Bonheur du soir
Par meerkat le samedi 30 janvier 2010, 22:26 - Ballade de Sevi
Sur le chemin de la forêt un Anima à grandes oreilles a déposé une merveille. On ne peut plus alléchée, je me précipite au rayon littérature latino-américaine de la bibliothèque de la maison. Zut, de Luis Sepúlveda n'a été engrangé qu'un seul ouvrage, je ne sais comment cela est possible mais il me faudra pallier ce manque. Évidemment je regarde la petite troupe solidaire qui se presse sur ce même rayonnage. Je suis déjà en lecture avec Alejo Carpentier. Tiens, Cent ans de solitude, quel bonheur ce livre, vraiment je devrais le relire. Ah mais là, c'est Julio Cortázar. Hop, Les armes secrètes passe sur le haut de ma pile à lire. Puis je tire Cronopes et Fameux, je feuillète, je tombe sur un discours qui pour le coup me fait sourire jusqu'aux oreilles.
Tout d'abord, le quatrième de couverture de Cronopes et Fameux :
Savez-vous lire l'heure en effeuillant un artichaut ? Tuer les fourmis à Rome ? Monter un escalier en connaissance de cause ? Poser correctement un tigre ? Vous faut-il des instructions pour pleurer ? Pour avoir peur comme il faut ? Vous arrive-t-il de jeter les timbres-poste que vous trouvez laids ? De tremper un toast dans vos larmes naturelles ? Avez-vous parfois envie de dessiner sur le dos d'une tortue une hirondelle ?
Si vous répondez " oui " à six de ces questions vous êtes un Cronope, un de ces êtres qui font, depuis quinze ans, carrière en Amérique latine : on dit -on écrit même dans la presse- que Monsieur X ou Y est ou n'est pas un Cronope authentique. Cela suffit pour que le lecteur sache à qui il a affaire.
Dans le cas contraire, vous risquez d'être un de ces Fameux qui conservent leurs souvenirs enveloppés dans un drap noir : pour votre tranquillité, mieux vaut s'abstenir de lire ce livre.
Et puis le texte, intitulé Discours de l'ours :
C'est moi l'ours des tuyauteries de l'immeuble, des tuyaux de l'eau chaude, du chauffage, de l'air frais, je vais par les tuyaux d'étage en étage, je suis l'ours qui va par les tuyaux.
je crois qu'on m'apprécie car mon poil nettoie impeccablement les conduits, je cours dans les tuyaux sans répit et sans trêve et rien ne me plaît tant que de passer d'étage en étage en glissant le long des tuyaux. Parfois, je sors une patte par un robinet et la jeune fille du troisième crie qu'elle s'est brûlée, ou je grogne à la hauteur du fourneau du deuxième et la cuisinière Wilhelmine se plaint qu'il tire mal. La nuit, je vais en silence, je vais sur la pointe des pattes, je sors mon nez sur le toit pour voir si la lune danse là-haut, puis je me laisse glisser dans la cheminée, comme le vent, jusqu'aux chaudières du sous-sol. Et l'été, je nage la nuit dans le réservoir piqueté d'étoiles, je me lave le museau, d'abord avec une patte, puis avec l'autre, puis avec les deux à la fois ce qui me remplit d'une joie extrême.
Après quoi, je dégringole par tous les tuyaux de la maison en grognant d'aise et les maris-et-femmes s'agitent dans leurs lits et pestent contre la plomberie défectueuse. Il y en a même qui allument et notent sur un petit papier : penser à se plaindre au gérant. Je cherche le robinet qui est resté ouvert à quelque étage -il y en a toujours un- je mets le nez dehors et je regarde l'obscurité des chambres où vivent ces êtres qui ne peuvent se promener dans les tuyaux et j'ai un peu pitié d'eux à les voir si grands et si maladroits, à les entendre ronfler et rêver à voix haute, ils sont si seuls. Lorsque le matin ils se lavent la figure, je leur caresse les joues, je leur lèche le nez, et je m'en vais, vaguement assuré de leur avoir fait un peu de bien.
Julio Cortázar, Discours de l'ours, in Cronopes et Fameux, NRF/Gallimard
La bibliothèque est certainement la plus forte présence dans la maison des bois. Elle a sa vie, ses espaces, ses habitudes maniaques, ses grains de folie. Je la connais assez mal, n'en ayant pas percé tous les mystères et d'ailleurs ne le souhaitant pas. Je soupçonne quelques livres de s'amuser à voyager la nuit, en quête de bonne compagnie, certains d'ailleurs s'oublient par terre. Tandis que d'autres, étroitement accolés, refuseraient absolument de se quitter. Nos relations sont fluctuantes, cette bibliothèque je ne l'aime pas toujours, surtout quand elle m'oppose une façade butée et refuse de donner suite à mes recherches. Bien des fois tous ses livres me pèsent et je me promets de les rôtir dans un grand feu. Souvent sa puissance me réconforte, elle est si chaleureuse quand elle est de bonne humeur. Mais chaque fois que, furetant auprès d'elle, je suis attirée par un livre que je ne savais pas être là, ou que je trouve précisément le livre que je désirais, je sens, au plus profond de ma poitrine, mon cœur se bouleverser. Le lien avec Sevi se retisse immédiatement. A chaque fois, je suis émerveillée de la justesse de ses choix, de l'étendue de ses curiosités. De la somptuosité éclectique de celle qui demeure sa bibliothèque et qui reflète si bien ce qu'il était.
Ainsi, entre la vitalité heureuse de mon souvenir et la gaieté farfelue de ma lecture, je passe ce soir une soirée délicieuse.
