Au temps d'ici
Par meerkat le dimanche 14 décembre 2008, 16:05 - Ballade de Sevi
Tu sais, tu ne manques pas grand chose par ici. Peut-être les promenades en forêt quand même. Maintenant les arbres sont dénudés, le sol est toujours tapissé d'une jonchée de bruns mêlée de quelques touches jaunies luisante de pluie et, quand je descends le petit chemin derrière, que le ciel est bleu, que le soleil perce lentement entre les branches, je vois chatoyer de l'or roussi, je sens flamber des senteurs pourrissantes. En bas, le coup d'œil sur la vallée ouvre une grande étendue tranquille, bordée de la ligne à peine visible de la route. La terre est boueuse, glissante, je rentre crottée, heureuse comme un chat mouillé.
Mais sinon, bah, la grosse maison prétentieuse de l'entrée du village, celle qui s'est offert une tour en se prenant pour un château, s'est enguirlandée de nouvelles fluorescences festives qui jettent mille feux vulgaires. Les décorations ne sont pas encore accrochées aux lampadaires de la grande rue. Un lampadaire sur deux. Elles seront tristes comme d'habitude. Toujours dans la rue principale, ils ont amassé sur la chaussée trois épaisses séries de ralentisseurs, histoire d'emboutir les quelques voitures qui se hasardent par là. Je ne sais d'où vient cette détestable frénésie de chicanes et de ronds-points dans les villages. Tu ne crois pas qu'il y aurait comme une compétition secrète entre les communes, à celle qui en alignera le plus ? Mais quel peut être le prix remporté par le vainqueur ?
J'écris des projets à tour de bras. De grands chantiers en perspective dès la mi-décembre et pour le premier trimestre. Tous auront lieu en même temps. Je suis tellement bassinée de la crise financière qui va nous terrasser inéluctablement que je ne refuse pas. D'abord, bêtement, je suis presque émerveillée d'être sollicitée, poursuivie, réclamée alors que je ne suis qu'un franc-tireur qui peine et élucubre. Et puis, je ne suis pas vraiment en position de refuser. Je sais tellement que rien ne dure, même si cela dure depuis des années. Dans ma tête, je me sens toujours comme un oiseau sur la branche. Aucune visibilité. Aucune certitude. Aucun engagement sur la durée. Pas grand chose aujourd'hui, demain croulant au fond de la mine à débusquer les idées sous les gravats des mots. Après-demain, rien peut-être.
Les livres de maths et de géométrie ont manqué finir à la déchetterie, je les avais relégués au garage, puis finalement, je les ai ramenés dans la maison. Après tout, leur place restait vacante, on voyait un vide. Par contre les livres de grammaire allemande sont éjectés. J'ai toujours préféré les fados portugais.
La greffière Félicité a le cœur qui bat la breloque, à présent elle ronflotte quand elle dort. Elle dort très profondément. Si je lui pose une caresse sur la tête, - quand je la vois si alanguie roulée en boule je ne résiste pas -, elle pousse un grognement et, comme arrachée à ses songes, se dresse un peu hagarde, un bout de langue parfois tiré à l'extérieur, tendre petit buvard rose sur le col blanc.
Si tu voyais la bruine qui ruisselle, si tu voyais combien le jardin est fantomatique sous la grisaille... Mais en vrai, le temps qu'il fait me laisse indifférente. Je pense au temps qui passe. Je me réjouis, par la fenêtre, des acrobaties des mésanges qui cabriolent autour des distributeurs de cacahuètes tant elles en raffolent. Et les merles, déjà amoureux, se poursuivent entre les buissons.
Là tout de suite, je n'ai rien envie de faire. Il y a bien ce projet à terminer pour demain. Peut-être un feu dans la cheminée, mais je m'y prends si mal qu'il va brûler rachitique. Je vais y balancer un zip pour une belle flambée, ça te fera rire. Et puis les chats réclament des crêpes au sucre, alors j'y vais.

Commentaires
Ce billet, comme tant d'autres que j'ai glanés en sautant de date en date dans ton blog depuis que je l'ai découvert, je viens de le lire sur la pointe des pieds, je l'ai relu avec infiniment de respect. J'ai frôlé quelque chose d'identique, il y a maintenant 8 ans mais nous avons été épargnés par l'irréparable... aujourd'hui, j'ai toujours aussi peur et quand tu parles de l'absence, cela me remue au-delà de ce que je puis dire...
