Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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mercredi 30 septembre 2009

Beau-père

Je l'aimais avec une telle force, un tel éblouissement, que je reste encore coupable de cette distance que j'ai peu à peu recherchée, de ce mur que j'ai levé entre nous.

Marié à la plus jeune soeur de ma grand-mère, la fantasque Loulou qui fût un temps entraîneuse avant de franchir à son bras la voie de la sagesse, il faisait partie de cette famille bizarre que j'avais enfant, à la fois vaste et tronquée de l'essentiel, mon père. Il était institué mon "parrain" bien que je n'ai pas été portée sur les fronts baptismaux. Ingénieur agronome, il vivait la majeure partie du temps en Côte d'Ivoire et mon amour pour lui s'auréolait de mes rêves de rencontre avec les lions, les animaux sauvages, l'envoûtement de la brousse.

Quand il venait en congé dans notre maison de Casablanca j'attendais sa venue dans la fièvre, quand il était là j'étais dans l'adoration. A 3 ou 4 ans, je ressens l'exaltation d'un de ses retours, ma grand-mère venue au parc où je jouais me disant : ton parrain est là ! combien je m'étais dépêchée le long du chemin et cette joie débordante en me jetant dans ses bras. Cet empressement dans l'amour, cette confiance et ce besoin d'un père qui me portaient.
Un jour, sa femme Loulou disparue, ma mère, mon frère et moi sommes partis en vacances avec lui, traversant le détroit de Gibraltar, remontant l'Espagne jusque dans la Loire. Etonnant voyage initiatique, ma mère au volant et lui en copilote, mon frère et moi absolument insupportables, j'ai été larguée en route oubliée dans une station service, mon frère a failli se noyer, nous avons découvert la campagne française avec stupéfaction, faisant les pires bêtises en riant. Au retour, nous nous sommes envolés pour la Côte d'Ivoire. Dans une chambre d'hôtel d'Abidjan où j'ai commencé à comprendre un peu la situation, ma mère nous a demandé d'appeler dorénavant mon parrain "papa". Ils se sont mariés. J'avais 6 ans et j'avais bien voulu pour la circonstance porter une jolie robe à bretelles, moi qui ne m'habillais qu'en garçon.

J'ai vite senti que l'amour n'était pas vraiment au rendez-vous, mon père de substitution et ma mère ne s'entendaient pas. En épousant un homme bien plus âgé, qui avait une situation assurée, qui surtout vivait loin de chez elle, ma mère avait opté pour la sécurité, notre sécurité à nous les enfants. J'ai longtemps porté le poids de ce que j'entrevoyais être une sorte de sacrifice. Mais j'ai su aussi, plus tard, que ma mère tenait avant tout à nous couper de notre père resté au Maroc. Le sacrifice avait aussi ses satisfactions.
Ma mère était très belle et courtisée. Entre son divorce d'avec mon père et avant son remariage, elle a eu un vrai amoureux à Casablanca. J'ai quelques souvenirs de lui, il me plaisait beaucoup, il nous emmenait l'après-midi en décapotable dans un des clubs de la Corniche, ma mère resplendissait et, joie suprême, il obtenait toujours que l'on me prête le zèbre en peluche d'une marque d'apéritif. Mais il était jeune, Américain, et comme son mariage avec un Anglais avait tourné en déroute, ma mère a eu peur de le suivre. J'en ai toujours eu du regret, pour elle, et un peu pour moi aussi.

Mes trois années en Côte d'Ivoire, où j'ai été emportée par l'Afrique, ont été un paradis. Mon beau-père cherchait toujours à me faire plaisir, c'est grâce à lui que j'ai pu vivre avec les animaux, accompagner les troupeaux, avoir une ânesse et un ânon, vagabonder dans la brousse. Mais déjà, je sentais qu'il négligeait mon frère et cette différence faite entre nous deux me gênait, me blessait. Je ne savais pas en parler.

