Beau-père
Par meerkat le mercredi 30 septembre 2009, 16:57 - Pays d'enfance
Je l'aimais avec une telle force, un tel éblouissement, que je reste encore coupable de cette distance que j'ai peu à peu recherchée, de ce mur que j'ai levé entre nous.
Marié à la plus jeune soeur de ma grand-mère, la fantasque Loulou qui fût un temps entraîneuse avant de franchir à son bras la voie de la sagesse, il faisait partie de cette famille bizarre que j'avais enfant, à la fois vaste et tronquée de l'essentiel, mon père. Il était institué mon "parrain" bien que je n'ai pas été portée sur les fronts baptismaux. Ingénieur agronome, il vivait la majeure partie du temps en Côte d'Ivoire et mon amour pour lui s'auréolait de mes rêves de rencontre avec les lions, les animaux sauvages, l'envoûtement de la brousse.
Quand il venait en congé dans notre maison de Casablanca j'attendais sa venue dans la fièvre, quand il était là j'étais dans l'adoration. A 3 ou 4 ans, je ressens l'exaltation d'un de ses retours, ma grand-mère venue au parc où je jouais me disant : ton parrain est là ! combien je m'étais dépêchée le long du chemin et cette joie débordante en me jetant dans ses bras. Cet empressement dans l'amour, cette confiance et ce besoin d'un père qui me portaient.
Un jour, sa femme Loulou disparue, ma mère, mon frère et moi sommes partis en vacances avec lui, traversant le détroit de Gibraltar, remontant l'Espagne jusque dans la Loire. Etonnant voyage initiatique, ma mère au volant et lui en copilote, mon frère et moi absolument insupportables, j'ai été larguée en route oubliée dans une station service, mon frère a failli se noyer, nous avons découvert la campagne française avec stupéfaction, faisant les pires bêtises en riant. Au retour, nous nous sommes envolés pour la Côte d'Ivoire. Dans une chambre d'hôtel d'Abidjan où j'ai commencé à comprendre un peu la situation, ma mère nous a demandé d'appeler dorénavant mon parrain "papa". Ils se sont mariés. J'avais 6 ans et j'avais bien voulu pour la circonstance porter une jolie robe à bretelles, moi qui ne m'habillais qu'en garçon.
J'ai vite senti que l'amour n'était pas vraiment au rendez-vous, mon père de substitution et ma mère ne s'entendaient pas. En épousant un homme bien plus âgé, qui avait une situation assurée, qui surtout vivait loin de chez elle, ma mère avait opté pour la sécurité, notre sécurité à nous les enfants. J'ai longtemps porté le poids de ce que j'entrevoyais être une sorte de sacrifice. Mais j'ai su aussi, plus tard, que ma mère tenait avant tout à nous couper de notre père resté au Maroc. Le sacrifice avait aussi ses satisfactions.
Ma mère était très belle et courtisée. Entre son divorce d'avec mon père et avant son remariage, elle a eu un vrai amoureux à Casablanca. J'ai quelques souvenirs de lui, il me plaisait beaucoup, il nous emmenait l'après-midi en décapotable dans un des clubs de la Corniche, ma mère resplendissait et, joie suprême, il obtenait toujours que l'on me prête le zèbre en peluche d'une marque d'apéritif. Mais il était jeune, Américain, et comme son mariage avec un Anglais avait tourné en déroute, ma mère a eu peur de le suivre. J'en ai toujours eu du regret, pour elle, et un peu pour moi aussi.
Mes trois années en Côte d'Ivoire, où j'ai été emportée par l'Afrique, ont été un paradis. Mon beau-père cherchait toujours à me faire plaisir, c'est grâce à lui que j'ai pu vivre avec les animaux, accompagner les troupeaux, avoir une ânesse et un ânon, vagabonder dans la brousse. Mais déjà, je sentais qu'il négligeait mon frère et cette différence faite entre nous deux me gênait, me blessait. Je ne savais pas en parler.
