Sauvage innocence
Par meerkat le jeudi 24 avril 2008, 15:10 - Pays d'enfance
Lorsque, enfant, je quittais le couvert de la brousse, mes pas me portaient toujours vers la termitière. Dans l'herbe haute, elle surgissait, cathédrale d'argile façonnée de salive et durcie sous le soleil comme une pierre rougeoyante, bien plus grande que moi. Le plus souvent je me tenais immobile à son pied, pressant mes mains posées contre ses flancs dont j'éprouvais les douces aspérités, écoutant la vie silencieuse qu'elle abritait. Telle une cour des miracles où mon esprit vagabondait, la termitière me parlait. Je rêvais les dédales où s'affairaient les ouvrières, les alvéoles des nurseries, les immenses garde-mangers débordant de graines, et au mitan le temple où la reine prodiguait des flottilles d'œufs.
Tant de passion à observer les petites bêtes, accroupie dans l'herbe, penchée au bord de l'eau, accrochée dans les branches. Tant de désir à les approcher et aussi parfois à les serrer d'un peu trop près. Il y eut dans mon enfance un temps de cruauté.
Je taquinais les soldats qui montaient la garde aux embouchures du royaume. Ils saisissaient avec fureur le brin d'herbe que je leur tendais et je les soulevais avant de les laisser retomber au sol, affolés, les éloignant de leur citadelle. Parfois je les piétinais, tandis qu'ils dressaient leurs dérisoires mandibules féroces. A la même période je dirigeais, dans le salon de la maison, l'hôpital des mouches. Mon frère les fournissait bien vivantes, je leur arrachais une aile ou quelques pattes et je les couchais bien bordées dans des petits lits de coton. Je me dévouais passionnément aux soins. Elles n'en réchappaient pas. J'organisais de temps à autre des combats de mantes religieuses en provoquant le face à face, elles s'y déchiquetaient. Il me hante encore ce souvenir d'avoir opéré un crapaud quand je me voulais vétérinaire. L'ayant endormi par je ne sais quelle substance volée dans l'armoire à pharmacie, j'avais fendu son doux ventre fauve avec un scalpel.
Un peu plus tard, dans la campagne provençale, sont venus les hannetons. A une époque, printemps ou été, ils pullulaient. J'enfermais ce lourd scarabée marron dans une grosse boite d'allumettes et je me dédiais à son éducation. Je l'emportais partout, escortée d'une odeur noire un peu collante. Un jour, le jugeant apprivoisé, je le relâchais, jouissant de ce vol bruyant et désordonné qui s'élevait péniblement. Et les lézards, dont la queue me restait entre les mains, mais que j'arrivais à enfermer dans une boîte en carton et qui, juste retour des choses, m'inquiétaient la nuit, se sauvant dans ma chambre.
Je participais au grand bal des luttes pour la vie, j'en observais les spectacles de mort. Aux araignées fondant sur leurs proies pour les poignarder et les paralyser avant de se mettre à en sucer la sève, j'ai offert des mouches moribondes. Je garde très vivace la longue séance de dévoration d'une souris par un serpent. Abasourdie, aplatie derrière un tronc d'arbre, j'ai regardé cette souris terrifiée et immobile se faire happer, le serpent la gober toute entière et baveuse, millimètre par millimètre, étirant de plus en plus les commissures de sa gueule pour l'engloutir. Et cette bosse, palpitante encore, qui glissait lentement le long de son cou.
Je me souviens aussi des bébés caïmans de la lagune d'Abidjan, minuscules et déjà prompts à dégainer des mâchoires plantées de dents pointues comme des dards. Mais eux, je ne me risquais pas à les approcher. Ni les fourmis rouges qui brûlaient la peau. Et je me tenais légèrement éloignée des colonnes de fourmis magnans qui dévoraient tout sur leur passage.
Mes expériences s'arrêtent là. Je ne cherchais pas à provoquer la souffrance, mais le reste d'un chagrin demeure. Une dette envers mes frères animaux. Je dois sans doute à ces accès sauvages d'enfance un profond respect de la nature et de la vie animale, une vraie tendresse pour les crapauds, êtres sages dont les yeux ont les couleurs du ciel avant la tornade. C'était sans doute aussi ma façon d'apprendre, d'être présente au monde et à moi-même. Comme un chat, je me voulais seule dans mon pays de brousse ou ma campagne. Il me fallait sentir mon sang couler dans mes veines, mon cœur bondir comme une carpe dans ma poitrine, mes cellules fourmiller de mille vibrations. Je devais éprouver la palpitation de ma vie, la puissance et la fragilité de mes propres forces.

