Tu sais, tu ne manques pas grand chose par ici. Peut-être les promenades en forêt quand même. Maintenant les arbres sont dénudés, le sol est toujours tapissé d'une jonchée de bruns mêlée de quelques touches jaunies luisante de pluie et, quand je descends le petit chemin derrière, que le ciel est bleu, que le soleil perce lentement entre les branches, je vois chatoyer de l'or roussi, je sens flamber des senteurs pourrissantes. En bas, le coup d'œil sur la vallée ouvre une grande étendue tranquille, bordée de la ligne à peine visible de la route. La terre est boueuse, glissante, je rentre crottée, heureuse comme un chat mouillé.

Mais sinon, bah, la grosse maison prétentieuse de l'entrée du village, celle qui s'est offert une tour en se prenant pour un château, s'est enguirlandée de nouvelles fluorescences festives qui jettent mille feux vulgaires. Les décorations ne sont pas encore accrochées aux lampadaires de la grande rue. Un lampadaire sur deux. Elles seront tristes comme d'habitude. Toujours dans la rue principale, ils ont amassé sur la chaussée trois épaisses séries de ralentisseurs, histoire d'emboutir les quelques voitures qui se hasardent par là. Je ne sais d'où vient cette détestable frénésie de chicanes et de ronds-points dans les villages. Tu ne crois pas qu'il y aurait comme une compétition secrète entre les communes, à celle qui en alignera le plus ? Mais quel peut être le prix remporté par le vainqueur ?

J'écris des projets à tour de bras. De grands chantiers en perspective dès la mi-décembre et pour le premier trimestre. Tous auront lieu en même temps. Je suis tellement bassinée de la crise financière qui va nous terrasser inéluctablement que je ne refuse pas. D'abord, bêtement, je suis presque émerveillée d'être sollicitée, poursuivie, réclamée alors que je ne suis qu'un franc-tireur qui peine et élucubre. Et puis, je ne suis pas vraiment en position de refuser. Je sais tellement que rien ne dure, même si cela dure depuis des années. Dans ma tête, je me sens toujours comme un oiseau sur la branche. Aucune visibilité. Aucune certitude. Aucun engagement sur la durée. Pas grand chose aujourd'hui, demain croulant au fond de la mine à débusquer les idées sous les gravats des mots. Après-demain, rien peut-être.

Les livres de maths et de géométrie ont manqué finir à la déchetterie, je les avais relégués au garage, puis finalement, je les ai ramenés dans la maison. Après tout, leur place restait vacante, on voyait un vide. Par contre les livres de grammaire allemande sont éjectés. J'ai toujours préféré les fados portugais.

La greffière Félicité a le cœur qui bat la breloque, à présent elle ronflotte quand elle dort. Elle dort très profondément. Si je lui pose une caresse sur la tête, - quand je la vois si alanguie roulée en boule je ne résiste pas -, elle pousse un grognement et, comme arrachée à ses songes, se dresse un peu hagarde, un bout de langue parfois tiré à l'extérieur, tendre petit buvard rose sur le col blanc.

Si tu voyais la bruine qui ruisselle, si tu voyais combien le jardin est fantomatique sous la grisaille... Mais en vrai, le temps qu'il fait me laisse indifférente. Je pense au temps qui passe. Je me réjouis, par la fenêtre, des acrobaties des mésanges qui cabriolent autour des distributeurs de cacahuètes tant elles en raffolent. Et les merles, déjà amoureux, se poursuivent entre les buissons.

Là tout de suite, je n'ai rien envie de faire. Il y a bien ce projet à terminer pour demain. Peut-être un feu dans la cheminée, mais je m'y prends si mal qu'il va brûler rachitique. Je vais y balancer un zip pour une belle flambée, ça te fera rire. Et puis les chats réclament des crêpes au sucre, alors j'y vais.