Elle s'appelait Rosie
Par meerkat le dimanche 9 novembre 2008, 13:03 - Terre animale
Il n'y a pas si longtemps, elle s'appelle Rosie. Rosie a un gros nez et un heureux caractère. Elle vit aux alentours de la ferme avec ses congénères, mange des pommes de terre, des fruits et des restes, se régale de glands et d'herbe en traînassant la forêt, adore fouiller le sol de son groin pour débusquer les odeurs, mâchonner les racines. Elle a une portée par an et allaite ses quelques loupiots sur la paille de l'étable durant deux bons mois. Oh, le patron n'est pas toujours aimable, et bien sûr, un de ces jours Rosie ou son frère seront vendus ou bien proprement égorgés pour nourrir la tablée. Mais il auront mené leur vie. Une vie de cochon, qui a un besoin vital de compagnie, qui aime marcher et mastiquer, se gratter les oreilles, se rouler dans la boue.
Elle s'appelle à présent XWZT2008. Elle est génétiquement modifiée. Déformée par l'immobilité forcée, elle vient d'accoucher d'une tripotée de marmots, ses tétines résistent mal à leur voracité, elle n'a pas la place de se retourner dans son box bétonné pour leur échapper. Elle est attachée. Bientôt, le gardien meulera les dents des porcelets ou les arrachera. Il en profitera pour les castrer et leur couper la queue. Sinon, une fois mis à l'engraissage, tant l'ennui est mortel et la peur folle, ils se la dévoreraient les uns les autres rien que pour s'occuper. Ces mutilations font partie des "soins du porcelet", elles se pratiquent sans aucune anesthésie. Quant à XWZT2008, au bout de deux semaines, elle va devoir retourner immédiatement à sa fonction de reproductrice, le verrat ou l'inséminateur l'attendent déjà.
Dans ce hangar blafard, surpeuplé, ils sont tous là, les "produits porcins". Le gardien n'a pas oublié de mettre son casque antibruit tant les cris stridents des bêtes sont insupportables. Il n'a pas de masque, et pourtant l'odeur d'ammoniaque de l'urine est effroyable. Enfermés dès leur naissance, exclus du monde des vivants, les cochons ne sortiront que pour être abattus. Ils ne verront jamais la lumière du jour. Impotents, pouvant à peine bouger un pied, sans identité, sans singularité, sans rien qui les rattache à leur vie animale. Parqués, manipulés, piqués, gavés comme s'ils étaient des machines. Ils sont devenus des machines. Des machines vivantes. Des produits. Exploités par l'industrie agroalimentaire pour faire du lard au moindre coût, avec une violence d'autant plus imparable qu'elle est érigée en système économique, qu'elle est cachée, recouverte du plomb du silence, de la honte, du malaise.
L'élevage industriel des porcs représente en France 95% au moins de la production. On tue aujourd'hui dans les grands abattoirs 850 porcs à l'heure. Et les cochons ne sont pas les seuls. Du côté des "produits avicoles" les conditions d'enfermement et de traitement sont atroces. Chaque année, ce sont 50 millions de poussins mâles et 30 millions de canards femelles qui sont jetés vivants au broyeur au prétexte qu'ils sont "inadaptés à la production". Les poussins mâles puisqu'ils ne pondent pas d'œufs, et les canettes qui s'engraissent moins facilement que leurs homologues mâles pour faire des boîtes de foie gras.
Notre consommation hurle la souffrance et la peur, pue la mort.
Comment pouvons-nous nous accommoder de cela ? Comment est-ce que moi, je peux y penser et puis m'arrêter d'y penser ? Parce que c'est trop douloureux, trop complexe, que je ne sais pas comment faire ? Comment est-ce que je peux continuer à acheter du jambon sous vide ? Mais si je n'en achetais plus, en quoi est-ce que cela changerait vraiment la donne ?
Comme ces animaux domestiques que nous excluons du paysage et de la vie qui sont les leurs, c'est la terre, l'eau, les plantes, la vie sauvage, que nous traitons avec la plus grande des brutalités et que nous faisons disparaitre. Il y a trop de souffrance. Nous, les animaux humains, il serait temps de comprendre que nous ne sommes pas les possesseurs de la nature. Quand nous préoccuperons-nous de limiter notre emprise ? Je veux croire en un droit des animaux à vivre leur vie, en un élevage qui maintient le lien et le respect avec les bêtes. Je veux croire qu'un jour nous saurons réaliser, avec le philosophe Dominique Lestel, que l'homme est devenu humain à travers ses agencements avec l'animal, en inventant des façons de vivre en commun, pas en se séparant de lui.
Je ne peux que vous inviter à lire le billet de dieudeschats sur les Iles Féroces. C'est ce billet qui me décide à écrire, et à alimenter ma rubrique Terre animale. J'ai besoin de réfléchir à la question de nos relations avec les animaux. Pour l'instant, c'est ma façon d'agir.
Sources :
Florence Burgat - Liberté et inquiétude de la vie animale
Jean-Christophe Bailly - Le versant animal
Elisabeth de Fontenay - Le silence des bêtes
Hors-Série Télérama - Bêtes et Hommes

Commentaires
C'est en faisant prendre conscience aux personnes alentours de nous que l'on changera petit à petit les choses. Il m'est arrivé d'expliquer à des personnes qui hésitaient devant la diversité des oeufs emballés à quoi correspondaient les numéros imprimés sur ces oeufs. Leur expliquer les conditions de vie des poules et poulets, leur dire l'inhumanité des oeufs de batterie, tenter de réveiller l'humanité pour faire évoluer les conditions de vie des animaux. Oui je crois que si l'on choisi de ne manger autant que faire ce peut, que des produits éthiques, on fera changer les conditions de vie des animaux. Il faut dire, redire, montrer, il n'y aura que comme cela que l'on changera notre façon de faire.