Commentaires
Comme d'habitude quand tu parles de ton enfance, j'adore ce billet !
Mes actes de torture concernent les têtards. Et Dieu sait pourtant que je les aimais !! Mais... je leur ai quand même fait vivre de tristes moments. Je les mettais dans une seringue (sans aiguille évidemment) et pressais la seringue pour faire du jus de têtards...
J'ai souvent repensé à ça en me demandant si j'étais cruelle ou si je souffrais, enfant, d'un manque d'amour total pour les animaux.
Et puis l'été dernier... en gardant mon cousin, j'ai du intervenir trois fois pour sauver des sauterelles d'une mort certaine. La première lorsqu'il a enfoui et fait exploser un pétard dans un bocal où il avait mis une vingtaine de bestioles. Cette fois là je suis arrivée trop tard, mais il en fut quitte pour une bonne leçon de morale. Le lendemain, il a testé la noyade de sauterelles... dans un bocal fermé et rempli d'eau. "mais je voulais voir ce que ça fait une sauterelle qui se noie" Le surlendemain c'était le remake de ton hôpital de mouches... avec l'arrachage minutieux de pattes après pattes...
Au fond, je crois que ces expériences de vie et de mort sont assez normales pour un enfant et importantes pour son évolution... Par contre j'aimerai l'avis d'un pédo-psy pour savoir quelle notion cela permet d'intégrer !!! Ou bien... c'est que définitivement, toi, mon cousin et moi sommes bons pour l'asile...
Oh non rassures-toi leelolenne, mon père pédopsy n'a jamais regardé ses enfants comme de futurs psychopathes. Et pourtant il me reste quelques vagues souvenirs de marque d'amour pour les animaux (bien souvent des insectes aussi) qui n'y survivaient pas. Mon frère voulait être plus grand, inspecteur de mouche. Je crois que la seule chose à faire lorsque l'on assiste à ce genre de débordement amoureux, c'est juste d'expliquer à l'enfant la vie qu'il tient entre ses mains. Meerkat, j'adore ce billet, je te vois communiant avec cette nature sauvage. Je crois que tu es depuis longtemps pardonnée par l'amour que tu portes à tes chats :)
Leeloolène, du jus de têtard
Déjà portée sur la boisson ! Euh, tu le buvais ? Comme toi, j'avais la passionnite des têtards, j'en ai déjà un peu parlé donc je n'y suis pas revenue, mais je passais un temps fou à les cueillir, à les transvaser dans des bocaux, à compter les pattes. J'espérais tant assister à la métamorphose en grenouille que j'imaginais instantanée à un certain stade de développement. Hélas, ce n'est jamais arrivé ! Je ne les broyais pas dans une seringue, mais au bout du compte, ils ne survivaient pas vraiment à mes observations !
Sinon, ces jeux avec les animaux (surtout les pauvres insectes et pas les animaux à sang chaud) font partie de l'enfance. Ce serait même la marque d'une approche "scientifique" du monde. A ce stade, on n'imagine pas faire souffrir, ce n'est pas de la cruauté, ce sont des expériences.
Je suis sûre que cela m'a sensibilisée à la nature et m'a appris à la respecter. Je ne tue même pas une mouche depuis.
En tout cas, je vois qu'il y a des amateurs de mouches !
Valérie, hehe, un frère Grand Inspecteur de Mouches
C'est vrai, j'aime tant tous les animaux. N'empêche, quand je pense à ces jeux, ça me fait toujours un pincement au coeur.
Quand même, je penche plus pour l'expérimentation que pour l'expression d'un grand amour. A la même époque, jamais je n'aurais fait le moindre mal aux chats, à mon âne ou aux bêtes des troupeaux, que j'adorais. Mais les insectes, crapauds, lézards, c'était autre chose.
Les potes: planquez vous ! des fois qu'elle s'y remette et qu'elle s'attaque à vous !