Quand nous sommes rentrés dans le midi de la France j'avais 9 ans, les trahisons se sont enchaînées. Ce retour définitif m'avait été présenté comme de simples vacances pour m'éviter la douleur de la séparation tant j'adorais mon pays de cœur, mais le sentiment de perte et le manque ont duré des années, je n'avais pas pu dire un vrai au-revoir aux lieux, aux amis et aux animaux que j'aimais. Puis, mon beau-père nous a adoptés mon frère et moi, le nom de mon père m'a été enlevé, j'ai dû porter son nom à lui. Je me suis éloignée, raidie dans un refus que je n'avais pas la capacité de signifier. Je ne voulais pas être prise pour sa fille. Parce qu'un fossé se creusait avec mon frère, plus âgé et moins malléable, qui ne rentrait pas dans ces tractations. Tout ce qui m'importait était de faire front avec mon frère, garder le même nom, la même histoire, la même place que lui, je ne le pouvais pas.

Une hémorragie cérébrale a alors laissé mon beau-père quasiment dément. Avec ces images de lui qui me déboussolaient. En pyjama, hirsute, jetant des billets par les fenêtres de l'appartement, désireux de m'acheter la lune alors que ma mère me faisait de grands signes de dénégation dans son dos. Enfermé dans une chambre capitonnée de l'hôpital militaire de Marseille, agité et violent, des visites qui me terrifiaient, je n'avais que 10 ans. Puis zombie presque décharné, assommé de médicaments et de sédatifs, allant du fauteuil au lit pendant 5 ans avant d'être emporté par un cancer de la gorge. Ces années là, je les ai passées en pension, la vie chez moi n'était pas facile. Ma mère tenait les rênes de la maison et s'évertuait à rendre le quotidien possible. Mais il ne fallait pas faire de bruit, ne pas contrarier mon beau-père et surtout mentir. Mentir sur les sorties, les difficultés, les problèmes, mentir pour protéger mon frère car il ne le reconnaissait plus l'accusant d'être un amant, ou ma grand-mère qu'il s'était mis à détester. Seule préservée dans cette tourmente, j'ai profondément souffert de ce traitement de faveur. Je crois bien ne jamais avoir cherché à en tirer profit. Je me demande si cette incapacité à supporter la concurrence affective qui m'a toujours poursuivie ne puiserait pas là quelques racines. Tout en le désirant, je ne me donne pas le droit d'être choisie.

Quand mon beau-père est mort, c'est mon frère qui me l'a annoncé avec précaution. J'ai eu honte car au fond de moi je n'en étais pas triste du tout et j'ai dû le cacher.

dimanche 7 juin 2009

L'oiseau africain


poule_aux_mille_perles

La "poule aux mille perles", art populaire de Tanzanie


La légende raconte que la pintade naquit un jour de l'amour et du chagrin. Il y a bien bien longtemps, Méléagre, fils du roi de Calydon, se fourvoya pour l'amour de l'intrépide chasseresse Atalante et s'en vint à tuer ses deux oncles. Sous l'emprise de la douleur, sa mère brisa alors le charme qui liait la vie de Méléagre et celui-ci mourut. Ses sœurs tant aimées, les Méléagrides, terrassées par le chagrin, le pleuraient si violemment que la déesse Artémis transforma ces inconsolables en oiselles, leurs larmes vinrent s'incruster sur leurs plumes, une insatiable capacité à se lamenter leur fut léguée. Dépositaires à jamais de la mémoire fraternelle, les pintades, méléagrides en grec, étaient nées.

C'est pourquoi, si l'on regarde bien leur plumage noir bleuté, on peut voir dans la constellation des gouttes immaculées qui le pare, les larmes autrefois versées. Certains préfèrent imaginer des perles précieuses, car la pintade est aussi oiseau porte-bonheur. Oiseau de paradis, oiseau sacré. Ses traces se lisent jusque dans l'écriture des tombeaux égyptiens, ses empreintes se relèvent au creux des mosaïques byzantines, ses barbillons rouge et noir ornent les peintures du Quattrocento, son image dessine le nom du peuple des Nubiens...