C'est un texte d'hiver, un beau texte de semences enfouies. Il sent le feu de bois et la feuille, mais on y entend demain qui couve. Je t'embrasse.
quel contraste entre le bandeau d'Outrelande qui est plein de brumes de chaleur et d'herbes sèches et ton billet qui est plein des parfums du sous-bois dans la foret profonde en ces jours d'hiver. Mais elle est là l'absence,la solitude et une triste tristesse. Je participe et suis sans mots. Je t'embrasse
anita a dit très bien ce que j'ai pensé, émue, en lisant ce beau texte.
(Tu sais, tu ne manques pas grand chose par ici, cette phrase remue et me remue. Elle en dit tant, en si peu de mots)
C'est beau. Ils ont bon dos, les chats avec leurs crêpes au sucre.
Non, il ne manque rien, il ne manque pas, il est là, il regarde. Je crois, je ne sais pas.. Et puis qu'importe ? L'important est ce qu'il te reste toi.
Merci de vos mots et de votre présence. Pas facile de répondre. Mais les embruns d'anita et les sabots du Six effleurent très bien ce que je ressens. Si je peux aujourd'hui tenir des conversations dans ma tête ou sur le papier, c'est que l'absent est devenu présent en moi et là je sais qu'il restera. Je peux être nostalgique et douloureuse par moments mais oui, demain couve. Faudrait juste que je m'entraîne à des choix amoureux un poil plus heureux !
Anthom, merci de ta présence discrète et chaleureuse dans outrelande, et je comprends bien ce dont tu parles, comme je sais un peu à quoi comment est remuée samantdi.
lolilola, viens donc tâter de la gadoue, tu verras comme la forêt est belle. Déserte, mais avec des lutins !
(prends garde au Tibre qui va encore déborder)
la Mère Castor, zut, tu as démasqué l'amateur de crêpes.
Mon dieu que ce texte est beau et comme il me bouleverse. Je suis pleine de larmes et je t'embrasse.
rien à dire de plus, c'est magnifique, lu le texte d'Anita ce matin, puis le tien...je me sens pleine de vos mots.
Ton billet est bouleversant, les yeux se couvrent d'une petite bruine en te lisant. Mais je suis heureuse de te lire malgré la pluie. Je sais que tu vas mieux et je crois que c'est ce qu'il y a à Lui dire. Il n'y pas de plus grande angoisse pour l'amoureux que celui d'imaginer celle qu'il aime en souffrance. Je me réjouis de te voir enfin dans quelques jours.
Oh mon dieu comme c'est dur de lire jusqu'au bout...Ca me parle tellement après el départ d'un etre cher on se sent tellement vide même si on continue peut etre par habitude mais aussi par espect pour celui qui est partie! On se dit "Allez tiens bon la rampe petit soldat haut les coeurs" c'est pas simple...
Tu as su magnifiquement et simplement dire plein de choses que je ressens en ce moment..Merci pour ca aussi
J'ai lu. Senti. Ressenti. J'ai laissé les souvenirs personnels remonter à la surface, je n'ai pas lutté pour les renfoncer sous les flots. Je ne sais que rajouter. Sauf peut-être ce mot lu chez Anthom ce matin : sehnsucht...
Hey, pas de tristesse ! Le mot d'Anthom que cite DDC "sehnsucht" est très juste et très beau, même en allemand...
Naya, j'espère bien que l'on va se voir, je râle après mon foutu sens de l'orientation qui me fait tourner en bourrique ! Je recommence à bosser dur, mais je vais me ménager des petites pauses. Je te bigophone.
Jipes, c'est difficile de se projeter dans des jours un peu plus apaisés quand on se cogne dans les murs. Plein de pensées.
dieudeschats, ne plus repousser les souvenirs ou les faits douloureux, pour moi c'est le signe que je commence à ne plus me laisser submerger par eux (quand on les repousse sous les flots, ils nous noient avec eux), j'espère que pour toi c'est pareil.
Moi qui passais par là pour me changer les idées après une crise de larmes...
Beauté et émotion... En dépit de la pluie dehors, la lumière semble réapparaître et je m'en réjouis pour toi
Bises
oui .....
Je suis bien chez toi, ça sent la terre et le sucre... c'est doux et chaud.
Je t'emmènerai bien en Creuse, mais je ne suis pas sûre que ça te changerait de paysages, la boue, la terre glaise qui colle aux pieds, le gris, le brun, les lumières enguirlandées qui flageolent dans la nuit noire.
