D'août à septembre
Par meerkat le dimanche 30 août 2009, 14:31 - Ballade de Sevi
Hier, j'ai pris le petit chemin qui longe le côté des maisons. D'abord la nôtre et son long mur chapeauté de tuiles plates. Ensuite, après le saut-de-loup bordé d'arbustes où les chats se guettent en embuscade, celle du premier voisin qui, tous les matins, pratique dix minutes réglementaires de tronçonnage en sifflant. Enfin la dernière maison et sa grande pelouse, deux jeunes enfants nouvellement arrivés jouaient près de l'allée et deux chiens blancs aux babines roses et noires se sont jetés contre la clôture en grondant. Après, ce sont les chaumes de part et d'autre, jaunes, desséchés, piquants. Il faisait doux, le ciel était limpide. Plus loin, au détour du chemin, les nains de jardin sur les fontaines de la maison neuve, et le toit de chaume d'une maison autrefois abandonnée sur lequel poussent des iris et dont le jardin embroussaillé nous plaisait. De l'autre côté, la vieille ferme, la pâture où quelques moutons m'ont suivie d'un long regard entre les espacements des pommiers, la grange aux briques usées. J'ai traversé la grande rue, j'ai aperçu la mairie qui ressemble à une maison de poupée. Contre elle, le cimetière. Je n'y vais jamais. Quand je passe à proximité, je regarde en l'air. Aux premiers temps, dans l'hébétude, je me racontais que c'était là que tu habitais à présent, très vite j'ai cessé de t'imaginer dans ce carré de stèles roides. J'avais suivi le petit chemin pour évoquer tranquillement tes anniversaires, ce que nous avions fait ces jours là, ce que nous nous étions dit. Et c'est ta mort qui m'est venue. Les dates sont si proches à des années de différence.
De l'enterrement, je me souviens des dérèglements, ces notes dissonantes qui crevaient le brouillard. Je savais bien que tu étais mort, j'avais senti tes paupières fermées sur les orbites qui se creusaient, j'avais vu les cernes bleus qui se dessinaient sous la blancheur fine de ta peau, je savais ton long corps étendu bloqué dans une immobilité froide entre les planches. Mais j'étais dans l'effarement d'une incroyable vérité que je ne pouvais concevoir, dans la sensation persistante du décalage, je croyais sans cesse que tu allais te dresser dans l'éclat d'un rire, tout heureux d'un jeu qui m'aurait juste effrayée pour de faux. Il y avait le trop grand cercueil qui ne pouvait pas descendre les escaliers autrement que debout, il y a eu la tombe récalcitrante qui n'était pas prête quand le cortège est arrivé car l'obstacle d'un rocher empêchait de creuser assez profond, il fallait dynamiter, le cantonnier du village n'avait pas eu le temps. Et ton connard de frère qui voulait absolument que la fosse soit maçonnée comme si cette dérisoire armure de béton pouvait te préserver de l'inéluctable délabrement. Finalement tu avais été entreposé en un séjour temporaire et, quelques jours plus tard, enterré contre la pierre éventrée. Une amie m'avait glissé de ne pas m'en inquiéter : ton esprit voyageait tant, m'avait-elle dit, que tu apprécierais le vagabondage. C'était vrai. Il n'y avait ni curé ni fleurs. Je n'ai pas lu le poème que j'aurais aimé lire pour toi. Tes amis n'osaient pas parler puisque je ne disais rien. Ta famille tissait déjà sa sordide toile. Je me souviens que je ne pleurais pas, que je ne ressentais pas alors l'étendue foudroyante de la douleur. J'attendais la solitude pour être plus près de toi. Je tenais debout, stupéfaite, tandis qu'une partie de moi avait été coupée net, irrémédiablement, et brutalement jetée en terre. L'herbe dans le jardin était verte et très haute. C'était la mi-septembre mais il y avait toujours, au cœur des bordures, des fleurs vivantes qui jaillissaient. On se serait crû au printemps. On entendait bêler les moutons de la ferme. Les hirondelles étaient encore là. A présent, elles se rassemblent déjà sur les fils.
Le temps passe, souvent immobile. Je m'arrange avec la vie. Parfois j'aime ailleurs. Une fidélité inchangée demeure. Depuis que tu es parti, tu ne m'as pas quittée.

Commentaires
Pan !... un joli texte commençant paisible et bucolique à souhait et soudain un vent froid qui m'entoure et m'étouffe. Gorge nouée, mots qui claquent, empathie qui pèse là d'un coup.
Je veux croire, je suis sûr même que tous ceux qu'on a aimés et qui nous ont fait l'illusion d'être endormis à jamais sont là quelque part à nous regarder, nous accompagner, voir même nous aider.
Me rappelle ce mot de feu mon ex-beau-père (ça aussi c'est pas drôle) le jour de l'enterrement de sa fille : "faut bien qu'il existe un ailleurs sinon ce serait trop cruel".
Stupéfaite... O combien !
Je sais aussi cette irréalité d'un endroit défini où reposerait l'aimé, regarder ailleurs puisque de toute façon aucune limite ne pourra contenir la douleur.
C'est aussi en septembre alors ?
On se serait cru au printemps dis-tu, mais je me sens glacée tout d'un coup. Et j'ai chaud aussi.
mirovinben, je me dis toujours en plaisantant que les disparus que j'aime sont de l'autre côté de la lune, humains et animaux, même si je sais qu'ils sont surtout en moi. Et qu'ils me visitent aussi dans mes rêves et ça c'est drôlement bien.
