L'anse des sages
Par meerkat le jeudi 27 novembre 2008, 10:56 - Ballade de Sevi
Pas très loin de la maison, après avoir passé le bois de Brazais, puis traversé l'Eure, entre deux bras de la forêt domaniale de Dreux, la petite route aborde une courbe lente. Une clairière couronnée du moutonnement des arbres descend jusqu'à elle en vagues amples. Dorée par la lumière ployante de l'automne, alanguie de trainées de brume l'hiver, translucide sous la pluie grise, cette trouée silencieuse respire une douceur sereine. Une attente discrète y palpite. Parfois en plein après-midi un jeune busard plane à l'aplomb d'une proie effarée, parfois la nuit le vol lourd d'une chouette érafle le toit de la voiture, parfois au petit matin un renard fugitif s'immobilise.
Quand une carte IGN lui a appris le nom de ce lieu, il était enchanté. Chaque fois que nous approchions du cercle magique, l'eau verte de son regard devenait plus limpide, les coins de ses lèvres s'étiraient, il souriait et disait : voilà le clos de Sapience. Ou bien : regarde, regarde, c'est le clos de Sapience. Nous ne parlions plus, nous effleurions nos mains et notre complicité nous aimantait les doigts.
J'aime imaginer qu'un peu de lui vagabonde désormais par là. Sage et fou comme toujours. Entraînant quelques noirs corbeaux freux sur les chemins escarpés de la dialectique. Touchant le soleil du bout des ailes et jouant à chat avec la lune.
Aujourd'hui, je traverse le clos de Sapience comme un songe, les yeux ouverts sur d'invisibles signes. Je peux continuer la route sans jamais rien oublier.

Commentaires
Que l'esprit de ceux que l'on a connus et aimés continue de souffler dans certains lieux, c'est une expérience d'abord douloureuse, mais, une fois apprivoisée, quel précieux cadeau!
Tu donnes à la fois l'envie et l'impression d'y être. De sentir la discrète attente qui y palpite.
C'est beau ! J'admire la prose qui m'y transporte et je goute cet amour qui vous lie par-delà le temps. Je t'embrasse, magicienne
PS : J'ai pensé à toi dimanche dernier en entendant live "comme un Légo"
Une anse comme un arc en ciel relie le monde réel et celui dans ta mémoire. Merci pour les images, elles font partie de nos souvenirs maintenant. Comme existe pour nous celui qui t'a quitté et qui est toujours là, par ta présence et par ton verbe.
Merci à vous tous, la mémoire et les lieux qui la font vivre sont très précieux; Cet endroit très précis reste magique pour moi, et il y en a d'autres. C'est très réconfortant. Je suis contente d'en parler et heureuse de savoir que vous les partagez.
C'est curieux, je termine la lecture de "l'Art de la joie" de Goliarda Sapienza et retrouve dans ton billet quelque chose de son écriture.
Oxygène, honte sur moi, je n'ai pas lu Goliarda Sapienza ! Et là en cherchant pour m'informer, je vois que la référence est belle ! Un coup du clos de Sapience peut-être !
En tout cas, je vais me commander l'Art de la Joie (en plus, il me revient que l'Arpenteuse en avait parlé, enfin il me semble, ahlala, quelle perte cette disparition de son blog et quelle tristesse de ne plus la croiser).
Sinon, j'ai plusieurs styles d'écriture et je peux assez facilement faire éponge avec des auteurs que j'aime particulièrement, heureusement qu'il y en a pas mal, ça doit se mixer.
Tu m'aurais évoqué certains, je me serais dit zut j'ai dérapé mais avec Goliarda Sapienza, l'âme en paix, je me réjouis d'une possible affinité.Oui je pense comme toi surement que son esprit est là pas loin dans ces lieux et puis avec toi puisqu'ils font partie de nous nos disparus....
Jipes, c'est une sensation qui prend du temps pour s'installer, mais qui devient vraiment réconfortante.