Ben moi j'étais très bouddhiste et ma mère pas du tout. Elle m'a incité et me fournissait le matériel pour enfermer dans des bocaux des sauterelles. Je voyais bien qu'elles mourraient mais ma mère me disait qu'il suffisait de changer de bocal. Je ne sais pas s'il faut que je raconte ça à un psy
Voui voui, Dune a raison, planquez-vous les potes, vous n'avez pas idée de ce que la zumaine me fait subir en tortures bisounesques des plus raffinées. Au secours, sauvez-moi !
Chère Naya, un cas comme celui que vous exposez n'a encore jamais été observé dans les Annales de la Psychiatrie Mondiale. Pourrais-je céans rencontrer Madame Votre Mère ? Je vous remercie de me contacter dans les plus brefs délais.
Dune et Valentine, vauriens de greffiers, attendez un peu que je vous attrape !
Naya, allez, on est entre potes, tu ne vas pas me laisser accroire que tu ne concoctais pas des tambouilles de sauterelles dans ton chaudron ? Si ?
Les petits trous ??? T'avais pas fait les petits trous sur la boîte d'allumettes des hannetons ? C'est important les petits trous !!! :)
Cher Patenté, (je peux vous appeler par votre prénom j'imagine), ma chère et tendre mère n'est pas disponible. Je l'ai mise en bocal.
Meerkat > C'était soupe à la boue et aux herbes et je voulais toujours la faire goûter aux gens.Je crois que la vérité c'est qu'elle essayait de m'inculquer une sorte de conformité et qu'évidemment je faisais du zèle.
Tinou, bienvenue, contente que tu laisses un signe.
Oui, le hanneton avait des petits trous sur sa boite, mais il me semble qu'il avait aussi un fil à la patte, et surtout, il ne devait pas avoir grand chose qui lui convienne à se mettre sous les mandibules. 
Naya, soupe terrienne relevée d'herbes fines ? Déjà un sens culinaire bien aiguisé. Les cobayes appréciaient, j'imagine.
(PS : Patenté est satisfait)
Que ce billet est joli! J'en connais une qui faisait des cages à mouches avec deux rondelles découpées dans des bouchons en liège et reliées avec des épingles de couturière. Les mouches mettaient longtemps à mourir. J'ai honte !
A ma première visite, j'avais lu "sauvetage" au lieu de "sauvage"...
Oxygène, pendant que je jouais à l'hôpital, mon frère jouait au cirque, avec des cages qui ressemblaient fort aux tiennes.
Bienvenue au club des anciens moucheurs de mouches.
dieudeschats
tu parles d'un drôle de sauvetage ! 
Je pense que tous les enfants sont passés par là faire fumer un crapeau ou arracher les pattes des fourmis entous cas tous ceux qui ont eu la chance depouvoir vivre près de la nature.
Hum, ambiance d'enfance, j'adore
J'ai essayé de me souvenir d'expériences de ce type sur des animaux. Je n'en ai pas retrouvées. Je crois que j'en faisais plus avec les plantes. En particulier des parfums avec des pétales qui tournaient à la soupe de pourriture assez vite, à mon grand désespoir. Ou alors de la cuisine un peu zarbi ;-)J'ai beaucoup testé les plantes crues de l'herbe aux feuilles d'arbres divers.
Maintenant que je n'ai plus de frisson dans le dos à leur seule vue, je sauve des quantités d'araignées de l'aspirateur en les portant doucement dehors (oui, le désordre, elles aiment beaucoup
Des bises à ta petite fille sauvage ( et à toi bien sûr!)
j'ai beaucoup aimé lire ce billet,je ne me souviens pas de tortures particulières,en ce qui me concerne. Est-ce inquiétant? ceci expliquerait peut-être le fait qu'aujourd'hui je décime sans états d'âme mouches et fourmis, pardonnez moi, aussi les moustiques. Mais certes l'art de la construction d'une cage à hannetons vous a échappé! de simples boites?, je suis sans voix!, il y avait des fond de boites en bois très léger( de camenbert? horreur) et il suffisait de planter tout autour des dizaines d'épingles en cercle , puis un autre rond de bois (le mème de préférence) et voilà une joli cage ronde qui recevait un grillon. Ce compagnon suivait au pensionnat de la Nativité dans mon bureau (que je laissait entrouvert avec un bouchon)avec plus d'attention que moi les cours, car lui, participait de temps en temps. Et il mangeait même de la salade, bien qu'il/ils ne m'ait jamais précisé leur préférence végétarienne. La cage parfois avait un tapis de Vichy ou de tissu provençal, c'était selon.