Merci de tes mots qui me touchent.
Valérie, cette incroyable incrédulité est pour moi le sentiment qui colore les premiers jours de la disparition de Sevi. Après c'est l'horreur du vide et le trou où l'on tombe. Mais juste avant, c'est la stupeur.
je me souviens que pour toi aussi septembre a une coloration particulière.
Fauvette, merci d'être là. La beauté de la nature me semblait bien inutile. Et pourtant...
Que d'amour dans ton billet, Meerkat. C'est beau et poignant. Je me tais et t'embrasse.
Une écriture qui apaise et rend les choses un peu plus simples.
Lise, mais heureusement que tu passes et parles, tu es une précieuse semeuse de mots !
Yves, tu dis ce que je ressens. Ecrire autour d'un événement douloureux, même s'il reste incompréhensible, c'est un peu lui donner sens, lui donner forme et ressentir que l'on a aimé.
(ton commentaire avait atterri dans les spams, mystère des arbitraires de l'antispam)
Ma gorge se serre à te lire, tes mots sont justes et vont direct au coeur. Que dire ? Je comprends ta peine et cette sensation d'etre coupée en deux, elle m'a hanté longtemps après le départ de Maman. Revoir les endroits familiers doit raviver les blessures mais ils permettent aussi de se rapeller du bonheur commun et celà doit aider a rendre la vie moins dure.
Je t'envoie une grosses brassée de bisous et d'amitié.
Ton billet vient de me laisser frissonnante...c'est si souvent que je pense avec fulgurance à la solitude brutale du deuil, celle qui - il s'en est fallu de si peu- m'a été évitée mais qui me semble toujours peser comme une menace latente. Je t'offre mon silence et mes pensées.
Quelle émotion ! Larmes au bord des yeux et un frisson qui me traverse le corps ..
Coupée en deux... La mutilation cicatrise mais reste mutilation.
Merci de vos mots à tous. C'est vrai, certains vides ne se comblent pas même si la vie continue. En parler, c'est pour moi une façon d'ajuster les images que j'ai en tête, c'est aussi exprimer ma fidélité. Et c'est beaucoup d'être entendue par vous, d'avoir un écho, vos réflexions, vos sentiments.
Charlottine, bienvenue
et à bientôt sur l'abc pour peaufiner nos dc2 !
...
... ah, le petit bout de l'oreille de l'Ane qui passe en silence... mais j'entends le tout doux clop-clop-clop des sabots...
Tout ceci est si fort inscrit en toi que la puissance de ton évocation nous parle, chacun de nous avec nos histoires différentes qui ici deviennent mêmes...
Je me souviens aussi d'un mois de septembre si cruel, du soleil trop chaud et le couleur du ciel, du vert des arbres, au cimetière.
Pensées pour toi.
Je suis là, et j'écoute avec toi..
Je reviens et ce texte qui me va droit au coeur.... il faut parfois souffler sur le mirroir, et tracer avec son doigt le visage ami pour qu'il se confonde avec le sein.
samantdi, c'est une histoire qui nous étreint tous et toutes, même si chacune est unique et irremplaçable. Je suis très touchée que tu le ressentes. Saleté de septembre.
planeth, merci d'être là toi aussi.
Moukmouk, je suis contente de te revoir ici, il me semble que tu es parti longtemps en voyage et que je t'ai laissé longtemps sans nouvelles, et ça fait du bien de retrouver un ami.
« Depuis que tu es parti, tu ne m’a jamais quitté »
Tu sais ma certitude que ceux que nous avons aimés ne nous quittent jamais. Ils cheminent en nous et avec nous tout au long de notre vie. Ils ont participé à notre construction, alors ils font vraiment partie de nous. Même quand l’absence est lourde à porter.
Et puis chère Meerkat, merci pour cette tendresse qui nous sert de guide sur ce petit chemin, entre chaumes et nains de jardin, entre sourire et chagrin.
Je t’embrasse bien fort
L'Arpenteuse, oh oui, je suis convaincue de cette présence en nous, presque palpable d'ailleurs par moments. Sauf que parfois, le manque bouleverse à nouveau comme s'il venait juste de se produire.
Les mots que tu soulignes viennent d'une chanson de Barbara que je prends le plus grand plaisir à redécouvrir (et réécouter et réécouter...) grâce à Anthom, qui s'appelle Remusat.
Où êtes-vous, ma nomade,

Où êtes-vous à présent ?
Avec votre âme nomade,
Vous voyagez dans le temps
Et, lorsque les saisons passent,
Connaissez-vous le printemps,
Vous qui aimiez tant la grâce
Des lilas mauves et blancs ?
Vous disiez : "Pas une larme"
Le jour où je n'y serai plus."
Et c'est pour vous que je chante,
Pour vous que je continue.
Pourtant, quand je me fais lourde,
Oh que j'aimerais poser
Mon chagrin à votre épaule
Et ma tête sur vos genoux.
Vous ne m'avez pas quittée
Depuis que vous êtes partie.
Vous m'avez faite orpheline
Le jour où vous êtes partie
Et je suis une orpheline
Depuis que vous m'avez quittée...
Contente que tu sois là, sur mes petits chemins.
Tu sais c'est toi qui devrait écrire un livre.