pivoine

Chantepleure

Chantecaille fleur des rues
Chantepie fleur des bois
Chanteloup fleur des eaux
Chantamour fleur des nuits
Chantemort fleur des pois

Pleurivresse fruit de l’aube
Pleurétreinte fruit des yeux
Pleuraccueil fruit des mains
Pleurémoi fruit des lèvres
Pleurez-moi fruit du temps.

Robert Desnos in Youki 1930 Poésie

Vendredi 17 heures. J'ai bouclé et rendu un copieux rapport assommant, posté une déclaration d'impôts laborieusement remplie, fait les courses, puis je me suis innocemment rendue chez le garagiste pour un petit taptaptap bizarre et finalement changer deux pneus déformés. En rentrant, j'ai alors senti venir sur moi cet état particulier d'apesanteur qui clôt une fin de chantier. Je suis épuisée, libérée et vacante.

Samedi fin d'après-midi. Je n'ai pas arrêté de dormir, c'est dans une fuite ensommeillée que mon esprit se rassemble. J'ai jardiné en fin de journée. Enlever les anciennes feuilles craquelées, ramasser la légère floraison rouillée de la glycine, déblayer sous les haies, arracher le lavatère qui n'a pas résisté à quelques fortes gelées de cet hiver, couper les têtes fanées des lilas. Je reprends goût à un jardin longtemps délaissé et qui ne m'en veut pas. Ce sont les jours heureux du foisonnement, les branches s'allongent démesurées, les tendres touches de vert ont foncé, déployant des vagues plus sombres où les fleurs roses du weigélia s'attendrissent. Je m'absorbe à imaginer le feuillage découpé d'un grand figuier qui serait planté contre la chaleur du mur. Valentine joue entre les fruitiers. Elle passe d'une course folle, queue ondulante en traine, à des bonds saisissants, dos arqué et pattes jointes en cœur, puis se jette à l'assaut d'un tronc. Toute entière dans la joie du mouvement, fragilité et détermination, la force d'une plume. Gribouille, le nez froncé, l'esprit tatillon, inspecte le bord des rigoles, tendant une patte soupçonneuse pour vérifier que je n'oublie rien. Félicité rêve, enroulée dans les fleurs de trèfle, je l'entends soupirer après les bribes de ses songes. J'égrène les pétales flétris des premières roses qui tâchent mes doigts d'une saveur anisée. Je déguste le silence qui habite le jardin, m'enveloppe d'un néant tissé de bruits invisibles et me rend la maison douce. Quelques chants d'oiseau par giclées, des pépiements pressés, un sifflement impérieux, de tendres rengorgements qui peu à peu s'éteignent. Je me suis sentie en paix, comme cela ne m'est plus arrivé depuis des mois. Le merle menteur qui bloquait ma gorge s'est dégagé. Chantamour. Pleurétreinte. Les sentiments déchirants s'envolent, c'est triste et reposant.

Dimanche matin. J'ai passé du temps près des pivoines. Elles sont à leur apogée. Juste quelques pieds mais tant de plaisir. Et tant d'indolente vigueur dans ces têtes rondes qui se penchent ébouriffées. Le jardin me tient dans ses bras.