Cet oiseau mythique est vieux comme le monde, la pintade vient de la terre d'Afrique qui a vu naître les premiers hommes, elle est arrivée chez nous avec les navigateurs lusitaniens partis à la recherche d'une route vers les Indes.

Liée à Artémis, déesse de la vie sauvage, la pintade est d'une farouche indépendance. La pintade est une guerrière, une indocile, qui ne s'est jamais vraiment adaptée à la vie en basse-cour. On ne l'enferme pas dans un poulailler, elle prend la clé des champs pour courir la campagne, hanter les buissons. Elle reste profondément l'Oiseau négre, la pintade marronne qui cavalait sur les chemins de la liberté auprès des esclaves en fuite, un symbole de la lutte contre l'esclavage. Une messagère d'un autre monde, d'un ailleurs toujours possible.


Merci à L'Oiseau nègre, l'aventure des pintades dionysiaques, de Jean-Marie Lamblard.

mercredi 15 avril 2009

Entrer dans le cercle

Il m'a suffi d'un film, Les Maîtres Fous, pour désirer connaître l'homme qui avait tenu la caméra une journée de 1954 dans les faubourgs d'Accra. Un documentaire sur les pratiques du culte Haouka, "maître du vent, maître de la folie". Une cérémonie rituelle au cours de laquelle les adeptes, émigrants venus des régions pauvres du Niger, brutalement passés de la brousse à la ville, se laissent posséder par les "génies de la force" qu'ils invoquent : divinités de guerre comme les soldats et les officiers de 14-18, mais aussi figures emblématiques de la présence coloniale, telles le gouverneur, le docteur, la femme du capitaine, le général, le conducteur de locomotive...
Ces transes de possession rejouent la domination blanche, comme pour se libérer dans l'imaginaire de l'oppression de la colonisation, apprivoiser le déracinement, résoudre l'adaptation forcée à la civilisation occidentale. Bien des années plus tard, celle en moi qui s'accrochait toujours à l'Afrique comme à son pays natal mais qui avait aussi confusément détesté y voir parader les drapeaux français, a reçu le film comme une gifle, prenant de plein fouet les ravages de la colonisation, encaissant la violence de notre emprise.

J'ai voulu faire une thèse sur les phénomènes de possession, une thèse jamais finie, mais cet homme j'ai pu enfin le rencontrer, je l'avais choisi comme directeur de thèse. Il était anthropologue et cinéaste et, il n'y a pas de plus belle définition de lui disait Jean-Luc Godard : chercheur au Musée de l'Homme. Il s'appelait Jean Rouch. Il a été l'un des premiers à s'intéresser à la réalité sociale africaine, aux migrants, à la ville et au sous-prolétariat. La chemise ouverte sur un foulard noué, une veste bleue jetée sur les épaules, toujours en pantalon blanc, ce costaud avait dans la voix une troublante douceur. Il aimait l'Afrique, son pays de prédilection et son pays de cinéma, la boucle du Niger et ses amis Songhay auprès desquels il vivait de longues périodes. Et il aimait le jazz. Immergé dans son sujet et porté par l'inspiration, il faisait danser sa caméra comme Louis Amstrong faisait virevolter sa trompette.

rouch_filmant

Jean Rouch n'essayait pas d'être un observateur invisible, il n'essayait pas d'être un narrateur neutre, il ne se faisait pas oublier, il ne faisait pas semblant de ne pas être là, l'autre qu'il filmait avait son mot à dire. Il vivait la réciprocité entre le filmeur et les filmés. Une anthropologie partagée ouvrant sur ce qu'il appelait la ciné transe, ce ballet où la caméra devient aussi vivante que les hommes qu’elle filme, ce moment où, quand le caméraman pénètre réellement dans son sujet, précède ou suit le danseur, le prêtre, l’artisan, il n’est plus lui-même mais un “œil mécanique” accompagné d’une “oreille électronique”. A la fois dans l'action et comme dépossédé de lui-même pour mieux accueillir l'autre.

