat le mercredi 23 janvier 2008, 00:18 - Nouvelles des étoiles
Me saisissent des fantômes pourchassés. Là au dedans de moi. Démunis, dépareillés, comme asphyxiés de souvenirs violents, yeux ouverts sur le vide de l'effroi. Souvent leur douleur se tait, de temps en temps ils hurlent leur détresse. J'entends leurs voix, même si je ne les saisis pas toujours. Je pleure leurs larmes, même si je ne le sais pas toujours. Ils sont seuls. Ils ont peur. Moi aussi parfois j'ai peur. Le coeur limé, l'esprit désemparé. Je n'ai pas de raison d'être, je me sens de trop ou de rien. Dans quel ailleurs s'en est allé celui qui pouvait me dire : ne t'inquiète pas, je suis là ? Incantation...
Je voudrais qu'il soit là
Qu'il me prenne dans ses bras
Qu'il me dise que tout va bien
Je voudrais écrire pour les disparus qui se pressent dans ma tête. Saisir la dernière main qu'ils tendent, écouter la vie et la mort qu'ils chuchotent encore, étreindre leurs épaules une autre fois. Ne pas les lâcher sur les rivages sombres de l'oubli et du désespoir.
Dans l'obscurité profonde j'entends les pains de munitions qui claquent au pas des mules. Et puis il y a ces longues rumeurs incertaines, ces murmures et ces piétinements obstinés sur lesquels se détachent parfois un éclat de voix. Voix inconnues qui montent vers le front et que j'écoute, les yeux fixes, dans le noir. Voix bientôt tues par des éclats d'obus. Il combattait les oppresseurs de son pays. Il est étendu sur le dos, une grande tache rouge sur sa chemise qui gèle dans le froid glacial.
Dans la boue, toute cette boue, je pense à l'hiver du XXème qui me hante pour toujours. L'hiver d'avant-guerre, l'été de 1914. L'hiver de Jacques Vaché, de Georg Trakl, de Guillaume Apollinaire, d'André Breton, cloaque de sang et de boue. Et l'ultime épuisement de celui qui rêvait tant de toi, Rrose Selavy. Le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l'amour. Sur les terres maudites de Gross-Rozen ou de Terezine. Desnos, Desnos.
Dans la brume douce du petit matin j'entrevois deux braconniers. Ils creusent un piège et le recouvrent de branchages, se déplacent silencieusement dans la jungle et l'encerclent peu à peu. L'air vibre de chaleur et d'humidité, les feuilles se balancent mollement. Bientôt il sera gisant dans la fosse, déchiqueté par des pieux. Tranchées ses larges mains qui ressemblent tant aux nôtres et vendues aux touristes. Condamnée la petite famille sur laquelle il veillait. Il vivait sa vie paisible de patriarche au dos argenté. Il était gorille, mon semblable, mon cousin.
Dans le crépuscule qui envahit les abords enneigés des collines, je perçois sa fuite. Elle croyait que les hommes blancs allaient disparaître et qu'aux premières pousses du printemps les anciens qui étaient morts reviendraient. Mais c'est le tonnerre des détonations qui éclate, étourdissant. Les mitrailleuses Hotchkiss ratissent le camp. Au moment où elle franchit le ravin pour s'échapper, je la vois qui s'effondre, touchée à la hanche et au poignet, sa petite fille pelotonnée contre elle. Elles étaient Sioux, elles restèrent ensevelies sous une tourmente de neige. Enterre mon coeur à Wounded Knee.
Je voudrais écrire pour les disparus qui se pressent dans ma tête.
Mais comment parler à la place des exterminés ? Comment parler quand ils ne sont plus là pour raconter ? Et comment dire l'indicible de la destruction par l'homme, l'indicible des massacres par l'homme ?

Commentaires
Tu dis: nouvelles des étoiles.
J'en ai une à coté de moi. Petite. Jaune. Balafrée de noire, violemment, comme si la typographie pouvait rajouter au stigmate d'infamie. Petite chose que je ne peux ni vraiment garder, ni jeter. Ma fille me l'a empruntée hier pour la faire circuler dans sa classe de troisième en cours d'histoire. Elle m'a dit le silence.
Parler de? je ne sais pas. parler autour, oui, peut-être. Pour se re-sentir humain.
S'embrasser- mais vraiment, de bras à bras- de loin.
Si j'étais un fantôme ça me plairait bien de savoir qu'on peut écrire si bien sur moi. Mais je ne suis pas un fantôme alors je ne sais pas mais je crois bien que les fantômes ont besoin que ceux qui restent soient bien vivants. Au moins pour avoir l'impression que toute chose n'a pas été vaine.
j'ai peur des être du second monde, tous les fantômes quelques soient leurs noms, sont jaloux de la vie, aspirent à voler la notre. Mais oui cherchons la paix, ne laissons pas le temps pénétrer en nous. Il nous rejoindra: enterre mon coeur à Wounded Knee. Merci c'est très beau ce texte.
