Poolamazoonee
Par meerkat le mardi 3 février 2009, 12:10 - Pays d'enfance
Je croyais que nous étions dans ce monde pour l'éternité. Mais d'aucuns pensaient que cela avait assez duré. Enfant, les animaux, les insectes, les étendues cachées de la brousse me fascinaient. Je n'aimais pas les boites ni les portes fermées, mais j'aimais bien les cabanes et les niches. Je me demandais ce que l'on éprouvait à vivre là-dedans, yeux mis-clos, tête alanguie, pattes légèrement étendues dépassant le seuil. Je me souviens un après-midi m'être installée à croupetons dans la niche du chien du village, qui me regardait, interrogateur amical. C'était bien, comme un songe enveloppant de sécurité. Kpan m'a demandé doucement de sortir et m'a ramenée à la maison. J'adorais entrer dans les trous, me cacher dans les arbres, faire des tunnels dans les hautes herbes. Je passais du temps devant les cabanes à lapin. J'étais tellement étonnée de penser, comme on me l'avait dit, que la mère lapin arrachait les poils de son ventre pour faire un nid, j'observais avidement les courtes chenilles à peau laiteuse, béates enfouies dans ce duveteux édredon qui respirait. J'ai toujours aimé les lapins. Un jour, j'ai vu courir un canard sans tête. Je ne sais plus si je l'ai vraiment vu ou si on me l'a raconté, je me bouchais les yeux et les oreilles quand un boy égorgeait une volaille, mais le souvenir est comme un rêve tenace. Je voyais les oiseaux mouche tournoyer dans les corolles des fleurs, planant, immobiles, à une vitesse folle. Certaines fleurs, semblait-il, étaient carnivores, j'attendais le coup de rasoir au cœur des pétales. Il y avait tant de chauve-souris dans la cave, je tirais la porte derrière moi, je guettais leur présence secrète, ces minuscules froissements tendus dans le noir, c'est sans doute là que j'ai commencé à les aimer, même si j'en avais un peu peur. Amour et peur, est-ce que cela ne va pas ensemble ? Près du puits, venait la grande salamandre à crête que mon frère tentait d'apprivoiser, il n'y est jamais arrivé et je m'en réjouissais, je voulais la voir plonger filant vers les profondeurs, anguille sombre dont les taches jaunes se fluidifiaient peu à peu. Il y avait un arbre qui ressemblait vaguement à un figuier dont le suc brûlait irrémédiablement les yeux mais dont les feuilles faisaient le délice des chèvres. Il n'y avait pas de chèvres, mais j'avais toujours peur que mon ânon aille s'y frotter, je faisais toujours un détour quand j'étais avec lui espérant ainsi qu'ils ne lieraient jamais connaissance. Un jour, j'ai trouvé un marsupial fauve accroché dans les palmes du toit. Je revois les grands yeux vides dans le froncement du masque triangulaire, la démarche chaloupée et les mouvements lents de peluche sauvage qui l'agrippaient à la brousse quand je l'ai relâché. Je partais des journées entières garder les moutons avec mon copain Natole, j'ai vu naître les agneaux. Naître aussi les chatons gluants, que la mère chatte réchauffait de vigoureux coups de langue. Je dormais avec les chats. Toujours.

Commentaires
une enfance bien près du monde animal, quel bonheur ! Chez moi aussi, il y avait des lapins dans des clapiers, seuls animaux domestiques que j'ai pu approchés car on ne faisait que dans l'utile ... La nature était moins riche que la tienne, si bien racontée.
Dormir dans une niche, j'aimais cela aussi, me sentir protégée.
Nous élevions des salamandres et des tritons...
quelle ambiance dans tes souvenirs ! quelle belle enfance

j'ai l'impression d'être à nouveau plongée dans la lecture du Lion de Kessel ... parce que je suis une enfant de la ville, alors des souvenirs comme ça, je n'aurais pu les trouver que dans les livres
Saperli, nous partageons l'intérêt pour les lapins. Et pour les chats aussi.