« Il ne faut plus seulement approcher et observer les autres en restant à l’extérieur du cercle dans lequel ils évoluent, il faut entrer dans le cercle, mieux même, il faut se placer au centre, là où les autres se tiennent, il faut se mettre à leur place, les incorporer… devenir l’autre. »
Maxime Scheinfeigel, parlant de la pratique du cinéaste in Jean Rouch

J'ai retrouvé, par la suite, une part de cette démarche qui entremêle entre tant de choses l'attention à l'autre, la patience et l'implication, chez deux femmes que j'admire, l'ethnologue Jeanne Favret-Saada qui a en particulier travaillé sur la sorcellerie dans le Berry. Et l'éthologue Shirley C. Strum qui, sachant tout simplement s'asseoir et attendre au milieu des babouins du Kenya pour les observer, a jeté à bas les plus belles certitudes des primatologues masculins touchant notamment l'agression et la dominance des mâles (héhé)... Mais d'elle, je reparlerai.
Et je pense aussi à Raymond Depardon qui, travaillant avec les paysans sur son dernier film, reconnaissait en riant que lors de la préparation du tournage, ceux-ci avaient bien plus appris sur lui et sa famille que lui n'en avait finalement appris sur eux. Mais il avait su se donner, et ils s'étaient laissés approcher. J'aime ces observateurs de l'autre qui nous dévoilent le monde tout autant qu'ils se dévoilent. C'est avec eux, que j'ai tenté de faire confiance à la subjectivité de mes choix, de laisser parler ma subjectivité.

Sources : L'Homme - Revue française d'anthropologie
Photo : Philo Breigstein
Première partie des Maitres Fous ici.


mardi 3 février 2009

Poolamazoonee

Je croyais que nous étions dans ce monde pour l'éternité. Mais d'aucuns pensaient que cela avait assez duré. Enfant, les animaux, les insectes, les étendues cachées de la brousse me fascinaient. Je n'aimais pas les boites ni les portes fermées, mais j'aimais bien les cabanes et les niches. Je me demandais ce que l'on éprouvait à vivre là-dedans, yeux mis-clos, tête alanguie, pattes légèrement étendues dépassant le seuil. Je me souviens un après-midi m'être installée à croupetons dans la niche du chien du village, qui me regardait, interrogateur amical. C'était bien, comme un songe enveloppant de sécurité. Kpan m'a demandé doucement de sortir et m'a ramenée à la maison. J'adorais entrer dans les trous, me cacher dans les arbres, faire des tunnels dans les hautes herbes. Je passais du temps devant les cabanes à lapin. J'étais tellement étonnée de penser, comme on me l'avait dit, que la mère lapin arrachait les poils de son ventre pour faire un nid, j'observais avidement les courtes chenilles à peau laiteuse, béates enfouies dans ce duveteux édredon qui respirait. J'ai toujours aimé les lapins. Un jour, j'ai vu courir un canard sans tête. Je ne sais plus si je l'ai vraiment vu ou si on me l'a raconté, je me bouchais les yeux et les oreilles quand un boy égorgeait une volaille, mais le souvenir est comme un rêve tenace. Je voyais les oiseaux mouche tournoyer dans les corolles des fleurs, planant, immobiles, à une vitesse folle. Certaines fleurs, semblait-il, étaient carnivores, j'attendais le coup de rasoir au cœur des pétales. Il y avait tant de chauve-souris dans la cave, je tirais la porte derrière moi, je guettais leur présence secrète, ces minuscules froissements tendus dans le noir, c'est sans doute là que j'ai commencé à les aimer, même si j'en avais un peu peur. Amour et peur, est-ce que cela ne va pas ensemble ? Près du puits, venait la grande salamandre à crête que mon frère tentait d'apprivoiser, il n'y est jamais arrivé et je m'en réjouissais, je voulais la voir plonger filant vers les profondeurs, anguille sombre dont les taches jaunes se fluidifiaient peu à peu. Il y avait un arbre qui ressemblait vaguement à un figuier dont le suc brûlait irrémédiablement les yeux mais dont les feuilles faisaient le délice des chèvres. Il n'y avait pas de chèvres, mais j'avais toujours peur que mon ânon aille s'y frotter, je faisais toujours un détour quand j'étais avec lui espérant ainsi qu'ils ne lieraient jamais connaissance. Un jour, j'ai trouvé un marsupial fauve accroché dans les palmes du toit. Je revois les grands yeux vides dans le froncement du masque triangulaire, la démarche chaloupée et les mouvements lents de peluche sauvage qui l'agrippaient à la brousse quand je l'ai relâché. Je partais des journées entières garder les moutons avec mon copain Natole, j'ai vu naître les agneaux. Naître aussi les chatons gluants, que la mère chatte réchauffait de vigoureux coups de langue. Je dormais avec les chats. Toujours.

