L'ombre des bêtes
Par meerkat le samedi 24 octobre 2009, 14:20 - Pays d'enfance

Parfois, quand je marche dans les bois, je m'invente une rencontre : supposons me dis-je qu'aux détours d'un sentier forestier, une étrange créature m'accoste. Une sorte de génie, mi-humain mi-chèvre, avec des oreilles pointues, un regard plissé et intense, emmitouflé d'un long cache-poussière en cuir fauve rapiécé, appuyé sur une canne fourchue, portant un grelot au poignet et un carquois à l'épaule. Il se mettrait à me parler, il me dirait : moi je sais plein de choses sur toi, et aujourd'hui si tu veux continuer ta route, il faut que tu me dises quels sont les regrets de ta vie.
Là je renâcle un peu, je n'ai pas vraiment envie de me pencher sur ce problème. Déjà les regrets et les remords forment dans ma tête une histoire bien embrouillée. Et puis, ce qui est fait est fait, je n'aime pas penser que je puisse regretter quoi que ce soit.
Mais la créature attend et elle n'est pas commode. Elle va me filer un coup de sabot si je ne lui réponds pas.
Alors, savez-vous ce que je lui raconte, un geste que je n'ai pas accompli qui régulièrement me revient ? Nous étions en Ardèche, mon greffe Tatanka, fringant parigot débarqué pour la première fois de son cinquième étage, découvrait la liberté, les courses en pleine nature, et chassait voluptueusement. Accoudé dans l'herbe rase sur le terre-plein derrière la maison, il terrorisait un mulot à nonchalants coups de patte acérés. Je me suis dirigée vers lui pour récupérer la bestiole, la relâcher plus loin. Quand je me suis aperçue qu'une des pattes arrières avait déjà été croquée, j'ai hésité, j'ai laissé faire, il a été dévoré. Souvent je me demande si ce mulot n'aurait pourtant pas préféré vivre, même avec une patte un peu grignotée.
Les voilà mes regrets, ceux qui me sont douloureux. Des animaux que je n'ai pas préservés. Qui par mon indifférence, mon incapacité, ma bêtise, sont morts. Ce bébé chauve-souris que je n'ai pas su nourrir correctement, cet oisillon tombé du nid que je ne suis pas arrivée à déposer en un endroit sûr où les parents auraient pu continuer à le nourrir, cette hirondelle que j'ai enfermée dans le garage sans l'avoir repérée, cette merlette qui s'est cassé le cou contre la baie vitrée, ce chat roux fracassé par une voiture et abandonné sous une pluie glaciale, ramassé en pleine nuit mais que le vétérinaire n'a pas pu sauver.
Je pense à eux, fragments de plomb sous le cœur. Ceux que j'ai protégés m'apaisent mais ne compensent pas.
Je ne sais encore de quel lieu de mon enfance, de quel manque, de quelle détresse ou de quelle rage, viennent mon identification animale, et cette angoisse déferlante qui m'engloutit quand une bête souffre ou meure. Même la plus petite. Ni pourquoi trop de place en moi reste encore prise par ceux qui sont morts, bêtes et gens. Même ceux que je ne connais pas. Mais je commence sans doute à l'entrevoir. Peut-être.
Illustration de Claudine et Roland Sabatier in La Grande Encyclopédie des Lutins de Pierre Dubois

Commentaires
Comme pour toi, les morts prennent beaucoup de place dans mon coeur. Ils reviennent comme ça, à l'improviste, un détail,un nom... Hier soir, à la cinémathèque je suis allée voir Intervista (magnifique, drôle et émouvant) dans le cadre d'une rétrospective Fellini. Sur le dépliant était indiqué le prochain cycle Georges Rouquier avec Farrebique et Biquefarre, dont quelqu'un m'avait parlé. Ciao Sevi !!!
Etre vivant parmi les vivants c'est accepter la responsabilité conjointe de tout ce qui vit, y compris dans sa tâche de prédation. Si peu de gens acceptent d'être du coté de la vie... pourtant elle s'occupe tellement de nous.
