J'ai attendu un an pour enlever tes vêtements des armoires. Débarrasser les étagères, les tiroirs, dégarnir les cintres, c'était ce qu'il fallait faire paraît-il, et même il aurait fallu le faire tout de suite à ce que l'on dit, mais je ne pouvais pas donner tes vêtements, ils devaient rester là, à leur place. J'ai plié délicatement les pulls, les jeans, les chemises, les blousons, je les ai rangés dans des cartons, dans des sacs ils auraient été trop en désordre. Enlever les chaussures a été difficile, les baskets portaient l'empreinte toujours présente de tes pas. Tes grandes enjambées. J'ai gardé les bottes en caoutchouc, un des premiers achats pour la campagne, des bottes Aigle, les tiennes vertes, les miennes bleu marine avec un liseré blanc. J'ai gardé une chemise écossaise, un vieux pull gris. Et surtout la djellaba bleue avec la poche sur la poitrine où tu plaçais le chaton Emilie. Je vous voyais sourire tous les deux pendant vos promenades en djellaba à travers la maison, la greffière planante des Floyd était ta payse, elle était née dans la paille d'une grange picarde, chez ton oncle, de l'autre côté de la rue où se tenait la maison de ton père. Puis elle était venue chez nous.
J'ai roulé 25 kilomètres, les vêtements dans le coffre de la voiture, pour tout remettre à une association. J'étais gênée, je ne savais pas quoi dire en laissant mes cartons sur une table, mais on ne m'a rien demandé.
Dans un détour de la rivière en contrebas du village, en m'approchant tout près du bord, j'ai posé le blouson en cuir que tu portais huit mois sur douze, tout couturé, la peau usée et râpeuse, tant aimé, il est parti dans le courant, nonchalamment gonflé d'air, je ne l'ai pas regardé s'éloigner, c'était un geste qui n'avait aucun sens, et j'avais besoin de mettre des actes sur mes pensées flottantes, d'un concret que je n'avais plus. Il disait pourtant, je le sais maintenant, de laisser aller au fil de l'eau. Mais laisser aller, prendre pied dans une vie sans toi, était trahir.
Que tu n'aies plus rien pour t'habiller à ton retour m'angoissait terriblement sans que je parvienne à le comprendre. Seulement la nuit, quand des pensées inquiètes me traversaient, je me disais dans la clarté hallucinée du manque de sommeil : comment va-t-il faire quand il sera à nouveau là puisque j'ai donné presque tous ses vêtements ? J'ai malgré tout fini par prendre le dernier tiroir avec tes sous-vêtements et je l'ai vidé dans la poubelle. C'était tellement incongru toutes tes chaussettes bien roulées, en vrac dans la poubelle de la cuisine. J'aurais dû y croire encore.
Comment reviendrais-tu si tu n'avais plus de chaussettes à mettre ?
Pendant un an j'ai pensé que tu pouvais revenir et que garder les vêtements dont tu aurais besoin permettrait que tu reviennes.



Merci à Joan Didion. J'ai lu d'une traite son récit sur le deuil L'Année de la pensée magique écrit au scalpel après la mort brutale de son mari, un soir, à la table familiale. L'année, la première, quand entre douleur et folie consciente rôde la présence indicible de la pensée magique. Quand il devient croyable que l'incroyable est somme toute possible.
La vie change vite. La vie change dans l'instant. On s'apprête à dîner et la vie telle qu'on la connaît s'arrête. Oui, la vie connue s'arrête et l'esprit franchit les frontières d'une errance acérée.