lundi 25 août 2008

A la source des loups


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Il y a un goût, un parfum, des sensations, une image, des murmures. Qui persistent. Un de mes premiers souvenirs sans doute, mais bien des traces fugitives s'inscrivent plus tôt encore, rêvées ou tant entendues esquisser qu'elles sont devenues vivantes. J'ai trois ans. Je suis sur la plage Aïn Diab, celle que visitent les loups dans leurs songes, assise au creux de dunes plantées de hautes herbes ondulantes. Je ressens la lumière bleue intense et blanche, l'odeur brumeuse de la mer, la douceur épaisse du sable, le frôlement du vent et la griffe brûlante du soleil. J'entends les vagues sucer avidement des langues de plage. J'ai dans mes mains potelées le repas préparé par ma grand-mère : entre deux morceaux de pain doré, des tranches de tomate et de concombre arrosées d'un filet d'huile d'olive. Je soulève la tranche du dessus, le rouge sombre des tomates, le vert tendre du concombre, le semis translucide des pépins m'éclaboussent de douceur, le parfum suave m'enrobe par coulées. Je mange lentement, langoureusement, toute entière dans mes bouchées, tétant l'onctuosité du mélange, sentant sa glissade délicieuse le long de ma gorge. La chaleur a amolli les crudités, la saveur est confite, à peine flétrie, réveillée de quelques grains croquants de sable. Je lèche mes doigts. Plénitude de l'instant. Je joue à présent à la lisière de l'eau, sous mes coups de talon jaillissent des gerbes d'étincelles liquides. Je m'avance, la mer lèche mes genoux ronds. Quelques pas et je suis prise par un rouleau. Submergée, emportée dans une courbe argentée d'écume, tirée et raclée contre le fond mouvant. Mon frère me rattrape à bras le corps, hoquetante, glissante et salée contre lui. Sous ma peau courent mille petits poissons. Nous retournons dans l'eau en nous tenant la main. Nous enfonçant plus avant apprivoiser la mer. Et je sais déjà que la mer nous aime, la mer des plages marocaines, celle qui se déroule vers le Sud, et qui boucle la terre.

Photo Quand je serai grande de Anita (un clin d'oeil d'amitié, pour ton regard et tes mots, pour un pays d'ailleurs)

jeudi 7 août 2008

Autant en emporte le vent

J'ai piqué une chaîne à la Police ! Je la vois circuler depuis un moment mais là, l'occasion était trop belle pour le larron. Comme je prends la balle au bond, je ne me sens pas tenue de recopier le règlement. Le principe est de s'emparer d'un livre, voilà voilà celui-là qui est sur mon bureau me fait les yeux doux, de l'ouvrir à la page 123, et à partir de la cinquième ligne d'en recopier cinq (je triche juste un petit peu avec une sixième ligne, mais je ne pouvais quand même pas supprimer la fin).

