Quelqu'un t'a quitté à la croix des chemins, et tu regardes longuement en arrière. Pas argentés dans l'ombre des petits pommiers rabougris. Pourpre, l'éclat du fruit dans les branchages noirs, et dans l'herbe mue le serpent. O ! l'obscurité; la sueur qui paraît sur le front glacé et les rêves tristes dans le vin, à l'auberge de village sous les poutres noires de fumée. Toi, encore lieu sauvage, dont la magie change en îles roses les nuées brunes du tabac et qui tire des profondeurs le cri sauvage d'un griffon, quand il chasse autour de noirs écueils au milieu de la mer, de la tempête, de la glace. Toi, métal vert et visage de feu au-dedans, qui veut partir et chanter les temps sombres de la colline aux ossements et la chute flamboyante de l'ange. O ! désespoir, qui avec un cri muet tombe à genoux.

Un mort te visite. De son cœur s'épanche le sang que lui-même a fait couler, et dans le sourcil noir niche un instant indicible; sombre rencontre. Toi — une lune pourpre, quand l'autre apparaît dans l'ombre verte de l'olivier. Le suit une nuit impérissable.

Georg Trakl - Métamorphose du Mal (extrait) in Sébastien en Rêve

Né en 1887, le poète autrichien Georg Trakl est mort une nuit du 3 novembre 1914, à 27 ans. Paralysie cardiaque due à l'absorption d’une trop forte dose de cocaïne. Les autorités de l'hôpital militaire concluent à un suicide. Overdose de désespoir, overdose de la boucherie de Grodek, overdose des tranchées de l'horreur, overdose des corps déchiquetés dans la boue des matins de cendre. Il est tombé une obscurité de pierre écrivait-il, ne supportant plus de voir le monde se briser en deux.

Une étincelle de joie pure et l'on serait préservé songeait-il aussi. Juste un peu d'amour sans doute.

Qui peut-il avoir été ? s'interrogeait Rilke. Personne ne le saura. Mais Georg Trakl, qui disait de lui je suis à moitié né, je suis complètement mort, aimait entendre les oiseaux.


Le titre Mon coeur le soir est emprunté à un autre poème de Georg Trakl