Non! rien ne vaut un bon petit couscous pour partir un peu...
Cela dépend. Parfois on croit "ne pas les repousser sous les flots" alors qu'en fait on les maintient à la surface... accepter ou entretenir, la différence n'est pas toujours si évidente
PS : Comme Mousty ronflote aussi, il est heureux de voir que cela ne gênera pas Valentine (qui a déjà l'habitude avec Félicité).
Il faut bien les faire remonter les souvenirs parce que les mauvais font leur trou et rongent de l'intérieur pendant que les bons s'estompent. Encore faut-il être prêt à pouvoir les affronter, surtout quand on se sent coupable d'être celui qui est resté.
oups Mirza, je suis désolée des résonances douloureuses.
Lise, bises aussi, et plein de lumière pour toi, ce n'est pas bien la période mais raison de plus.
loupiotte
Moukmouk, bien contente que tu te sentes bien ici (te voilà en pleine affinité avec les goûts des greffiers, huhu).
Ptilou, ce couscous qu'est-ce qu'il était bon,
encore plus car il nous a apporté toute la chaleur du sud après le plombant du film (pfuuh ce film, m'en reste que la grisaille et l'étouffement familial) (je parle de Two Lovers, je ne sais si vous l'avez vu et aimé, mais j'ai dû avoir un regard un peu pas très objectif).
Les brumes creusoises au coin du feu me tenteraient bien tu sais. Je suis très attirée par ce pays en creux et en révolte et par ceux qui en viennent !
DDC, je dis comme Naya, en surface ou sous l'eau, il faut se coltiner avec les souvenirs parce qu'ils font partie de nous et que c'est bien de pouvoir vivre avec ou de leur faire un sort. Je dis ça mais j'en ai une série où la douleur passe à la rage et à la violence et c'est bien dur d'en sortir.
Naya
Mousty, tu ronflotes ? eh beh ça fait une petite musique qui berce la nuit. Nos doux ronflotements n'ayant strictement rien à voir avec les vrombissements d'avion des zumains.
Merci. Comme Samantdi la première phrase m'a presque tout dit. Je crois que nous avançons. Doucement.
Hey, Valentine ! T'es toujours là ?
Juste une petite pensée en passant :) Grosses bises de la part des trois canadiennes qui espèrent que tu vas bien et que 2009 ne t'apportera que du bonheur!
Tu es bien silencieuse! J'espère que la fin d'année a été douce et je te souhaite pour 2009 des sourires félins, des délicatesses humaines, des plaisirs littéraires, des émotions paysagères...
Alors moi je fais le voeu que ce lutin fort envahissant qu'est le Pépé Papelard te lâche un peu. Apiniou à toi et à tes congénères félins.
Même si tu es silencieuse, mes pensées vont vers toi pour t'envoyer des voeux sincères d'une année douce, d'une bonne année 2099. Je t'embrasse.
Meerkat je voudrais te souhaiter une très belle nouvelle année avec beaucoup de bonheur, de joies et de rires parce que on en a bien besoin !
Je t'embrasse
Plein de pensées douces en ce changement d'année. J'espère que ce silence cajole un printemps en devenir. Amicalement Lise
Très bonne année à toi Meerkat, puisses-tu nous proposer d'autres textes aussi beaux et émouvants !
Le temps ne passe plus chez toi non plus? Ton texte est si beau que je me l'approprie,il me correspond si bien en ce moment...et c'est doux. Bises
belle nouvelle année, avec de grandes flambées :)
Ton texte est magnifique et tellement vrai... C'est drôle, je crois que chaque village a sa maison qui se prend pour un château.. Je connais même des viticulteurs qui ont rajouté une tour à leur maison pour passer d'un simple domaine viticole à une appellation "Château" qui est un terme plus vendeur. Ca me fait gentiment sourire.
Au sujet des punaises, il n'y a pas si longtemps, je croyais qu'il n'en existait que 2 ou 3 espèces et je me suis rendue compte que seulement dans mon jardin, leur variété se comptait par dizaines... et la magie, c'est que leur motif de masque africain est toujours différent. La nature est incroyable...
Anna
Il y a quelques temps, je suis tombée sur un superbe montage juxtaposant des photos de dos de punaises. Tous dans les rouge orangé. Tous différents, parfois juste de subtiles variations. Tous plus beaux les uns que les autres. C'était magnifique. Je regrette bien de ne plus savoir sur quel blog cette superbe ode à la magie des insectes se trouvait.