Les trois cousettes
Par meerkat le mercredi 20 janvier 2010, 19:02 - Pays d'enfance
La première cousette est ma mère. Lorsque nous vivions en Côte d'Ivoire, je me sentais comme un poisson dans l'eau au cœur de la brousse africaine. Mais on disait la chaleur si brûlante qu'il fallait à son apogée s'en protéger. Après le déjeuner, quand je ne prenais pas la poudre d'escampette, je restais donc dans la maison, établissant mes quartiers dans l'entrée. Les clayettes levées laissaient passer un léger courant d'air tout en filtrant une douce pénombre. Un illustré de Kit Carson à portée de mains, j'élevais sur le sol les défenses du Fort Alamo de Davy Crockett et postais les Indiens en embuscade dans les escaliers du sous-sol. Ou alors, avec de petits bouts de bois et des cailloux ramassés près du seuil, j'inventais des maisons et des vies de famille. De temps en temps, ma mère me proposait un brin de broderie. Assise sur le carrelage, cramponnée à mon aiguillée de rouge, de vert, de jaune ou de bleu, je tentais de dompter un petit rectangle de canevas qui se dérobait, le fil de coton se nouait ou s'ébouriffait, les points se chevauchaient tout contorsionnés. Arrivée au bout de la courte ligne brodée, je laissais tomber l'ouvrage et retournais à mes jeux. Silencieusement, dans ce rang que j'abandonnais hirsute, ma mère rétablissait l'ordre et la beauté, attendant patiemment la prochaine séance. D'une rangée à l'autre, le canevas malhabile s'est transformé en porte-aiguilles ourlé de festons au crochet. Il est encore là rangé dans le panier de couture de ma mère qui l'utilise toujours, et je le trouve bien joli ce patchwork haut en couleurs, métissé de points de croix et de points de tige.
La seconde cousette est ma grand-mère Noémie. Nous habitions alors dans un village du Vaucluse. J'étais en classe de sixième, pensionnaire la semaine à la grande ville. Le lundi après-midi j'avais un cours de couture que je détestais où nous étaient imposées des confections insensées, chemise de bébé ornée de smocks ou taie d'oreiller brodée de jours, et pratiquement chaque semaine l'exécution d'un point de couture sur une étoffe de coton blanc. Le dimanche en fin d'après-midi, la tristesse me prenait avec l'angoisse de quitter ma maison le lendemain à l'aube, ma pièce de couture inachevée partait en quenouille. Je regardais ma grand-mère et lui tendais cet informe bout de tissu. Elle souriait, en maugréant contre ceux qui accablaient les enfants de travaux imbéciles, tirait sa chaise basse près d'une fenêtre, ajustait ses lunettes, passait le fil rouge par le chas, chaussait son dé argenté et se mettait à coudre pour moi. Assise sur un tabouret tout contre elle j'observais, émerveillée, l'aiguille plonger et replonger dans le tissu, les points qui se dessinaient, la couture qui prenait forme pendant que ma grand-mère me parlait de la vie qui va. En quelques instants, le travail était fait, la pièce surfilée, repassée à la patte-mouille, mon infâme bout de tissu s'était métamorphosé en un bel ouvrage. Je respirais.
La troisième cousette est mon amie Lolilola. Nous étions à ce moment là installés à Aix et c'était l'adolescence. Lolilola et moi nous nous sommes connues sur les bancs de la sixième, nous ne nous sommes plus guère quittées dès la cinquième, et à partir de la quatrième, nous avons fait ensemble les quatre cent coups, et avons aussi parfois tiré l'aiguille. Enfourchant son destrier bleu, les poches emplies de roudoudous, elle arrivait chez moi avec des idées de folle parure et des coupons de tissu. Nous feuilletions les pages du Elle, rêvant de tel ou tel vêtement. Alors Lolilola se lançait, bricolait un patron, inventait des formes, étalait le tissu, posait ses marques à la craie blanche et coupait avec détermination. Elle me dévoilait la célérité du geste, le mystère des découpes, aidait mes doigts hésitants, je faisais comme elle. Les morceaux fixés avec force épingles rendaient piquants nos essayages. Et venait cet instant magique où l'aiguille de la machine à coudre allant et venant à toute vitesse, assemblait les morceaux. Une robe naissait sous nos doigts, qui n'était faite que pour nous. Il ne restait plus qu'à l'enfiler et aller danser. C'était la fête.
