mapourika

J'ai, en ce moment, ce désir enfantin et joyeux de partir sans me retourner. Partie sans laisser d'adresse, la belle aventure. La vie change. Comme un cercle qui s'achève et le goût d'arpenter d'autres pistes, d'être ailleurs. Peut-on tout laisser derrière soi ? Un questionnement étrange pour moi qui ai toujours un pied dans le passé.

Dans cet état d'esprit du voyageur sans bagages, je déambule, j'interroge, je projette, me demandant par jeu quels sont les objets auxquels je tiens. Finalement, ils sont peu nombreux. Une poignée de souvenirs dans un léger baluchon. Les trois petits singes qui me chuchotent depuis toujours : ouvre grand tes yeux aveugles, tes oreilles sourdes et ta bouche muette ! des poids en cuivre du Guatemala qui s'emboîtent les uns dans les autres, un œuf bleu peint d'un mouton blanc et d'un mouton noir, un couple de chats et un couple de lions d'une minuscule arche de Noé italienne en bois, une statuette africaine, quelques cartes postales dont mon guetteur mélancolique et le hérisson de Youri Norstein, d'autres babioles encore...

Mais évidemment il y a les livres. J'ai déjà parlé de la cargaison de livres qui m'entoure. Je vivais avec un très grand lecteur, insatiable, qui lisait partout et tout le temps, un amoureux des livres, même s'il entretenait avec eux des relations parfois houleuses. L'amour n'est pas un long fleuve tranquille... J'ai toujours en moi cette image de lui, bien calé sur une chaise, les jambes posées sur le bureau avec Félicité étendue de tout son long sur ses cuisses remplissant son office de greffière attentive, totalement en partance dans l'ailleurs du livre, un crayon à la main pour tracer dans les marges d'imperceptibles hiéroglyphes, les pistes d'une réflexion toujours en mouvement. Sur le bureau des dizaines d'ouvrages empilés, en cours de lecture car il passait des uns aux autres. Tous posés sur leurs couvertures retournées de façon à ce que les titres, les auteurs, soient le moins visibles possible. Goût du secret et discrétion. Pas d'étalage. Lire par désir. Lire pour s'ouvrir aux autres possibles. Lire pour construire sa famille.

Depuis qu'il n'est plus là, ma relation aux bibliothèques de la maison a passé plusieurs phases. Au début, il m'était impossible de modifier quoi que ce soit parmi les deux niveaux des étagères. Je remettais soigneusement à leur place des livres que j'avais presque l'impression d'emprunter. Puis j'ai commencé à laisser un semblant de désordre en littérature, les policiers ont alors sauté les étalages, les poètes ont déplié les ailes, les ouvrages ethnologiques ont voyagé, les livres de chats ont été encore un peu plus indépendants. Mais il y a en a tant d'autres qui restent si étroitement accordés, bien serrés. Ils ne sont pas ensemble par hasard, une place précise leur a été attribuée selon des critères très personnels et affectifs, qui me restent encore mystérieux. Mais là je pense plutôt aux affinités singulières créées par le côtoiement, qui lient ces livres les uns aux autres, leur prêtent une vie, une histoire. Alors que j'ai longtemps pensé que je pourrais donner une bonne part du contenu des bibliothèques, aujourd'hui l'idée de séparer les livres, de les faire partir en solitaire à l'aventure ne me convient plus. Je rêvasse. Je me dis que ce que je voudrais, si je pouvais, si je savais, c'est brûler. Jeter les livres au feu. Un énorme brasier qui les engloutira tous ensemble. Partiront en flammèches joyeuses toutes ces pensées, tous ces mots. Des cendres, son esprit rejaillira encore plus vivant, débarrassé d'une gangue qui l'a parfois étouffé. Je ne le confonds plus avec les livres. Parce que tout simplement il est dorénavant en moi.
Est-ce pour cela aussi que je me dis que je pourrais un jour partir les mains vides ? Ceux que j'aime, vivants ou morts, ne me quittent jamais.

Bien sûr je ne brûlerai pas la bibliothèque de la maison, ce reflet du monde, dont Alberto Manguel cet immense lecteur témoigne sans cesse. Et avoir confié ce désir absurde m'en gardera. Mais sans doute la laisserais-je derrière moi, n'emportant que les livres que je saurai à présent être un peu de moi.

En photo, le lac Mapourika en Nouvelle-Zélande. Une terre où tout recommencer. Dans mes rêves.