Je n'aime pas non plus regretter, puisque cela est fait et ne peut plus être refait. Cela peut simplement nous permettre de ne plus refaire la même bêtise...
Songe à tous ceux dont tu as été le secours...
Dans ce billet, et dans celui de janvier 2008 que tu cites, je vois beaucoup de compassion et d'empathie.
Envers toute créature en souffrance. Il me semble que ce sont plutôt des qualités ? Non
Il faut juste apprendre à accepter l'inéluctable, là aussi ce qui compte c'est d'avoir essayer, pas d'avoir réussit.
Essayer, faire au mieux : c'est déjà beaucoup.
Bizz ma belle
Pt'ilou, huhu tu vas voir les films d'un autre monde, ceux qui célèbrent les retrouvailles entre le passé et le présent.
Mais si le temps file, le charme de Mastroianni demeure, celui des paysans de l'Aveyron aussi !
Je viendrai bien avec toi voir le diptyque de Georges Rouquier. En fait je ne l'ai jamais vu. Ni les films de Depardon sur les paysans, honte sur moi.
Moukmouk, c'est pas tant la prédation qui me pose problème (enfin celle de l'homme OUI), je ne dis pas que j'aime voir mes chats chasser, mais bon, ils sont bâtis pour. Mais ce sont les accidents de la vie qui me posent question, ma responsabilité, la souffrance que j'en ressens (disproportionnée car elle renvoie à autre chose et c'est ce que je cherche, le pourquoi).
Valérie, bouhouhou, moi j'ai l'impression de refaire les mêmes erreurs ! C'est dur de sortir des répétitions, même quand on en a conscience !
dieudeschats, ah oui, le père Gribouille qui se prélasse sur un coussin en me couvant d'un oeil amoureux (si si), que je vois tellement heureux d'avoir une maison et des câlins, c'est du bonheur !
L'Arpenteuse, en fait je tâtonne autour de mon identification aux animaux et du retour de (trop) fortes émotions dans certains cas où ils souffrent ou meurent. Il n'y entre pas seulement de la compassion ou de l'empathie mais un grand trou noir de vieilles et profondes angoisses. Acquérir un peu de distance me permettrait effectivement mieux d'accepter l'inéluctable en essayant de faire au mieux.
C'est que je me pose aussi cette question : est-ce que donner trop de place à ceux qui sont morts laisse assez de place à ceux qui sont vivants (et à moi pour commencer) ? Bizz à toi Belle Dame.
C'est vraiment trop difficile de répondre à de telles questions avec un commentaire.
D'autant que comme tu as pu t'en rendre compte, et c'est tout récent, je me fait encore facilement happer par la souffrance de l'autre. Il faut donc que j'aille ruminer la question sur mon territoire.
Pfff, mon identification animale,il semble que ce soit mon taureau astrologique
L'Arpenteuse, bien que (un peu) désolée de te passer une patate brûlante, je suis (très très) contente de te voir prendre le relais !
Effectivement des questions qui se ruminent, moi je commence à peine à en mâchonner quelques brins... Mais qui devraient un jour faire sourire l'horizon.
(zut, je ne me souviens plus de ton "totem" et tu en avais trouvé une fort belle image, l'aurais-tu conservée ? ou as-tu changé ?)
J'ai déjà rencontré cette bête-là au coin des bois où m'entrainent mes pas, souvent. Cette chimère, créature comme dans les tableaux de Jérôme Bosch, elle raconte la même chose à tout le monde: moi, c'était cet oiseau tombé du nid que le chien a gobé tout cru, et aussi une taupe sortie de son trou et qui a couiné son dernier soupir dans la gueule du fauve par ailleurs un gentil toutou. Et puis une fois la grenouille à demi avalée par une couleuvre, et encore un oiseau écrabouillé sur le pare brise de la voiture, ou une mouche empoisonnée par la bombe insecticide, paf. Et le biftek de la vache qui ne demandait qu'à brouter l'herbe verte du pré, tout en écrasant les fourmis avec ses sabots. Je sais, c'est horrible. Prenons un peu de hauteur : la vie se nourrit de la mort, c'est affreux, mais c'est comme ça. Toute créature vivante ne vit que par la mort d'autres créatures, c'est le système qui est ainsi. On ne sait pas qui l'a inventé, ce système, mais on est obligé de faire avec. Le monde est un immense cimetière où nous puisons notre force vitale. Alors l'oiseau bouffé par le chat, la taupe assassinée par le chien, le moustique empoisonné par le baygon, c'est la vie qui le veut. Et nous aussi, un de ces jours, couic, quelque chose nous écrabouillera sous sa semelle... justice ? nous passerons de l'autre côté, du côté des atomes et des molécules qui nourriront les générations futures...