Quand nous sommes rentrés dans le midi de la France j'avais 9 ans, les trahisons se sont enchaînées. Ce retour définitif m'avait été présenté comme de simples vacances pour m'éviter la douleur de la séparation tant j'adorais mon pays de cœur, mais le sentiment de perte et le manque ont duré des années, je n'avais pas pu dire un vrai au-revoir aux lieux, aux amis et aux animaux que j'aimais. Puis, mon beau-père nous a adoptés mon frère et moi, le nom de mon père m'a été enlevé, j'ai dû porter son nom à lui. Je me suis éloignée, raidie dans un refus que je n'avais pas la capacité de signifier. Je ne voulais pas être prise pour sa fille. Parce qu'un fossé se creusait avec mon frère, plus âgé et moins malléable, qui ne rentrait pas dans ces tractations. Tout ce qui m'importait était de faire front avec mon frère, garder le même nom, la même histoire, la même place que lui, je ne le pouvais pas.
Une hémorragie cérébrale a alors laissé mon beau-père quasiment dément. Avec ces images de lui qui me déboussolaient. En pyjama, hirsute, jetant des billets par les fenêtres de l'appartement, désireux de m'acheter la lune alors que ma mère me faisait de grands signes de dénégation dans son dos. Enfermé dans une chambre capitonnée de l'hôpital militaire de Marseille, agité et violent, des visites qui me terrifiaient, je n'avais que 10 ans. Puis zombie presque décharné, assommé de médicaments et de sédatifs, allant du fauteuil au lit pendant 5 ans avant d'être emporté par un cancer de la gorge. Ces années là, je les ai passées en pension, la vie chez moi n'était pas facile. Ma mère tenait les rênes de la maison et s'évertuait à rendre le quotidien possible. Mais il ne fallait pas faire de bruit, ne pas contrarier mon beau-père et surtout mentir. Mentir sur les sorties, les difficultés, les problèmes, mentir pour protéger mon frère car il ne le reconnaissait plus l'accusant d'être un amant, ou ma grand-mère qu'il s'était mis à détester. Seule préservée dans cette tourmente, j'ai profondément souffert de ce traitement de faveur. Je crois bien ne jamais avoir cherché à en tirer profit. Je me demande si cette incapacité à supporter la concurrence affective qui m'a toujours poursuivie ne puiserait pas là quelques racines. Tout en le désirant, je ne me donne pas le droit d'être choisie.
Quand mon beau-père est mort, c'est mon frère qui me l'a annoncé avec précaution. J'ai eu honte car au fond de moi je n'en étais pas triste du tout et j'ai dû le cacher.

Commentaires
Difficile à vivre tout cela pour une petite fille, on en reste certainement marquée.
Si loin, on entend encore ce qui s'est déchiré là... Je t'embrasse.
Quelle étrange vie que la sienne... Toujours dans cette histoire, la tienne, la vôtre, je suis frappée par le père escamoté.
Nini et moi t'envoyons nos pensées campagnardes.
A lire ces enfances dont le père pesait si fortement par son absence, je réalise combien j'ai eu de la chance de pouvoir tranquillement me confronter avec le mien, et grandir dans cette rassurance. Cela me tord le coeur de t'imaginer petite sans père, tout comme j'ai eu mal en lisant le café des platanes de Samantdi. Heureusement qu'il y a eu aussi l'Afrique, puissante, protectrice. Je comprends mieux cet amour que je ressent lorsque tu l'évoques toujours si magnifiquement. Je t'embrasse fort ma Meerkat que j'aime :)
Merci mes blogocopines.
Je suis très réconfortée de vos réactions, de vos mots. Je l'ai déjà fait, mais c'est toujours un peu angoissant de lancer un bout de sa vie comme un petit caillou dans l'eau. Alors rassurée je suis qu'il ricoche.
J'aurais pu avoir une belle relation avec mon beau-père, et cela a été le cas les premières années. D'ailleurs je ne demandais que cela, j'étais enthousiaste d'accueillir quelqu'un qui pouvait faire/être le père. Mais il y a eu trop d'accaparation, et cette différence établie avec mon frère a tout gâché. Nous en avons souffert tous les deux, sans nous le dire. Parfois je me dis que cette situation a été plus dure et a eu plus de répercussions affectives que l'abandon de mon père. j'ai mis un grand temps avant d'en parler.