Avant d'aller dormir, je glisserai ce discours à ma chaudière, je sais qu'elle en ronronnera de plaisir et qu'elle passera le mot à la tuyauterie, j'espère bien que demain matin, un ours me posera sur le nez un bisou tout mouillé.

Commentaires
Ces deux paragraphes me bercent doucement, comme si j'étais allongée sur un arc-en-ciel et que je regardais le monde depuis en haut. J'aime beaucoup ces auteurs magiques. Je devrais les relire, tiens, ça m'aiderait peut-être à m'échapper de ma vie un peu trop cruelle ces temps-ci...
Dr. CaSo, contente de t'apporter un sourire et un peu de douceur avec ces écrivains effectivement magiques. C'est exactement ce que j'ai ressenti. Ma soirée s'annonçait banale et avec Cronopes et Fameux en mains, j'ai commencé à sourire, à me sentir en pleine forme et à gagner plein d'énergie. Oui, des textes comme ceux-là vous requinquent !
Il y a une histoire de bicyclette interdite d'accès à la banque qui est trop drôle !
Il faudrait que je parle de cet ours à mes locataires :) Sûr qu'ils seraient plus enclins à moins râler lorsque celui-ci fait des siennes la nuit :D
Parfois je me sens "mal vissée", je n'aime pas trop ce genre de lecture, ça ne marche pas.
Et puis parfois, c'est si bien...
chouette ! je n'ai jamais lu cet auteur ... sûr que je note
je suis comme toi avec les livres. tu te souviens "pousser la porte d'un livre" etc .. ? dommage que ma bibliothèque ne m'offre que mes propres goûts ... mes compagnons dans la vie lisaient peu ou des livres plutôt historiques ou documentaires ... bonne soirée avec tes Cronopes.
Valérie, n'est-ce pas que ce serait un allié de poids dans ton travail ? En recopiant le texte, je pensais à toi (oui, c'est vrai) et je riais toute seule, t'imaginant envoyer avec fermeté les récalcitrants poser leurs revendications sur le chauffage et l'eau à l'ours des tuyaux.
Fauvette, toi "mal vissée" ?
Oui, c'est vrai ça arrive. Pour moi ça marche, quel que soit mon état, les idées farfelues et bien écrites me transportent à tous les coups en enfance.
loupiotte, je pensais à toi aussi !
Oui, tu aimerais cet esprit (enfin Cronopes et Fameux, les autres écrits de Cortazar seraient différents, je ne connais pas - pas encore-), je le déguste à petites lampées. et j'ai déjà appris à poser un tigre. Je vais t'envoyer Vietato introdurre biciclette. Ah, il y a aussi des considérations bidonnantes sur l'Ecrasement des gouttes. Ca tombe bien, j'adore faire de la copie, j'apprécie encore plus ce que je lis.
Bonne soirée à toi aussi.
Cent ans de solitude : absolument.
Mais comment ai-je pu manquer Cronopes et Fameux ? Merci pour l'invitation à lire.
Faut que je cultive mon côté Cronope,en vieillissant cela me semble utile sinon nécessaire
Mais! mais!!! je suis jaloux, il y a donc un autre ours pour te lécher le nez ! spajuste.
Yves, je suis contente que cela te plaise... je ne m'en étonne pas trop !
Chamamy, le côté Cronope ne ferait qu'embellir au fil du temps. C'est l'avantage de prendre de l'âge.
Moukmouk
ben alors, qu'est-ce qui se passe ? Et mon commentaire d'hier ? Zut de flûte...
ah ben j'ai du oublier d'envoyer
Tout ça pour dire que je n'ai lu qu'un Cortazar, (Les gagnants ?)où une étrange loterie permettait à des gens de partir pour une croisière pour le moi bizarre. Que c'était d'une intelligence à la Borgès, à faire froid dans le dos.
Cet extrait est bien réjouissant
Bises
Cent ans de solitude, un ravissement sans cesse renouvelé.
Cronopes et fameux dont je n'avais jamais entendu parler m'a complètement scotchée l'espace d'un extrait, celui que tu as tapé, a l'air absolument génial et m'a donné une furieuse envie de me le procurer tout de suite ! En bref : merci !
Cent ans de solitude...j'aime, infiniment...Cronopes et Fameux...j'ai cherché chez mon libraire de l'île, pourtant étonnamment riche, mais je n'ai pas trouvé...On verra au retour dans des lieux plus...civilisés quand je serai "en France", comme on dit ici!
Par contre - alors, certes, on ne joue pas au même niveau- j'ai déniché le premier roman de Claudie Gallay, l'auteur des Déferlantes: L'Office des vivants, un texte âpre et sans complaisance, qui me laisse sans voix...
Ca y est... Me suis procurée C&F.
J'achève Histoire de Pi et je m'y mets.
Lise, j'ai regardé mais tu n'es pas prise dans les mailles du filet de l'antispam (moi aussi, ça m'arrive de ne pas envoyer ma réponse !). Réjouissant, c'est pile le bon mot, je savoure doucement, pour faire durer le plaisir. Bises à toi et au calme des profondeurs marines.
Miyax, oh déjà en main ! J'espère que tu vas aimer ! C'est super agréable quand on est prise de la passion de se jeter séance tenante dans un livre, une musique, un film. C'est bon les coups de coeur.
Anthom, ah oui j'ai bien envie de relire Cent ans de solitude. Mais j'ai une pile à lire qui prend des proportions inquiétantes. Et voilà que tu me rajoutes l'Office des vivants !
Comme j'ai aimé Les Déferlantes (je pense encore aux personnages, c'est curieux comme ils restent présents et accompagnent), je suis tentée. Ah mais c'est bien de se dire que l'on n'en a jamais fini avec les livres.