Hier, j'ai pris le petit chemin qui longe le côté des maisons. D'abord la nôtre et son long mur chapeauté de tuiles plates. Ensuite, après le saut-de-loup bordé d'arbustes où les chats se guettent en embuscade, celle du premier voisin qui, tous les matins, pratique dix minutes réglementaires de tronçonnage en sifflant. Enfin la dernière maison et sa grande pelouse, deux jeunes enfants nouvellement arrivés jouaient près de l'allée et deux chiens blancs aux babines roses et noires se sont jetés contre la clôture en grondant. Après, ce sont les chaumes de part et d'autre, jaunes, desséchés, piquants. Il faisait doux, le ciel était limpide. Plus loin, au détour du chemin, les nains de jardin sur les fontaines de la maison neuve, et le toit de chaume d'une maison autrefois abandonnée sur lequel poussent des iris et dont le jardin embroussaillé nous plaisait. De l'autre côté, la vieille ferme, la pâture où quelques moutons m'ont suivie d'un long regard entre les espacements des pommiers, la grange aux briques usées. J'ai traversé la grande rue, j'ai aperçu la mairie qui ressemble à une maison de poupée. Contre elle, le cimetière. Je n'y vais jamais. Quand je passe à proximité, je regarde en l'air. Aux premiers temps, dans l'hébétude, je me racontais que c'était là que tu habitais à présent, très vite j'ai cessé de t'imaginer dans ce carré de stèles roides. J'avais suivi le petit chemin pour évoquer tranquillement tes anniversaires, ce que nous avions fait ces jours là, ce que nous nous étions dit. Et c'est ta mort qui m'est venue. Les dates sont si proches à des années de différence.

De l'enterrement, je me souviens des dérèglements, ces notes dissonantes qui crevaient le brouillard. Je savais bien que tu étais mort, j'avais senti tes paupières fermées sur les orbites qui se creusaient, j'avais vu les cernes bleus qui se dessinaient sous la blancheur fine de ta peau, je savais ton long corps étendu bloqué dans une immobilité froide entre les planches. Mais j'étais dans l'effarement d'une incroyable vérité que je ne pouvais concevoir, dans la sensation persistante du décalage, je croyais sans cesse que tu allais te dresser dans l'éclat d'un rire, tout heureux d'un jeu qui m'aurait juste effrayée pour de faux. Il y avait le trop grand cercueil qui ne pouvait pas descendre les escaliers autrement que debout, il y a eu la tombe récalcitrante qui n'était pas prête quand le cortège est arrivé car l'obstacle d'un rocher empêchait de creuser assez profond, il fallait dynamiter, le cantonnier du village n'avait pas eu le temps. Et ton connard de frère qui voulait absolument que la fosse soit maçonnée comme si cette dérisoire armure de béton pouvait te préserver de l'inéluctable délabrement. Finalement tu avais été entreposé en un séjour temporaire et, quelques jours plus tard, enterré contre la pierre éventrée. Une amie m'avait glissé de ne pas m'en inquiéter : ton esprit voyageait tant, m'avait-elle dit, que tu apprécierais le vagabondage. C'était vrai. Il n'y avait ni curé ni fleurs. Je n'ai pas lu le poème que j'aurais aimé lire pour toi. Tes amis n'osaient pas parler puisque je ne disais rien. Ta famille tissait déjà sa sordide toile. Je me souviens que je ne pleurais pas, que je ne ressentais pas alors l'étendue foudroyante de la douleur. J'attendais la solitude pour être plus près de toi. Je tenais debout, stupéfaite, tandis qu'une partie de moi avait été coupée net, irrémédiablement, et brutalement jetée en terre. L'herbe dans le jardin était verte et très haute. C'était la mi-septembre mais il y avait toujours, au cœur des bordures, des fleurs vivantes qui jaillissaient. On se serait crû au printemps. On entendait bêler les moutons de la ferme. Les hirondelles étaient encore là. A présent, elles se rassemblent déjà sur les fils.

Le temps passe, souvent immobile. Je m'arrange avec la vie. Parfois j'aime ailleurs. Une fidélité inchangée demeure. Depuis que tu es parti, tu ne m'as pas quittée.