C'est ainsi, regardant, écoutant, imitant, bricolant et m'amusant, que j'ai appris des rudiments de couture. Soutenue par ce merveilleux sentiment d'admiration et de gratitude quand, en quelques coups d'aiguille bien ajustés, une brigande aux doigts de fée remettait d'aplomb mon ouvrage tout emberlificoté. Poussée en avant par le plaisir d'inscrire à nouveau mes points sur une toile que mes tendres cousettes avaient rendue comme neuve, accueillante à mes apprentissages.
Illustration : Les trois brigands de Tomi Ungerer

Commentaires
J'adore ton texte, il me renvoie à ma propre expérience de l'apprentissage de la couture. Lorsque j'étais au Lycée, j'avais droit, moi aussi, à ces cours de couture et aux "devoirs" consistant en ces pièces de coton blanc carrées sur lesquelles il fallait refaire les coutures apprises en classe. La prof, une certaine Mademoiselle (je doute qu'elle ait pu être "Madame"!!) était une vraie sorcière, bien plus terrible que les sympathiques Brigands de Tomi Ungerer!
Et lorsque j'exhibais devant ma couturière de grand-mère ces infâmes pièces qui avaient été blanches et qui n'étaient plus qu'étoffes grises et froissées par les doigts tachés d'encre, elle se désolait de me voir si rétive à la couture qui était sa profession et son orgueil! Mais jamais elle n'a repris l'ouvrage pour le rendre présentable! C'était sa définition de l'école de la vie!! Mais, le temps faisant, je suis aussi devenue une "cousette"...
Et maintenant tu tricotes les mots pour notre plus grand plaisir
Anthom, ah oui, nous avons la même expérience ! Jamais compris pourquoi une activité qui aurait dû être un plaisir étaient enseignée de manière aussi rébarbative. Dire qu'il y avait des compositions de couture !
je suis très reconnaissante à ma mère et à ma grand-mère de m'avoir aidée, elles ne faisaient pas (tout) le travail à ma place mais elles me le rendaient beau, agréable et m'ont donné envie d'apprendre. Apprendre en s'amusant, travailler sur un joli support !
Je n'ai pas eu cette chance en musique. Je ne sais pas pourquoi tant de profs de musique ou dessin sont de telles terreurs. En musique nous étions assises par rang de nullité, les nulles toutes ensemble, c'était très encourageant ! Et en dessin, une sadique passait 30 minutes du cours en vérifications du matériel. Malheur si on avait oublié le crayon HB ou le papier de verre N° je ne sais quoi... c'était un zéro direct. Comme si pour dessiner il fallait tout un arsenal.
Zut,je me lâche toujours sur les profs... la scolarité a été très pénible...
Mais il y en a quelques uns de vraiment bons, qui vous donnent le goût d'apprendre.
Moukmouk
Mais je dois faire attention à ne pas laisser filer les mailles trop loin.
Ma grand mère mettait du beurre dans les épinards en faisant la couturière pour tout le quartier. J'ai toujours eu horreur de ça et des machins de fille et je suis bien incapable d'assembler deux morceaux de tissu, ce que mon cher et tendre fait avec délectation.
Par contre, j'ai toujours au fond de la poche de la toile et du fil à broder. Retranscription toute personnelle des aventures à la Robinson Crusoe, ma broderie est une sorte de symbole à la Mc Gyver, comme s'il s'agissait de dessiner des histoires avec un bout de bois sur le sable des plages du Pacifique.
Tout comme toi j'ai des souvenirs de broderie sur du canevas grossier puis plus tard des chemisiers que je ne porterai jamais au grand jamais et autre pièce de couture ringarde. Mais plus tard je me suis amusée, des années, à coudre des vêtements de toutes sortes, pour mes enfants, pour moi, mon compagnon. Comme ton amie, j'aimais de la craie dessiner les contours, imaginant la robe, le caraco, le pantalon et même les sous vêtements qui prenaient formes. Rien ne me plaisait plus que cet instant où d'un geste ample, je dépliais le coupon, l'étalant sur le parquet, debout, la craie dans la main, le sourire naissant, et pensant "à nous deux :D"
Elles sont terrifiantes tes trois cousettes si on s'en tient à l'illustration!
.
Mais à te lire ce sont de gentilles fées.
J'ai retrouvé il y apeu en rangeant la maison de ma mère un napperon multicolore ,il m'a aussi rappelé une charmante dame qui essayait de nous apprendre à broder...j'y mettais tant de mauvaise volonté qu'elle m'aidait parfois à enfiler mon aiguille!!!
Je pense que si elle nous avait appris à habiller nos poupées on aurait été plus enthousiaste
Ce n'est que beaucoup plus tard au Maroc en achetant du "tissu au kilo" je me suis lancée à couper et coudre pour ma fille et moi,c'était vraiment un grand plaisir créatif;
J'ai arrêté en rentrant en France et maintenant ma machine est grippée!!!
