Pas très loin de la maison, après avoir passé le bois de Brazais, puis traversé l'Eure, entre deux bras de la forêt domaniale de Dreux, la petite route aborde une courbe lente. Une clairière couronnée du moutonnement des arbres descend jusqu'à elle en vagues amples. Dorée par la lumière ployante de l'automne, alanguie de trainées de brume l'hiver, translucide sous la pluie grise, cette trouée silencieuse respire une douceur sereine. Une attente discrète y palpite. Parfois en plein après-midi un jeune busard plane à l'aplomb d'une proie effarée, parfois la nuit le vol lourd d'une chouette érafle le toit de la voiture, parfois au petit matin un renard fugitif s'immobilise.
Quand une carte IGN lui a appris le nom de ce lieu, il était enchanté. Chaque fois que nous approchions du cercle magique, l'eau verte de son regard devenait plus limpide, les coins de ses lèvres s'étiraient, il souriait et disait : voilà le clos de Sapience. Ou bien : regarde, regarde, c'est le clos de Sapience. Nous ne parlions plus, nous effleurions nos mains et notre complicité nous aimantait les doigts.
J'aime imaginer qu'un peu de lui vagabonde désormais par là. Sage et fou comme toujours. Entraînant quelques noirs corbeaux freux sur les chemins escarpés de la dialectique. Touchant le soleil du bout des ailes et jouant à chat avec la lune.
Aujourd'hui, je traverse le clos de Sapience comme un songe, les yeux ouverts sur d'invisibles signes. Je peux continuer la route sans jamais rien oublier.