J'ai froid... Ton texte y est pour beaucoup,la souffrance quand elle n'ouvre pas sur la guérison me parait la chose la plus terrible... Bises
La souffrance est terrible pour ceux qui la vivent, et la mort peut être une libération. Qui sont les plus à plaindre, ceux qui meurent ou ceux qui pleurent ? Le jour où ma mère a succombé à la maladie, mon père à écrit dans son carnet "ma chérie m'a quitté pour toujours, j'ai tout perdu." C'était il y aura bientôt quarante-quatre ans et aujourd'hui encore, je ne peux pas relire ses mots sans le revoir effondré de chagrin et sans moi-même sentir dévaler mes larmes et trembler mes lèvres durant de longues minutes.
L'hiver, plus que l'automne, est la saison du souvenir. Les vivants restent pour pleurer les disparus... puis le printemps revient. Merci Meerkat pour cette note grave mais si juste, belle comme un requiem. J'aime beaucoup cette partie de celui de Fauré, un vrai baume sur les plaies de l'âme.
Merci de votre présence.
Il est vrai que la guerre me tétanise et que je porte en moi l'horreur des génocides. Je ne sais pas pourquoi. Parfois cela me submerge. Seuls les survivants peuvent raconter bien que l'on ne puisse rendre compte du réel. Mais quand même, combattre l'oubli. Bien que les atrocités se poursuivent toujours ça et là dans le monde.
Anita, ce que tu dis me bouleverse, je ne sais quoi dire d'autre. Oui, se serrer dans les bras, même de loin.
Naya et Chamamy, hé je suis bien vivante, même si des fois ça brinqueballe un peu. Désolée de vous coller dans le froid et la douleur, des fois j'ai besoin d'écrire ce que j'ai dans la tête par moments. Merci d'être là, c'est un soutien qui me fait un bien fou.
Moukmouk, j'ai cherché et cherché dans tes archives le billet que tu avais écrit justement à propos des esprits du second monde, mais je ne l'ai pas retrouvé. Tu t'en souviens ? C'est vrai les morts peuvent nous aspirer de l'énergie, mais c'est aussi en pensant à eux qu'ils restent un peu là. La bonne distance est difficile à trouver. Je n'ai jamais compris et je déteste cette idée de faire son deuil dont on nous rebat les oreilles.
Kinkapricorne, le souvenir d'un très proche disparu reste toujours, parfois douloureux, souvent apaisant. Il y a bien des cas où la mort est bienvenue.
Je suis nulle en musique classique, je n'écoute que du rock, du blues et un peu de chansons françaises. Mais je vais suivre ton lien. Une première initiation, qui sait ?
Je suis même pas dans le froid et la douleur, je suis dans la cuisine.
Gourmande comme tu es, il faut bien que je m'y mette deux jours avant
Naya, ah beh chouette alors ! miam miaou slurp miam !
(bon quand même, ne tombe pas au fond de ton chaudron magique)
J'aurais tellement de choses à dire, mais je n'y arrive pas.
Merci pour ces mots, denses et graves.
Sérénissime, déjà un signe me touche beaucoup. Savoir que tu as lu mon texte et qu'il te fait réagir. Car je sais fort bien que c'est trés difficile à commenter. Alors merci à toi
(et pareil pour ton billet aujourd'hui, que j'ai lu, qui m'atteint, et puis les mots manquent mais je vais y revenir)
Kinkapricorne, j'ai beaucoup aimé cette partie du requiem de Fauré. Des bises à toi.
Et moi, voilà ce qui me fait vibrer, ici. Toujours Elvis perkins, Moon Woman. Remarque que c'et dans le ton de mon écrit. Pas folichon on va dire
Does anybody have a light?
I'm cold as a stone
And it's dark in the night
And I'm up here all alone
Does anybody love you?
Does anybody love you?
Jolie ballade Moon Woman. Mais finalement, la vidéo d'Elvis Perkins que je préfère c'est celle-là. Je la trouve de meilleure qualité du point de vue de la prise de son. Forcément, puisqu'il n'y a pas le bruit de fond de la rue qui parasite un peu celle que tu proposais dans Incandescence.
C'est vrai qu'il est beau gosse Elvis Perkins.
Là au moins on le voit de face et on peut apprécier le jeu d'expressions qui passent sur son visage. Ce qui est arrivé à ses parents est au diapason de ton Spirit Song...
Kinkapricorne, un beau gosse, huhu
J'aimerais bien écrire comme lui certes... Savoir composer faire de la musique doit être fabuleux. C'est quelqu'un de fort qui semble surmonter ses deuils. Je regrette de ne pas avoir gardé les articles qui m'avaient tant plu à son propos. Parce qu'il est en plus très discret.
Tu dis dans ton commentaire n°3 sur Interlude "Je n'écoute pas la radio du tout," La radio, je l'écoute tous les jours. Je n'ai pas la télé et je reprends à mon compte la maxime de l'Ours Polaire (j'espère qu'il n'a pas de copyright) : "je préfère la radio, les images sont meilleures".
Justement, en confirmation ce que dit Ungerer dans son interview-fleuve, je viens d'entendre sur France-inter dans le cadre de l'émission "Carnets de campagne" qu'il y a un ancien camp de concentration en Alsace à Natzweiler Struthof. Voila qui fait écho à ton Spirit Song...
Mais l'émission portait surtout sur la présentation du Centre International d'Initiation aux Droits de l'Homme de Sélestat.
C'est terrible, la désolation et l'oubli des corps abandonnés là. La désincarnation plus que des croix blanches alignées cà et là...... Emouvante ta note oh combien.....