Elles sont terrifiantes tes trois cousettes si on s'en tient à l'illustration!
.
Mais à te lire ce sont de gentilles fées.
J'ai retrouvé il y apeu en rangeant la maison de ma mère un napperon multicolore ,il m'a aussi rappelé une charmante dame qui essayait de nous apprendre à broder...j'y mettais tant de mauvaise volonté qu'elle m'aidait parfois à enfiler mon aiguille!!!
Je pense que si elle nous avait appris à habiller nos poupées on aurait été plus enthousiaste
Ce n'est que beaucoup plus tard au Maroc en achetant du "tissu au kilo" je me suis lancée à couper et coudre pour ma fille et moi,c'était vraiment un grand plaisir créatif;
J'ai arrêté en rentrant en France et maintenant ma machine est grippée!!!
Voilà ce que c'est que d'être impatiente,on radote!!!!
Je n'ai jamais appris à coudre et le regrette quelque peu... Un jour viendra !!!
Coudre est pour moi une véritable ergothérapie. J'oublie tout les ennuis, les soucis et les contrariétés et me donne à fond : jeans, maillots de bain, bermudas robes et chemises mais aussi canapés et même voile de planche à voile. J'ai tâté de tout cela avec délectation.
Ton billet me ravit et son illustration tout autant. J'aime ces Trois Brigands ainsi que leur grande hache rouge brandie bien haut et que l'éditeur états-unien de Tomi Ungerer veut faire supprimer de la couverture de l'ouvrage. Ce serait une image trop violente pour les enfants.
Naya
les machins de filles n'étaient pas vraiment pour moi non plus... jusqu'à ce que je découvre sur le coup des 11 ans qu'il existait des garçons et qu'il ne serait pas si mal que je devienne fille un petit peu.
Je ne suis pas douée en couture du tout (puis j'ai vu ce que fabriquait ton Doux !) mais j'adorais faire des robes avec Lolilola.
Tu me fais bader avec tes broderies qui racontent des histoires à la Robinson ! J'imagine un peu ce que tu veux dire et je brode dans ma tête des jeux de piste sur le sable !
Chamamy, les trois brigands en fait se font rouler dans la farine par une gamine, ce sont des tendres bien sûr. Pas comme mes profs de couture du collège ! Tu sais que les machines à coudre se dégrippent... pour faire des coussins aux chats, c'est parfait !
Valérie, tu faisais des sous-vêtements !
C'est sûr que ce n'est pas ce que l'on nous a appris au collège, punaise, ces smocks sur les chemises de bébé ! Tu me remets dans les doigts ce plaisir de toucher, choisir et déployer les tissus puis clac, de couper !
dieudeschats, ah mais toi, à la place, tu as appris à utiliser tous les bidules technologiques...
Oxygène, c'est le plaisir, pendant que les doigts s'agitent, l'esprit vagabonde, on oublie tout. Je suis loin d'avoir ta dextérité couturière - des jeans et des voiles de bateau ! - (je suis surtout douée en ourlets et housses de coussin...) mais le tricot me permet cette évasion, ça fait bien longtemps que je n'ai pas tricoté mais je savais faire des points compliqués et du jacquard.
J'adore Tomi Ungerer ! Ces Américains sont fous. C'est délectable de se faire peur quand on est enfant.
Un peu de retard dans mes lectures mais je ne regrette pas d'avoir pris mon temps pour lire ta note. Elle fleure bon la doceur et la tendresse des jeunes années. De la complicité et beaucoup d'amour passe à travers ce récit !
Je me revois avec ma Maman pendant qu'elle tricotait un de ses pulls pour moi il y a bien longtemps puis plus tard pour ses petits enfants, la précision du geste la douceur des brins de laine qui filaient entre ses doigts..........
Apprendre les bidules technologiques ? A l'école ?? Tu veux rire
dieudeschats, huhu, ce n'est pas vraiment à l'école que j'ai appris quelques rudiments de couture.

Mais en plus, toi tu es tombée dans la marmite technologique quasi à la naissance.
Jipes, je suis un peu comme toi, ces souvenirs liés à la couture et au tricot avec ma mère et ma grand-mère sont très agréables. Elles me transmettaient en douceur et avec beaucoup de compréhension des gestes traditionnels.
Comme toi aussi, j'avais un grand plaisir à les voir inventer, coudre des vêtements, tricoter des pulls pour moi et j'étais très fière de les porter.
Ce sont des moments bien doux et chaleureux à garder dans son coeur.
(en plus, je suis contente de voir que ces gestes étaient aussi émouvants un garçon ! je me demande bien ce que mon frère en pensait)