grande_fille

Il y a un goût, un parfum, des sensations, une image, des murmures. Qui persistent. Un de mes premiers souvenirs sans doute, mais bien des traces fugitives s'inscrivent plus tôt encore, rêvées ou tant entendues esquisser qu'elles sont devenues vivantes. J'ai trois ans. Je suis sur la plage Aïn Diab, celle que visitent les loups dans leurs songes, assise au creux de dunes plantées de hautes herbes ondulantes. Je ressens la lumière bleue intense et blanche, l'odeur brumeuse de la mer, la douceur épaisse du sable, le frôlement du vent et la griffe brûlante du soleil. J'entends les vagues sucer avidement des langues de plage. J'ai dans mes mains potelées le repas préparé par ma grand-mère : entre deux morceaux de pain doré, des tranches de tomate et de concombre arrosées d'un filet d'huile d'olive. Je soulève la tranche du dessus, le rouge sombre des tomates, le vert tendre du concombre, le semis translucide des pépins m'éclaboussent de douceur, le parfum suave m'enrobe par coulées. Je mange lentement, langoureusement, toute entière dans mes bouchées, tétant l'onctuosité du mélange, sentant sa glissade délicieuse le long de ma gorge. La chaleur a amolli les crudités, la saveur est confite, à peine flétrie, réveillée de quelques grains croquants de sable. Je lèche mes doigts. Plénitude de l'instant. Je joue à présent à la lisière de l'eau, sous mes coups de talon jaillissent des gerbes d'étincelles liquides. Je m'avance, la mer lèche mes genoux ronds. Quelques pas et je suis prise par un rouleau. Submergée, emportée dans une courbe argentée d'écume, tirée et raclée contre le fond mouvant. Mon frère me rattrape à bras le corps, hoquetante, glissante et salée contre lui. Sous ma peau courent mille petits poissons. Nous retournons dans l'eau en nous tenant la main. Nous enfonçant plus avant apprivoiser la mer. Et je sais déjà que la mer nous aime, la mer des plages marocaines, celle qui se déroule vers le Sud, et qui boucle la terre.

Photo Quand je serai grande de Anita (un clin d'oeil d'amitié, pour ton regard et tes mots, pour un pays d'ailleurs)