Chacun peut apporter sa petite pierre à l'édifice, s'est la répétition des petites actions qui fera bouger les choses.
Cette conception industrielle de la vie a eu de fâcheux antécédents chez les zumains. Même principe de concentration, d'efficacité et de rentabilité...
C'est le prix à payer pour vivre à 7 milliards et à fabriquer des milliards de dollars.
Valérie, Catherine, Oxygène, c'est vrai, il y a des gestes à faire, notamment regarder l'élevage puisqu'il y a des normes de "confort". Et pour les poulets, je pense que cela a permis d'améliorer leur vie, la "demande" de consommation s'est clairement orientée vers les poulets fermiers, mais pour tous ceux qui sont vendus en découpe...
Mais c'est tellement tenu sous silence. Cette violence est tellement invisible, cachée dans des hangars, des abattoirs, justifiée par des principes d'économie.
En tout cas, merci de vos coms, c'est un sujet plombant, et ils me réconfortent.
Moukmouk, non, je n'ai pas envie de te suivre sur ce terrain. Celui du fric oui évidement, tout est toujours une affaire d'argent à gagner par certains. Mais je ne pense pas que l'élevage industriel contribue à nourrir les masses. Je ne vois pas pourquoi un élevage traditionnel n'y contribuerait pas. Je n'ai pas d'éléments là-dessus, mais je n'y crois pas (bon, je vais chercher).
Gueule, oui gueule et exprime haut et fort, je ne sais pas faire si bien, j'ai juste fuis le rayon charnier des supermarchés..
"fui", désolée
Quand je croise un semi-remorque transportant des animaux, pardon des "produits de boucherie", ça me fait le même effet que de lire ce texte... la peine, la honte, la rage. Merci pour ta note.
planeth, je vais me décider à faire comme toi. Pour les oeufs, le poulet, on peut avoir des références sur l'élevage (enfin, sur des conditions un peu meilleures), mais le jambon, là il me reste en travers de la gorge. Je ne crois pas que l'on puisse trouver du jambon de cochons non élevés en hors-sol en supermarché.
DDC, oui, comme toi. Le transport c'est insoutenable. Quand on sait en plus que c'est la seule occasion de sortie des bestiaux.
Il y a déjà bien longtemps que je passe au large des rayons boucherie, écœurée, consciente de ces conditions d’élevage et de toutes les cochonneries qu’on fait ingurgiter à ces animaux. Je ne suis pas devenue végétarienne pour autant, non, j'apprécie la bonne viande, mais je n’en achète que très rarement. Par contre de plus en plus d’éleveurs qui pratiquent un élevage traditionnel, proposent des cartons de 5kg de viande, sans intermédiaire. Il y a huit jours, je me suis décidée, j’ai commandé cinq kilos de bœuf à un copain éleveur et si la saveur de la viande est à la hauteur de ce qu’on me dit, je pense que c’est une solution que j’adopterai définitivement. Je choisis ainsi de soutenir un élevage de qualité et respectueux. Ça me va très bien, autant sur le plan nutritionnel que sur le plan éthique. Je ne savais pas pour les canettes et les poussins mâles. On atteint la barbarie ! Et il y a des hommes pour faire ça ... ?
Tinou, c'est une solution que je ferais bien de chercher, moi aussi je mange de la viande de temps en temps, peut-être que si je m'intéressais à la cuisine je pourrais faire tout autrement. Mais bon...
Heureusement, oui, il reste des éleveurs traditionnels, attachés à leurs animaux, et j'aimerais bien en parler. Ce ne sont pas les éleveurs qui ont inventé les systèmes de production industriels.
Et nombre de personnes qui travaillent dans ces lieux de mort sont obligées de se blinder mentalement pour résister aux souffrances qu'elles infligent et à leur propre souffrance, ce n'est pas possible de travailler dans ces conditions sans en être atteint. Elles peuvent essayer de se satisfaire des résultats techniques mais...
Il y en a qui craquent et qui laissent tout tomber, et qui peuvent rester des années sans pouvoir parler de ce qu'ils ont ressenti. Il y a un bouquin d'une ex-salariée dans une "usine" de production porcine qui s'appelle Une vie de cochon et qui raconte ça.
Et un grand merci de commenter sur ce sujet, tu me réchauffes, tu me donnes des pistes !
Tu as raison de nous parler des ces horreurs, merci.
Dans mes bras, meerkat. (Si je peux me permettre.) Je pense aussi, comme Valérie de Haute Savoie, que c'est en montrant, en expliquant, en dénonçant -comme tu le fais ici- que petit à petit les choses peuvent changer. Merci pour cet article.
Fauvette
Lucie, bienvenue, je te serre dans mes bras moi aussi, alors !
Lucie> Ca veut dire que tu vas reprendre ton blog ?
(y a pas de smiley avec auréole d'ange, dommage !
)
DDC, il est toujours en ligne le blog de Lucie ? Tu me donnes l'adresse ?
(pour les smileys, oui, faudrait améliorer, mais je crois que Nérichon hiberne)
Lucie, c'est possible ?
Non, il n'est plus en ligne, et puis je ne me permettrais pas
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