Une pensée me trottait dans la tête, il y a quelques jours, à propos du mulot. Je lui trouvais la vie facile : il sait de qui se méfier. La situation de l'homme me paraissait moins enviable, qui ne sait de qui se garder parmi ses semblables.
Ah non Marie-Claire, c'est la vie ok, mais pas pour le baygon !!
Marie-Claire
bienvenue chez moi qui savoure vos recettes des yeux en me léchant les doigts (la pratique n'est pas mon fort mais je vais tenter bientôt, au moins le riz au lait !).
Que l'on se mange les uns les autres je suis bien d'accord, si seulement mes chats pouvaient me manger un de ces jours ! Je suis rassurée que ces questions se posent à d'autres. Je m'interrogeais juste sur leur résonance en moi et sur les angoisses que cette souffrance spécifique (concernant des animaux que je n'ai pas "aidés") éveille en moi.
J'espère que vous prendrez plaisir à revenir par ici.
Yves, tes interrogations sur la gent trotte-menue me réjouissent (je me sens moins seule dans ma camisole).
Le mulot est un individu surprenant. Sais tu qu'il est champion du saut en hauteur sans élan ? Jamais pu en capturer un au lancer de torchon (discipline que je ne pratique évidement que pour porter secours).
Pour les hommes, je te suis à 100%, surtout que hier soir j'ai regardé un documentaire sur les souffrances au travail, misère, faut en plus se garder le plus loin possible des actionnaires.
dieudeschats, ouaf !
Marie-Claire aime trop les bonnes choses pour aimer le baygon. mais faut reconnaître que pour les moustiques... bon, je sors !
(oui, j'exclus les moustiques, les pucerons et les aoûtats de ma compassion, faut pas pousser)
Meerkat, tu triiiiiiiiche !!!!
Tu n'as pas le droit d'exclure de ta compassion les moustiques, aoûtats et autres taons. Pôvres bestioles, déjà qu'ils ne sont pas très glamour
Bon, la patate je vais la mastiquer précautionneusement, histoire d'éviter une brûlure.
Quand à mon totem, le dernier qui me soit venu est une grosse bête rayée avec de grands yeux, et de longues moustaches.
Tu crois que c'est la folie des grandeurs
Bizzz
Cela prouve que tu as une sensibilité exacerbée et un amour pour les autres quel qu'ils soient beaucoup de tolérance c'est tout à ton crédit . Pour tes regrets je te dirais ce que l'on m'a répetté souvent "tu ne peux pas prendre toutes les peines du Monde sur tes épaules"
L'Arpenteuse, ah mais les taons et les frelons c'est bon ! Évidemment s'ils te piquent ils t'assomment mais il suffit de ne pas aller les chercher, tandis que ces saletés d'aoûtats, beurk.
Merci pour le totem, c'était cela ! Folie des grandeurs mais non voyons !
(moi je tape dans la catégorie en dessous, lynxxe !)
Jipes, tu es trop gentil
L'hypersensibilité, il faudra bien un jour que je l'accepte, j'essaie de la camoufler mais je crois qu'elle est bien visible à un oeil un tant soit peu attentif.
Mais sinon, tu sais, je peux être une vraie carne. En particulier, je ne passe pas facilement l'éponge quand je me suis sentie trahie.
Je te comprends rien de pire que de voire sa confiance trahie