Mon coeur le soir
Par meerkat le samedi 8 novembre 2008, 15:20 - Bibliorêves
Quelqu'un t'a quitté à la croix des chemins, et tu regardes longuement en arrière. Pas argentés dans l'ombre des petits pommiers rabougris. Pourpre, l'éclat du fruit dans les branchages noirs, et dans l'herbe mue le serpent. O ! l'obscurité; la sueur qui paraît sur le front glacé et les rêves tristes dans le vin, à l'auberge de village sous les poutres noires de fumée. Toi, encore lieu sauvage, dont la magie change en îles roses les nuées brunes du tabac et qui tire des profondeurs le cri sauvage d'un griffon, quand il chasse autour de noirs écueils au milieu de la mer, de la tempête, de la glace. Toi, métal vert et visage de feu au-dedans, qui veut partir et chanter les temps sombres de la colline aux ossements et la chute flamboyante de l'ange. O ! désespoir, qui avec un cri muet tombe à genoux.
Un mort te visite. De son cœur s'épanche le sang que lui-même a fait couler, et dans le sourcil noir niche un instant indicible; sombre rencontre. Toi — une lune pourpre, quand l'autre apparaît dans l'ombre verte de l'olivier. Le suit une nuit impérissable.
Georg Trakl - Métamorphose du Mal (extrait) in Sébastien en Rêve
Né en 1887, le poète autrichien Georg Trakl est mort une nuit du 3 novembre 1914, à 27 ans. Paralysie cardiaque due à l'absorption d’une trop forte dose de cocaïne. Les autorités de l'hôpital militaire concluent à un suicide. Overdose de désespoir, overdose de la boucherie de Grodek, overdose des tranchées de l'horreur, overdose des corps déchiquetés dans la boue des matins de cendre. Il est tombé une obscurité de pierre écrivait-il, ne supportant plus de voir le monde se briser en deux.
Une étincelle de joie pure et l'on serait préservé songeait-il aussi. Juste un peu d'amour sans doute.
Qui peut-il avoir été ? s'interrogeait Rilke. Personne ne le saura. Mais Georg Trakl, qui disait de lui je suis à moitié né, je suis complètement mort, aimait entendre les oiseaux.
Le titre Mon coeur le soir est emprunté à un autre poème de Georg Trakl

Commentaires
Ce texte prend à la gorge...
Anthom, Georg Trakl était un homme profondément malheureux, déchiré. S'il a succombé à une overdose de morphine sans doute parce que soigner les blessés de la bataille de Groddek lui devenait insoutenable (il était infirmier), la souffrance n'a jamais cessé de l'accompagner. Il est un très grand poète, lyrique et sombre. Je suis contente de savoir qu'il te touche.
En ces périodes, je pense à mon grand-père, qui a passé toute la guerre de 14-18 sur le front, en Champagne, à Verdun, en Artois, et jusque dans les Balkans, à toute cette horreur de toutes les guerres. Et à Geog Trakl. Et à Robert Desnos. Et à tous.
Mon grand père aussi avait fait Verdun où il avait été gazé, de la guerre et de ce qu'il y avait vu et vécu, jamais il n'avait accepté d'en parler tant l'horreur était imprimée sur ses rétines! Et à relire ce texte je pense également à Otto Dix et à ses dessins bouleversants.
Pour moi, un inconnu.
Grâce à toi, une découverte, forte et sombre.
Merci
Comme anita, je te remercie de m'avoir fait découvrir ce poète. Ces quelques lignes et cette biographie frappent au coeur.
Au delà du temps, comme une corde de cristal, se tend la douleur des hommes.
Elle est primale, initiale, elle est issue de la noirceur de nos origines et parfois de nos destinées.
Merci pour cette découverte
Anthom, mon grand-père, que je n'ai pas connu, ne parlait pas non plus de la guerre. En 4 ans, il n'a jamais pu revenir chez lui en Provence et voir les siens.
merci pour Otto Dix, que je ne connaissais pas.
anita, samantdi et l'âne, merci à vous de votre présence et de votre attention.
Allez l'âne, je n'interdis plus, il est temps que la ville de Nîmes s'anonymise. Et puis à toi, elle va si bien, alors donc... c'est quand même une belle ville.
Merci pour ce très beau texte. Cette guerre là c'est vraiment l'horreur. Des nobles généraux pour qui ceux qui se font tuer ne servent qu'à ça.
Moukmouk, merci de ton passage
Toutes les guerres sont horribles, mais la Grande me fait particulièrement horreur. Est-ce que c'est parce que l'on a dit que c'était la dernière ? Ou parce que c'étaient les tranchées, la boue, la vermine, les gaz ? Tous ces soldats partis la fleur au fusil et envoyés à l'abattoir pour conquérir 300 mètres ? Les fusillés pour l'exemple ? Enfin bref... Et en plus tout ça continue, un peu partout.
Quel texte étonnant et triste un poète très intense apparemment
je suis en train de lire "la Ferme de Navarin" de Gisèle Bienne dans la collection L'Un et l'Autre chez Gallimard. L'auteure a suivi l'itinéraire de Blaise Cendrars qui a perdu un bras et sans doute l'espoir dans cette boucherie ...
"Je suis toujours dans le département de la Marne et je cherche la ferme de Navarin.
Les croix des cimetières convergent au loin sur le ciel vide. Des champs de croix, plusieurs champs. Ici, nous sommes presque à mi-distance de la Somme et de Verdun. Je gare la voiture le long d'un champ sous un cerisier et, après avoir à nouveau consulté la carte, je franchis des talus et coupe au court pendant que Blaise me souffle à l'oreille : "N'aie pas peur de marcher dans les ténèbres ou de glisser dans du sang./ On ne sait jamais ce que l'on fait, on ne sait jamais où l'on va./ La vie est dangereuse." G.B.
Jipes, peut-être que c'est l'intensité qui nous porte, dans la tristesse ou la joie. C'est ce que j'aime bien me dire quand la vie semble un peu trop douloureuse.
loupiotte, merci merci pour cette référence, je ne connaissais pas ce livre, et c'est une belle idée de partir à la rencontre des morts sur les champs de bataille. Je crois bien qu'un jour j'irai à Verdun ou dans une plaine de la Somme (encore que la Somme n'est plus ma tasse de thé, zut, je me rends compte que j'ai la géographie sélective ! Aix, Nîmes, Amiens... à la baille !)
En attendant, je me balade (rarement quand même) dans un cimetière allemand, à côté de chez moi, un endroit terrible et splendide. Ai-je une case de travers ?
La guerre me fait horreur. Mais c'est un lieu de silence, de souvenir. Je passe entre les croix, je regarde les noms, et ils sont tellement jeunes, tués au moment du Débarquement.
(peut-être aussi que le cimetière où je serais censée aller me promener, je n'y mets jamais les pieds)