single_cheetah

Single Cheetah, photo collage de Peter Beard

J'ai beaucoup oublié, Camilla, autant en emporte le vent
Jeté beaucoup de roses aussi, toute une fête de roses à la longue
Dansé pour chasser de mon esprit tes lys pâles d'antan ;
Mais j'étais inconsolable, et malade d'une vieille passion,
Oui, tout ce temps, parce que la danse a été longue ;
Sache que je t'ai été fidèle, Camilla, à ma façon.

Extrait de Demande à la poussière, John Fante
Christian Bourgois Editeur
Collection 10/18 "Domaine étranger", 1988

Vous tous qui passez ici, les pages 123 de vos livres vous tendent impatiemment les bras. Donnez leur vie !
J'aimerais beaucoup vous entrapercevoir au hasard de vos secrètes pages qui, finalement, parlent plus clair plus qu'un long discours.

Pourquoi cet extrait d'un poème de Arturo Bandini, Rital du Colorado, l'alter ego de Fante m'a fait penser à Cheetah ? Qui le saura ? Mais merci à Caroline qui, en ouvrant ses Fenêtres, m'a rappelé combien j'aimais les impressions africaines de Peter Beard, ses photos, ses dessins, ses collages. Les terres, les hommes et les bêtes d'Afrique.

jeudi 24 juillet 2008

Les dents du bonheur

Quand je n'étais pas très grande (disons entre 5 et 10 ans), je n'ai jamais cru au Père Noël, tout simplement parce que chez moi, le Pére Noël était vraiment un personnage des contes et puis comme ma mère me faisait choisir les cadeaux que j'étais censée offrir aux personnes de la famille, eh bien ce ne pouvait pas être le Père Noël qui les déposait dans la cheminée, cheminée dont nous n'avions nul besoin en Afrique. Par contre...

Je croyais que l'on pouvait attraper un oiseau en déposant quelques grains de sel sur sa queue, et je me suis promenée un certain temps avec une salière dans la poche, et sans pouvoir vérifier la chose car je n'ai jamais pu approcher un piaf d'assez près.

Je croyais quand mon beau-père m'a dit à l'heure du coucher : ce soir je t'emmène au Lion d'Or, que nous allions partir à une fête fabuleuse, avant de réaliser que c'était juste au lit on dort, et de déchanter. Evidemment cela n'a marché qu'une fois mais si j'en ai gardé une certaine défiance envers les promesses des adultes, il m'est resté un goût pour les jeux avec les mots et leurs sonorités, et ça c'était plutôt bien.

AL_mitsou.jpg Je croyais que les héros de mes livres existaient dans un monde parallèle et qu'un jour ils franchiraient la frontière qui nous séparait, que David Crockett m'emmènerait chez les Indiens, que je chasserais le castor avec le petit Roddy, et aussi que les animaux de la grande ferme en plastique avec lesquels je jouais pendant des heures voudraient bien un matin me raconter les aventures qu'ils vivaient la nuit pendant que je dormais.

Je croyais que je comprenais la langue des chats. J'avais de grandes conversations très amusantes avec Mitsou, mon premier greffier, un africain tigré. Quand même, ça continue. Mais avec Valentine Chacureuil, c'est de philosophie que l'on cause.

Je croyais que j'avais les dents du bonheur. Beh non, elles étaient juste dérangées parce que je suçais mon pouce, et j'ai dû porter des tas d'appareils qui ont plus ou moins amélioré la situation (quand je me suis retrouvée interne, enfermée entre quatre murs, c'était l'excuse en or pour avoir une permission de sortie quand les autres planchaient laborieusement à l'étude, et donc j'aimais bien le dentiste).

