mackenzie

Je l'ai rencontré un soir, silencieux et intense, croisement de loup et de cigale, croissants de lune dans les yeux.
Il était poseur d'interrogations, comme il y a des poseurs de traverses et des poseurs de lignes.
Il était convaincu qu'il était innombrable, comme autrefois la meute. La multitude ne l'avait pas quitté. Tous les humbles fantômes, toutes les langues de la terre pouvaient parler en lui. Il aimait conjuguer le monde à tous les verbes et à tous les temps.
Il était à l'écoute des instants. Le chasseur qui s'était éveillé en lui était de ceux qui ne veulent pas tuer mais saisir la vie, il laissait la vie courir au fil du temps qui passe.
Il était guetteur d'apparences. Passant au revers des choses, il se glissait sur des versants inexplorés, cherchant à éclairer la vie et les hommes sous des jours toujours nouveaux. Il était rassembleur de paroles, accordeur de sens et de sonorités.
Il allait, jamais au pas, dévorant des kilomètres d'éternité. Il parcourait les rues et les nuits et, de ces milliers de détails pêchés au hasard de sa quête, il faisait une œuvre qu'il ne savait nommer. Il utilisait bien pour ce faire du papier, de l'encre, des mots, des phrases, des objets, mais cela n'avait rien à voir avec ce que l'on peut en écrire. Ecrire c'est coucher sur le papier, la vie ne se couchait pas.
Il parlait peu, mais volontiers pour ne rien dire, il s'amusait de donner à voir des vessies pour des lanternes, d'attiser le feu sous les braises.
Il se demandait toujours comment on avait inventé l'écriture, quelle main incertaine avait tracé les premiers traits. Il se disait que la chevauchée des pattes de loups courant dans la steppe avait dessiné les débuts du chemin des mots.
Il aurait sans doute aimé écrire sur les murs d'une ville et regarder les hommes suivre la ligne d'écriture, passant d'une rue à l'autre. Ecrire sur la terre et regarder les hommes lire, marchant la tête penchée.
Il s'émerveillait toujours des jeux. Qu'ils soient de langage ou d'amour, les jeux le faisaient rire aux larmes. Rires et larmes. Comme la vie. Comme sa vie.
Il a changé de monde. Une aventure sans réplique. Son cœur immense a empli son corps.
Il avait tout compris de moi. Je commence seulement à mieux le comprendre.

Illustration : Aladdin de Thomas Mackenzie, via le merveilleux site Spirit of the Ages (merci à l'Arpenteuse)