rien

Parfois, quand je marche dans les bois, je m'invente une rencontre : supposons me dis-je qu'aux détours d'un sentier forestier, une étrange créature m'accoste. Une sorte de génie, mi-humain mi-chèvre, avec des oreilles pointues, un regard plissé et intense, emmitouflé d'un long cache-poussière en cuir fauve rapiécé, appuyé sur une canne fourchue, portant un grelot au poignet et un carquois à l'épaule. Il se mettrait à me parler, il me dirait : moi je sais plein de choses sur toi, et aujourd'hui si tu veux continuer ta route, il faut que tu me dises quels sont les regrets de ta vie.
Là je renâcle un peu, je n'ai pas vraiment envie de me pencher sur ce problème. Déjà les regrets et les remords forment dans ma tête une histoire bien embrouillée. Et puis, ce qui est fait est fait, je n'aime pas penser que je puisse regretter quoi que ce soit.
Mais la créature attend et elle n'est pas commode. Elle va me filer un coup de sabot si je ne lui réponds pas.
Alors, savez-vous ce que je lui raconte, un geste que je n'ai pas accompli qui régulièrement me revient ? Nous étions en Ardèche, mon greffe Tatanka, fringant parigot débarqué pour la première fois de son cinquième étage, découvrait la liberté, les courses en pleine nature, et chassait voluptueusement. Accoudé dans l'herbe rase sur le terre-plein derrière la maison, il terrorisait un mulot à nonchalants coups de patte acérés. Je me suis dirigée vers lui pour récupérer la bestiole, la relâcher plus loin. Quand je me suis aperçue qu'une des pattes arrières avait déjà été croquée, j'ai hésité, j'ai laissé faire, il a été dévoré. Souvent je me demande si ce mulot n'aurait pourtant pas préféré vivre, même avec une patte un peu grignotée.
Les voilà mes regrets, ceux qui me sont douloureux. Des animaux que je n'ai pas préservés. Qui par mon indifférence, mon incapacité, ma bêtise, sont morts. Ce bébé chauve-souris que je n'ai pas su nourrir correctement, cet oisillon tombé du nid que je ne suis pas arrivée à déposer en un endroit sûr où les parents auraient pu continuer à le nourrir, cette hirondelle que j'ai enfermée dans le garage sans l'avoir repérée, cette merlette qui s'est cassé le cou contre la baie vitrée, ce chat roux fracassé par une voiture et abandonné sous une pluie glaciale, ramassé en pleine nuit mais que le vétérinaire n'a pas pu sauver.
Je pense à eux, fragments de plomb sous le cœur. Ceux que j'ai protégés m'apaisent mais ne compensent pas.
Je ne sais encore de quel lieu de mon enfance, de quel manque, de quelle détresse ou de quelle rage, viennent mon identification animale, et cette angoisse déferlante qui m'engloutit quand une bête souffre ou meure. Même la plus petite. Ni pourquoi trop de place en moi reste encore prise par ceux qui sont morts, bêtes et gens. Même ceux que je ne connais pas. Mais je commence sans doute à l'entrevoir. Peut-être.


Illustration de Claudine et Roland Sabatier in La Grande Encyclopédie des Lutins de Pierre Dubois