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La Malédiction de René Magritte


Il existait une merveille dont, enfant, j'attendais mille délices, sans l'avoir jamais approchée. Je ne sais plus qui l'avait évoquée devant moi pour la première fois, ni où ni comment j'en avais entendu parler. Mais je suis sûre de l'avoir repérée auprès du Lonesome Cowboy qui en réclamait parfois dans un saloon du Far West, quand Calamity Jane l'accompagnait : le nuage de lait. Ce délicat nuage flottant au-dessus d'une tasse de thé.
J'imaginais la texture mousseuse et aérienne, les blancs reflets. Je voyais le léger flocon étirer ses vaporeux volutes au-dessus de la surface dorée, s'élevant sous le souffle chaud et parfumé, voguant paresseusement entre les fins bords de porcelaine. Le ciel s'ouvrait, un voile rêveur m'enveloppait. Enfourchant le duvet moutonneux, je voyageais tout là haut avec les oiseaux. Sous le manteau de brume je guettais l'apparition du sphinx, prête à épouser son mystère. Puis, je tapotais amoureusement les bords ouatés en discrets coups de cuillère, dispersant des fragments d'écume, enfin je dégustais la tendre matière, laissant fondre dans ma bouche ce goût cotonneux de Paradis.

Oui, j'ai été déçue lorsque un beau jour dans un salon de thé, un serveur en habit noir a déposé devant ma mère une tasse de thé avec un nuage de lait. Mais j'ai fermé les yeux. Et je laisse murmurer la magie des nuées innumérables...
J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !