A la source des loups
Par meerkat le lundi 25 août 2008, 10:31 - Pays d'enfance

Il y a un goût, un parfum, des sensations, une image, des murmures. Qui persistent. Un de mes premiers souvenirs sans doute, mais bien des traces fugitives s'inscrivent plus tôt encore, rêvées ou tant entendues esquisser qu'elles sont devenues vivantes. J'ai trois ans. Je suis sur la plage Aïn Diab, celle que visitent les loups dans leurs songes, assise au creux de dunes plantées de hautes herbes ondulantes. Je ressens la lumière bleue intense et blanche, l'odeur brumeuse de la mer, la douceur épaisse du sable, le frôlement du vent et la griffe brûlante du soleil. J'entends les vagues sucer avidement des langues de plage. J'ai dans mes mains potelées le repas préparé par ma grand-mère : entre deux morceaux de pain doré, des tranches de tomate et de concombre arrosées d'un filet d'huile d'olive. Je soulève la tranche du dessus, le rouge sombre des tomates, le vert tendre du concombre, le semis translucide des pépins m'éclaboussent de douceur, le parfum suave m'enrobe par coulées. Je mange lentement, langoureusement, toute entière dans mes bouchées, tétant l'onctuosité du mélange, sentant sa glissade délicieuse le long de ma gorge. La chaleur a amolli les crudités, la saveur est confite, à peine flétrie, réveillée de quelques grains croquants de sable. Je lèche mes doigts. Plénitude de l'instant. Je joue à présent à la lisière de l'eau, sous mes coups de talon jaillissent des gerbes d'étincelles liquides. Je m'avance, la mer lèche mes genoux ronds. Quelques pas et je suis prise par un rouleau. Submergée, emportée dans une courbe argentée d'écume, tirée et raclée contre le fond mouvant. Mon frère me rattrape à bras le corps, hoquetante, glissante et salée contre lui. Sous ma peau courent mille petits poissons. Nous retournons dans l'eau en nous tenant la main. Nous enfonçant plus avant apprivoiser la mer. Et je sais déjà que la mer nous aime, la mer des plages marocaines, celle qui se déroule vers le Sud, et qui boucle la terre.
Photo Quand je serai grande de Anita (un clin d'oeil d'amitié, pour ton regard et tes mots, pour un pays d'ailleurs)