Dans un premier temps, vu que je ne me souvenais d'aucune exaction commise sur des petites bêtes, ni sur des grosses d'ailleurs excepté d'avoir un jour un peu trop taquiné la chienne de ma tante qui du coup m'a pincé le ventre, j'ai pensé que je ne faisais pas partie de la confrérie (consoeurie) des tortionnaires animaliers.

À la réflexion, l'écrasement de quelques unes des toutes petites fourmis qui cheminaient sans relâche au pied du mur de la maison (que mes parents saupoudraient d'insecticide) m'est revenu en mémoire.
Puis à la troisième relecture de tous les commentaires, l'horreur des crimes commis m'est revenue en pleine face (merci Naya d'avoir précisé le rôle incitateur des parents).
Je peux l'avouer maintenant puisqu'il y a prescription, du moins je l'espère... J'ai tué quelques papillons selon la méthode enseignée par ma mère, ou mon père peut-être, càd en leur écrasant la tête entre le pouce et l'index alors qu'ils étaient pris sous l'un de ces petits filets de couleur pastel (rose ou bleu, rose pour moi puisque fille) que l'on trouvait alors chez tous les droguistes (qui vendaient aussi des martinets...) et que mes parents m'avait offert en pensant m'occuper à quelque chose d'instructif.
Ensuite il fallait récupérer le petit cadavre au fond du filet, lui déplier soigneusement les ailes et le mettre à sécher comme une pauvre fleur coupée entre deux feuilles de buvard, avant de l'épingler définitivement sur un présentoir en carton.
Combien vous dois-je Docteur Patenté ? :(
Jipes, tu me réconfortes ! Je crois effectivement qu'une bonne partie des enfants qui vivent à la campagne font ce genre d'expériences, sans vraie cruauté, "pour voir".
Heureusement, je n'ai jamais fait fumer un crapaud !
Lise, la petite fille sauvage te remercie des bises et t'en envoie elle aussi.
Elle est toujours là et tant mieux pour moi car elle a du punch.
A voir ton goût des recettes et les senteurs aujourd'hui, je me dis que ces premières expériences, bien qu'un peu zarbi, guident finalement une part de nos inclinations futures.
Quant aux araignées, je me demande toujours pourquoi elles aiment tant les baignoires et éviers dont il faut les aider à sortir.
Lolilola, je reconnais bien là ton talent pour les travaux manuels et ton délicat sens esthétique. Ainsi que ton amour de la scolarité. Mais ne crois pas qu'un napperon en vichy ou en tissu provençal excuse cette infamie de promener un grillon dans une cage à camembert !
Chère Madame Kinkapricorne, permettez-moi de vous féliciter En effet, l'amnésie qui a frappé momentanément vos souvenirs d'écrabouillage et d'épinglage de papillons montrent combien ceux-ci sont douloureux. Mais vous semblez néanmoins avoir su transmuter cette expérience plombante en or !

Je n'ajouterai qu'une chose : enfants, n'écoutez pas les bons conseils éducatifs de vos parents !
Ai je moi aussi oublié? J'étais si sage, solitaire et obéissante... :( Je refusais de manger le veau,le lapin et l'agneau,il fallait tout baptiser "viande"et encore on retrouvait tous les morceaux interminablement mâchés sous l'assiette
J'ai ouïe dire qu'une maman n'a pas reconnu son fils,chérubin blond bouclé,après une expérience risquée et dangereuse:de l'essence dans une fourmilière
le cher enfant s'est retrouvé après l'explosion noir de peau et le cheveu crépu,à l'hopital sa mère a refermé la porte de la chambre en s'excusant 
Mais ton délicieux billet ne traite pas tout à fait de cela et comme je ne condamne pas mes chats-je tente de sauver leurs innocentes proies_je comprends tout à fait l'innocente cruauté des enfants et leur curiosité