Quand je vivais en Afrique, le territoire était énorme, j'ai eu la chance d'avoir une enfance très libre. Et tout près des animaux. Je me souviens que de retour en France, j'ai voulu un lapin. Il s'appelait Kouamé, il semait tellement de crottes partout dans la maison que ma grand-mère l'a pris dans son jardin où il a vécu très longtemps.
Valérie, tu dormais dans la niche y-) ? Ah mais moi je ne faisais qu'y méditer sur le sens de la vie !
Quand tu parles de ton enfance, j'y retrouve aussi des sensations, des ambiances de maison, de jeux.
loupiotte, c'est que je l'ai drôlement attendu le lion de Kessel, j'étais déchaînée avec les lions, j'enquiquinais tout le monde, j'étais persuadée qu'un lion viendrait m'enlever et m'adopter
Je pense que je l'aurais suivi, j'avais un petit grain avec les bestioles (comment ça, toujours encore ?). Et bien non, il n'est pas venu.
Kessel avait frappé fort chez moi, chez toi aussi ? j'en ai passé du temps dans ce livre. Il était assez grand avec des dessins, ma mère doit encore l'avoir. Mais sinon, tu ne jouais pas dans la rue ?
C'est très chaleureux tes souvenirs d'enfance, je trouve ca très beau et très enviable...
Amour et peur, est-ce que cela ne va pas ensemble ? non seulement vrai mais tu le dis avec tendresse.
Jipes, c'est l'envoûtement chaleureux et exaltant de l'Afrique noire et je sais que tu connais. Ces quelques années d'enfance en Côte d'Ivoire ont été un paradis, et je me sens toujours terriblement attachée à ce pays. C'est un peu mon pays. Mon pays d'enfance.
Moukmouk, bingo !
Peut-être bien que j'ai écrit ce billet autour de cette idée : l'amour et la peur de ce qui est autre/différent et la tendresse autour (bon d'accord, je garde un rasoir sous le coude). Et la liberté. (y'a aussi des trucs avec la mère mais qui sont venus tout seuls, alors j'y réfléchis à cet amour animal des mères)
le Lion, je l'ai lu quand j'étais déjà (oui, enfin, je sais que je n'ai jamais été grande
) càd. à un âge où on sait déjà qu'il y a loin entre le rêve et la réalité ..
- éd. Gallimard, grand album édité en 61, avec des dessins -
de plus, j'étais loin d'être une petite fille aventureuse comme toi ... dommage 
sinon, oui, je jouais à la rue, dans un quartier calme et bien sage, sans arbres et sans jardins de devant ... ça n'était pas très sauvage et pas très pourvu en animaux, d'autant qu'on ne pouvait pas s'éloigner trop, même si, à cette époque, c'était moins dangereux que maintenant ..
Quels beaux souvenirs,et tu en parles si bien. Quel déchirement de quitter ce paradis.... Je goûte ton écriture quand tu parles et décris les animaux comme je goûte celle de Colette avec gourmandise et jubilation,c'est un bonheur
loupiotte, le secret est que j'avais un grand frère et j'aurais bien fait n'importe quoi pour l'épater ! Mais le King, ça, c'était le grand rêve.
Tu sais que les aventures ne font que continuer ? Car nous pouvons toujours nous amuser dans la rue.
Chamamy,
Un paradis perdu, j'en ai rêvé quelques années, rêvé que j'y retournais. Quand nous sommes rentrés d'Afrique, j'ai eu la chance de vivre dans un village du Vaucluse, alors c'était toujours la liberté, dans la campagne provençale (crois que j'ai sérieusement déchanté en internat !).
Il y a un petit côté en toi qui me fait penser à Karen Blixen. Ce grand écart entre la vie dans un pays froid et les souvenirs d'un pays chaud qui semblait fait pour toi.
Est-ce qu'il te reste des liens avec ton village ? Sasi-tu ce qu'il devient ?