Commentaires
Sourire attendri qui remonte vers les oreilles les commissures de mes lèvres. Nos similitudes sont un vrai petit bonheur.
Naya, je souris à mon tour alors. Je te vois grignotant des sandwichs à la tomate, assise face à la mer, les doigts de pieds jouant dans le sable. Mais, à mon avis, tu ne t'es pas laissée attraper par une vague !
il y a de la douceur, de la sensualité énormément, et de la violence ...
quel cocktail, meerkat
Merci aussi pour les mots... et pour le goût du sandwich que je sens presque sur mes lèvres! pain, tomate, huile d'olive, y a pas meilleur! encore que la palourde... As-tu, depuis, renoué avec d'autres mers?
Oh que si je me suis faite avoir par les vagues. les bons gros rouleaux que j'aimais aller prendre au fond de l'eau surtout les jours d'orage. Ils allaient par trois et des fois j'avais pas assez d'air.
Je mangeais des pêches dont j'aimais que le jus coule partout et que c'était même pas grave, il suffisait de retourner dans la mer, encore et encore.
Les tomates avaient du goût à cette époque là... Celles de ta grand-mère devaient être sublimes et son sandwich me fait bien envie. Mais le grain de sable qui craque sous la dent, je déteste ! Et s'il y en a plusieurs alors là, je recrache tout ! Ce doit être pour ça que je n'ai pas de souvenir de véritable pique-nique sur la plage.
Par contre je me rappelle très bien le jour où mon père m'a repêchée de justesse alors qu'une vague m'avait submergée et que je venais de couler à pic. Ce devait être au Grau-du-Roi ou bien aux Saintes-Maries, j'avais quelque chose comme trois ans et demi, et bien sûr je ne savais pas encore nager.
La plage que les loups visitent dans leurs songes me fait rêver... Je vois leurs ombres se profiler devant l'océan qui scintille sous la pleine lune et j'entends leur chant d'amour qui se mêle au bruit du ressac.
Une légende du Languedoc et une autre en Provence, comme par hasard toutes les deux parlent de chevaliers...
loupiotte, à notre prochaine rencontre on se boit un cocktail, un vrai, plein de couleurs et d'alcools au bar d'un grand hôtel. Je suis en train de prendre les bonnes résolutions de rentrée (tu sais, comme l'achat des cahiers !), et il serait temps de satisfaire quelques souhaits. Fréquenter le bar d'un grand hôtel en est un (Hemingway doit rôder par là).
anita, des palourdes ? miam ! Hop, au menu !
A part l'Atlantique de mon enfance, c'est surtout la Méditerranée que j'ai connue. Et un peu les Caraïbes et le Pacifique.
Naya, tu me donnes une envie folle de me baigner, rien que de penser à plonger au milieu des vagues, je voudrais y être. C'est vrai que par mauvais temps, c'est encore plus impressionnant. Bon quand est-ce qu'on y retourne ?
Kinka, nous sommes deux repêchées donc
Je me souviens très bien de cette sensation d'avoir été tirée et roulée dans l'eau et d'avoir bu une sacrée tasse.
Aïn Diab, qui est un quartier de Casablanca avec une grande plage et une corniche, veut dire "la source des loups", mais je ne sais pas d'où vient ce nom. Une belle histoire de prince arabe des Mille et Une Nuits peut-être.
Meerkat, ton sandwich me fait saliver de bon matin. J'aime énormément ce souvenir rempli de chaleur estivale... tiens tu me donnes envie de Maroc toi
C'est à ain diab ? Et de la foret de mimosas t'en souviens tu ?
Quand même, ça manque de fromage.
Il me suffira de revenir relire ce billet de temps en temps, lorsque la mer me manquera trop ! Merci !
Valérie, tu connais le Maroc ?
L'Ane kif-kif, oui c'est Aïn Diab, une des plages de Casablanca où je suis née. Tu connais ? Il m'en reste pas mal d'impressions, d'images, de sensations mais rien de très construit, j'en suis partie à 5 ans. Et pas de souvenirs d'une forêt de mimosas, dommage ! Maintenant, je me dis que j'aimerais bien y retourner.
DDC, de la vache qui rit ?
Fauvette, la mer finalement manque à beaucoup d'entre nous. Il faudrait pouvoir vivre à côté (enfin, un de ces quatre, elle pourrait bien monter jusqu'à la capitale
)
C'est une notes qui plairait beaucoup à mes deux soeurs ! Elles qui ont eue la chance dde grandir dans ce beau pays avec ses plages au sable incandescent et ses saveurs orientales si particulières ! Moi ca me fait rêver ta note je m'y suis vu un instant un peu comme unpetit bout de moi qui n'a jamais vraiment fait partie de moi malgré mon désir, je suis arrivé trop atrd...La famille avait déjà abandonné Meknès pour la grisaille de Paris, je me suis souvent demandé si je serais devenu un autre humain en ayant grandi là bas comme mes soeurs ?
Ah, les rouleaux d'Aïn Diab ! Ils sont si dangereux que beaucoup y ont laissé leur vie. Cette petite Meerkat de trois ans était bien téméraire.
Non Meerkat, et c'est bien pour cela que tu me donnes envie
Tchitcha la fava
Une cour d'école qui résonne de cris d'enfants et les grands sacs de noyaux d'abricot avec lesquels on joue sous le préau. Je me souviens. Tchitcha la fava crient les grands en sautant les uns sur les autres. Langue inconnue, sens inconnu. Casa et la lumière dorée des rues espagnoles près du port. Les dattes qu'on écrase sous les pieds dans cette perpétuelle odeur d'automne. Je gravis l'escalier et chaque palier me parle de pays, de continents et de culture différents.
Jipes, les récits marocains de tes soeurs et de tes parents, c'est peut-être ce qui t'a guidé vers l'Afrique plus tard ? Tu es quand même un peu de Meknés puisque tu en as tant entendu parler et que tu étais attiré par ce pays.
Oxygène, es-tu installée dans ton nouveau pays ? Ma mère m'a toujours dit que j'avais bien failli me noyer ce jour là. J'ai plein de bribes de souvenirs qui remontent, Hanfa, l'Eden Roc, l'école maternelle, le parc... et pour la première fois, un vrai désir d'y revenir.
Valérie, en tout cas, dans mes souvenirs, c'est lumineux, rempli d'odeurs et de saveurs. Dans la réalité, ce doit être bien plus fort.
L'Ane
je voudrais revoir le port. Les frères de ma grand-mère qui étaient scaphandriers ont participé à la construction de la grande jetée. Tu parles des dattes, je me souviens du goût des figues de Barbarie.
Tchicha la fava ! Merci kif kif chameau de faire remonter ce souvenir... Meerkat, je suis enfin installée dans mon nouveau pays.
Aïn Diab.....j'ai bien connu....dans les années 65-75!!!! Que l'eau était froide et la plage dangereuse,on se baignait dans des piscines d'eau de mer construites sur les rochers....
Que de souvenirs,mes deux enfants sont nés à Casa,et on était heureux.
On s'est peut-être croisées sans le savoir?
Chamamy, toute heureuse de ton retour !

Nous allons pouvoir monter un club des anciens d'Aïn Diab ! Evoquer Casablanca m'a donné envie de revoir la rue où je suis née et certains endroits dont j'ai juste de vagues souvenirs. Mais jeme souviens très bien du couscous marocain et de la pastilla ! Allez, un thé à la menthe avec un zlabia au miel.
Ce texte comme une nouvelle de Le Clézio...
Ces saveurs d'enfance, si fortes tant on est dans l'instant...C'est peut-être ça, tout simplement, le "paradis perdu".
Bises
Lise, pfiou la référence, Le Clezio je l'adore !
Vrai que cette capacité à être dans l'instant, à le vivre avec passion et à le penser éternel est une force de l'enfance. Parfois ça revient, mais c'est rare.
Bises à toi aussi. J'espère que ta rentrée se passe bien.
Magnifique blog
Mon ceour et "mon chez moi" sont aussi en afrique (Home is where the heart is...) et jusqu'à la fin de mes jours, I will treasure my memories of my unique African childhood..:)
India J, merci, tu me touches beaucoup.
Je sais que l'Afrique nous a tellement marquées. Comment ne pas avoir pour toujours ce pays dans son coeur ?