Nini, Valentine t'envoie plein de pensées et te recommande de bien observer ton environnement avant de te lancer à l'aventure.
Valérie, ah beh, voilà que tu me mets la larme à l'oeil ! Suis toute émue.
Tu en as reparlé avec ton frère, depuis lors ?
dieudeschats, oui, il y a seulement quelques années
il pesait un tel poids d'interdit, le sujet de mon père avait été rendu rendu tabou, et finalement tout le sujet des relations familiales, y compris à ma mère était sous silence. J'ai du mal à comprendre que nous ayons tant attendu, mais nous avons vraiment compris ce que chacun avait enduré dans son coin.
Il faut dire que mon frère a quitté la maison très jeune et a peu à peu espacé ses contacts (il a 6 ans de plus que moi). J'ai été à rude école au niveau des attachements affectifs ! Le lien demeure, très fort, mais nous avons encore du mal à nous le dire.
C'est un père extraordinaire.
Encore une fois tu m'émerveilles par ta capacité à rendre les milles et une nuances de l'amour et à nous les montrer. Ici, celui d’une petite fille écartelée entre plusieurs loyautés.
Et merveille des merveilles, c’est que toutes ces déchirures d’autrefois, loin de te détruire ou de t’aigrir, elles t’ont permis de développer cette sensibilité, cette délicatesse, cette tendresse pour la vie dont tu nous enchante ici, et dans tes commentaires chez les autres.
Sûr que cette sensibilité là, c’est certainement loin d’être confortable tous les jours, mais je crois que c’est ce qui te rend tellement « vivante ».
Et puis, je suis heureuse de voir que tu reprends ici, ce travail tellement important, de déposer. Tu te souviens ?
Pfff – 3 ans déjà !!
De très gros bisous à toi, chère Meerkat et à tout bientôt
Ton texte me fait penser un peu à l'itinéraire de mon père, adopté à sa majorité, alors qu'il avait toujours ses parents et à la façon dont cela a infléchi le cours de son existence et surtout dont cette période jamais surmontée pour lui et dont il ne parlait jamais a resurgi à la fin de sa vie pour l'enfermer dans une désespérance qu'il refusait absolument de partager avec nous. C'est seulement maintenant, puisque je suis dépositaire de tous les papiers de famille, que j'ai pu reconstituer ce parcours chaotique et qui fut profondément traumatisant aussi bien pour lui que pour ses parents et dont le mystère m'a tellement interpellée lorsque j'étais adolescente. C'est aussi en partie pour cette grand-mère que je n'ai pas connue et ce grand-père à peine entrevu que j'ai entrepris de rédiger une chronique familiale, pour leur redonner la place qui leur revient dans ma propre histoire.
Ces brisures successives font mal à la lectrice que je suis et qui voit souffrir la petite Meerkat.
L'Arpenteuse, ton apprentissage à "ne plus être gentille" me semble un petit peu mal barré ! Bien que j'en sois fort aise et toute réconfortée.
Tu sais quand même que ma délicatesse a parfois des allures de taureau qui charge.
De cette enfance, outre l'amour des animaux et de la nature, j'ai gardé une certaine incapacité à mentir. Bien sûr cela m'arrive, mais le mensonge m'est difficile. Même si c'était pour "le bien" de mon beau-père, ne pas le contrarier, j'en ai soupé des salades.
Oui, tu as bien perçu, le travail de mémoire me reprend, je me replonge dans la vie de ma grand-mère. 3 ans pfuhhh ! Curieusement, écrire ce billet m'a permis de mieux comprendre les choix de ma mère, et la vie difficile qu'elle a eue à toute cette période. Il serait temps que j'écrive sur elle de façon plus apaisée !
Et je pense aux poètes !
Anthom, merci de me parler de ton père. C'est curieux les affinités d'histoire, sans connaître la sienne, je suis sûre que son parcours à peine entrevu contribue à m'attacher encore plus à tes chroniques familiales. Comme dit l'Arpenteuse, le travail de déposer est très important.