Tu écris comme une déchirure, comme un chat aux aguets. Ce mélange de cruauté et d'amour, je l'ai retrouvé ça et là dans les livres de Vian et chez Caroll, chez Brautigan et chez Djian.
Cette acidité juvénile : les coups de rasoir des séparations, les tristesses languissantes des attentes, les joies immenses des retours, tu les retranscrits dans la langue d'origine, celle de l'enfance.
On dirait que tu es en train de rêver, puis de te réciter ton rêve à l'infini. C'est très émouvant. Bises Meerkat.
Tu sais rendre universel ce qui est particulier. J'adore ces souvenirs mêlés de contrées mélangées !
Ben, moi je dirais qu'ici il fait chaud et que tu sais nous réchauffer par de vigoureux coups de plume
Alors, zut, j'en ai marre de bouder, je ressuscite encore une fois, histoire de venir m'enchanter avec ton soleil et tes bestioles
Bizz du jeudi et merde aux empêcheurs de jouer en rond
Oxygène et Fauvette, je rêve c'est vrai et parfois les retours sur terre ne sont pas évidents. Mais chouette, vous êtes là les coupines, et je vous embrasse.
Naya, c'est mon pays d'enfance et celui que je me suis choisi. Non, je n'ai aucune nouvelle, mais je n'en ai jamais cherché. Il y a en moi quelque chose qui me fait couper les ponts quand c'est trop dur. Faudra bien un jour que j'y travaille. Ou que j'y revienne.
L'âne, je ne sais pas quoi dire !
L'enfance palpite fort, ma vie africaine est toujours bien brûlante, il me semble avoir tout découvert ou presque entre 6 et 9 ans dans la brousse, abandon et retour, explosion de joie et de tristesse. Et les animaux !
J'espérais bien te faire sortir du bois
Chantons fort, dansons, tapons sur les casseroles, et zou bonnes méthodes pour éloigner la tristesse et le général hiver.
Confidence : Moi non plus je n'ai jamais été grande, et faire semblant me tue !!
Re-bizz sur ton félin museau
Quand je dis à mes enfants que je suis la plus petite, parce que moi, j'ai quatre ans et demie, ça leur en bouche un coin. Ces jours-là sont endiablés, et heureux.
J'aimerais ne jamais oublier que j'ai quatre ans et demie...
Des bises à celles qui sortent du bois
Je retrouve dans ce texte l'état comtemplatif de l'enfance :cette présence au monde ,cette déc ouverte des êtres et des choses qui a nourrit nos âmes avant la conscience de sa propre fin...Quelle sublime nostalgie.Merci
L'Arpenteuse, j'ai sorti les casseroles ! Et il fait beau. Et les perce-neige sont apparus, et même quelques petits crocus.
Lise, tu es vraiment toute petite alors.
Moi j'ai au moins six ans (enfin, des fois 100 aussi) !
p'tit patapon, merci à toi (bien que sublime, euh, non... mais ça fait rien, je me rengorge !). Ce que je me souviens de l'enfance, c'est l'intensité des ressentis et aussi la perplexité, toutes ces choses de la vie ou ces phrases d'adultes si difficiles à comprendre et qui prenaient des significations bizarres. Et puis cette formidable capacité à s'absorber dans l'instant, tout en ayant le sentiment d'être dans l'éternité.
c'est ma propre nostalgie alors qui est sublime la nostalgie de mon état de petit être ,de ce regard porté sur le monde que je ne comprenais pas ,mais que je découvrais sans appréhension comme si c'était la première fois , un peu à la façon des maîtres Zen.Ceci va se heurter à une réalité moins sage évidemment ,mais renouer avec cette mémoire est réellement sublime
p'tit patapon
Réapprendre le monde avec un regard d'enfant... tu me donnes en fait le désir de repenser à ce que je ne comprenais pas, cette sensation si étrange de l'absurde, les tentatives pour contourner ou donner un sens.