Lorsque, enfant, je quittais le couvert de la brousse, mes pas me portaient toujours vers la termitière. Dans l'herbe haute, elle surgissait, cathédrale d'argile façonnée de salive et durcie sous le soleil comme une pierre rougeoyante, bien plus grande que moi. Le plus souvent je me tenais immobile à son pied, pressant mes mains posées contre ses flancs dont j'éprouvais les douces aspérités, écoutant la vie silencieuse qu'elle abritait. Telle une cour des miracles où mon esprit vagabondait, la termitière me parlait. Je rêvais les dédales où s'affairaient les ouvrières, les alvéoles des nurseries, les immenses garde-mangers débordant de graines, et au mitan le temple où la reine prodiguait des flottilles d'œufs.

Tant de passion à observer les petites bêtes, accroupie dans l'herbe, penchée au bord de l'eau, accrochée dans les branches. Tant de désir à les approcher et aussi parfois à les serrer d'un peu trop près. Il y eut dans mon enfance un temps de cruauté.

Je taquinais les soldats qui montaient la garde aux embouchures du royaume. Ils saisissaient avec fureur le brin d'herbe que je leur tendais et je les soulevais avant de les laisser retomber au sol, affolés, les éloignant de leur citadelle. Parfois je les piétinais, tandis qu'ils dressaient leurs dérisoires mandibules féroces. A la même période je dirigeais, dans le salon de la maison, l'hôpital des mouches. Mon frère les fournissait bien vivantes, je leur arrachais une aile ou quelques pattes et je les couchais bien bordées dans des petits lits de coton. Je me dévouais passionnément aux soins. Elles n'en réchappaient pas. J'organisais de temps à autre des combats de mantes religieuses en provoquant le face à face, elles s'y déchiquetaient. Il me hante encore ce souvenir d'avoir opéré un crapaud quand je me voulais vétérinaire. L'ayant endormi par je ne sais quelle substance volée dans l'armoire à pharmacie, j'avais fendu son doux ventre fauve avec un scalpel.

Un peu plus tard, dans la campagne provençale, sont venus les hannetons. A une époque, printemps ou été, ils pullulaient. J'enfermais ce lourd scarabée marron dans une grosse boite d'allumettes et je me dédiais à son éducation. Je l'emportais partout, escortée d'une odeur noire un peu collante. Un jour, le jugeant apprivoisé, je le relâchais, jouissant de ce vol bruyant et désordonné qui s'élevait péniblement. Et les lézards, dont la queue me restait entre les mains, mais que j'arrivais à enfermer dans une boîte en carton et qui, juste retour des choses, m'inquiétaient la nuit, se sauvant dans ma chambre.

Je participais au grand bal des luttes pour la vie, j'en observais les spectacles de mort. Aux araignées fondant sur leurs proies pour les poignarder et les paralyser avant de se mettre à en sucer la sève, j'ai offert des mouches moribondes. Je garde très vivace la longue séance de dévoration d'une souris par un serpent. Abasourdie, aplatie derrière un tronc d'arbre, j'ai regardé cette souris terrifiée et immobile se faire happer, le serpent la gober toute entière et baveuse, millimètre par millimètre, étirant de plus en plus les commissures de sa gueule pour l'engloutir. Et cette bosse, palpitante encore, qui glissait lentement le long de son cou.
Je me souviens aussi des bébés caïmans de la lagune d'Abidjan, minuscules et déjà prompts à dégainer des mâchoires plantées de dents pointues comme des dards. Mais eux, je ne me risquais pas à les approcher. Ni les fourmis rouges qui brûlaient la peau. Et je me tenais légèrement éloignée des colonnes de fourmis magnans qui dévoraient tout sur leur passage.

Mes expériences s'arrêtent là. Je ne cherchais pas à provoquer la souffrance, mais le reste d'un chagrin demeure. Une dette envers mes frères animaux. Je dois sans doute à ces accès sauvages d'enfance un profond respect de la nature et de la vie animale, une vraie tendresse pour les crapauds, êtres sages dont les yeux ont les couleurs du ciel avant la tornade. C'était sans doute aussi ma façon d'apprendre, d'être présente au monde et à moi-même. Comme un chat, je me voulais seule dans mon pays de brousse ou ma campagne. Il me fallait sentir mon sang couler dans mes veines, mon cœur bondir comme une carpe dans ma poitrine, mes cellules fourmiller de mille vibrations. Je devais éprouver la palpitation de ma vie, la puissance et la fragilité de mes propres forces.