En tout cas, pour moi, l'adoption - entreprise pour couper le lien avec notre père et nous protéger d'un fantasmatique enlèvement - a été une véritable honte, la seule chose qui me réconfortait était que mon frère était dans le même cas, je n'étais pas seule visée. J'ai mis des années à en parler, et parler a été essentiel pour distancer.
A 18 ans, j'ai repris le nom de mon père, mais administrativement, je traîne toujours l'autre nom comme un boulet. J'avais écrit un billet là-dessus d'ailleurs.
Oxygène, je suis toute embêtée de troubler avec mes souvenirs. Les poser sur mon blog, avoir vos réactions contribuent à les relativiser encore. Ecrire ce billet m'a vraiment permis de recadrer le pourquoi de l'indifférence que je m'étais bâtie envers mon beau-père.
J'ai eu aussi, grâce à l'Afrique, à la liberté qui m'était laissée, à l'énergie de ma mère et de ma grand-mère, une part d'enfance merveilleuse. Et maintenant je suis grande, la petite fille en moi s'est en grande partie consolée, même s'il lui reste des réactions parfois un peu bizarres !
Quel billet émouvant, rien de plus terible que d'etre marqué au fer rouge dans son enfance ce sont des blessures que l'on oublie pas :( Je comprends que tu es voulu etre solidaire avec ton frère, ca n'a pas dû etre facile surtout parce qu'il ne fallait rien à dire et que tu n'avais personne à qui te confier j'ai connu ca également malheureusement et les cicatrices sont dures a refermer ! Le plus dur c'est de grandir en gardant de l'amour pour soi et les autres !
La je ne crois pas avoir été gentille, mais juste. Juste selon mon petit ressenti personnel.
Etre gentille, pour moi, c'est de faire les choses que je n'ai pas envie de faire, mais pour faire plaisir aux autres (comme le dernier week-end peinture). Comme quoi je dois en avoir aussi "soupé des salades"
Donc je crois que tu vas devoir accepter le compliment
Gros bisous !
"Je l'aimais avec une telle force, un tel éblouissement, que je reste encore coupable de cette distance que j'ai peu à peu recherchée, de ce mur que j'ai levé entre nous."
C'est terrible comme les enfants dans leur ouverture et leur générosité prennent sur leur dos le poids de leur famille et de ses non dits. Un câlin à la petite fille. Et ma tendresse à l'adulte qui démêle patiemment l'écheveau.
Je t'embrasse (je suis passée souvent, mais je n'avais plus de mots)
Lise
Il y a des gens comme ça qui te donnent autant qu'ils te prennent. Tu sentais confusément le coût qu'il te fallait payer. J'ai appris un peu tard que la culpabilité ne servait à rien, ne résolvait rien : je crois que dans la nasse de la vie on ne peut parfois que s'agiter pour survivre.
Je t'embrasse Meerkat. Bien fort.
Jipes, des blessures qui marquent, c'est vrai mais le lien fraternel demeure. Sans doute ce qui a préservé mes élans affectifs. Mais j'ai gardé le souvenir ému d'une photo que tu avais publiée où l'on te voyait couvé du regard par tes soeurs.
L'Arpenteuse, ah d'accord, cette gentillesse là faudrait pouvoir l'envoyer bouler ! Je prends ton compliment.
Mais je cherche à travailler sur la "sensibilité" la mienne pour commencer car j'aimerais bien moins naviguer entre "écorchée vive" et "insensible en réaction".
Bizzezs entraînantes du lundi.
Lise, heureuse de ton passage et de tes mots. Moi aussi je passe et repasse chez toi sans causer et suis contente des nouvelles qui ouvrent les perspectives.
Je crois bien que j'ai été thérapeute familial vers mes 10 ans, mais quelques années plus tard, la révolte adolescente m'a heureusement bien libérée.
L'Ane, je te suis à 100%, la culpabilité ne sert qu'à se ronger le foie pour rien (comme les regrets d'ailleurs). En plus, dans le champ relationnel, c'est un piège qui enferme la personne qui a pu susciter ce sentiment, un poids qu'on lui fait porter (je ne sais pas si c'est compréhensible, mais c'est un "noeud" que je cherche à éclaircir).
Fauvette, merci pour les bises et moi aussi je t'embrasse.