Je croyais que les mathématiques étaient des histoires très drôles avec des quarts et des moitiés de tarte aux pommes à croquer, des allumettes qui se couraient derrière à empiler en tas, des piquets de clôture à poser à un bout ou à l'autre du champ pour que le cheval n'aille pas conter fleurette aux vaches d'à côté. Cruelle désillusion, c'était en réalité tellement plus compliqué que c'est toujours resté une énigme. Mais, cela viendra, je comprendrai pourquoi et comment y = ax quelque chose au cube.

Je croyais que mon premier cartable en cuir était vivant car il était fait d'une peau de bête, je le cachais dans mon dos pour ne pas devoir l'accrocher par la tête aux porte-manteaux du couloir car je ne voulais pas qu'il souffre séparé de moi. J'ai été punie à maintes reprises, pas à dire dès le cours préparatoire mes relations avec le corps professoral ont démarré sous de mauvais auspices.

Je croyais quand je m'amusais à sauter en l'air, que je m'élevais dans le ciel et que j'y restais comme suspendue tant la sensation de liberté et la joie du mouvement me tournaient la tête.

Je croyais que je voulais être un garçon, qu'il suffisait d'avoir les cheveux courts, de ne porter que des jeans, de courir vite et de ne pas pleurer pour en être un. Je m'entraînais sérieusement et rien ne me faisait plus plaisir que lorsque des grandes personnes me prenaient (faisaient semblant de me prendre) pour un garçon.

Je croyais que mon père allait revenir à la maison, rien que pour moi, que je le connaîtrais enfin et que non il n'était pas un abominable loup-garou. Et que peut-être même si je n'étais pas un garçon comme mon frère je pourrais lui plaire. Et un beau jour je suis tombée en amour pour le fils du pâtissier du village, et j'ai découvert qu'être une fille n'était somme toute pas si mal. Même vraiment bien ! Mais j'avais 11 ans, je n'étais plus une petite.

(Finalement, j'ai toujours été allumée en ce qui concerne les animaux et les garçons ! Si cela m'a valu bien des tristesses, cela me rend aussi bien vivante).

Et vous, c'étaient quoi vos croyances enfantines ?

(Un billet qui rebondit sur un post de Dr. CaSo, qui écrit des choses, en particulier sur le temps qui passe, où souvent je me dis : ah non, zut, juste ce que j'aurais aimé dire ! Donc je m'inspire sans vergogne, et ce n'est sans doute pas fini !)

jeudi 24 avril 2008

Sauvage innocence

Lorsque, enfant, je quittais le couvert de la brousse, mes pas me portaient toujours vers la termitière. Dans l'herbe haute, elle surgissait, cathédrale d'argile façonnée de salive et durcie sous le soleil comme une pierre rougeoyante, bien plus grande que moi. Le plus souvent je me tenais immobile à son pied, pressant mes mains posées contre ses flancs dont j'éprouvais les douces aspérités, écoutant la vie silencieuse qu'elle abritait. Telle une cour des miracles où mon esprit vagabondait, la termitière me parlait. Je rêvais les dédales où s'affairaient les ouvrières, les alvéoles des nurseries, les immenses garde-mangers débordant de graines, et au mitan le temple où la reine prodiguait des flottilles d'œufs.

Tant de passion à observer les petites bêtes, accroupie dans l'herbe, penchée au bord de l'eau, accrochée dans les branches. Tant de désir à les approcher et aussi parfois à les serrer d'un peu trop près. Il y eut dans mon enfance un temps de cruauté.

Je taquinais les soldats qui montaient la garde aux embouchures du royaume. Ils saisissaient avec fureur le brin d'herbe que je leur tendais et je les soulevais avant de les laisser retomber au sol, affolés, les éloignant de leur citadelle. Parfois je les piétinais, tandis qu'ils dressaient leurs dérisoires mandibules féroces. A la même période je dirigeais, dans le salon de la maison, l'hôpital des mouches. Mon frère les fournissait bien vivantes, je leur arrachais une aile ou quelques pattes et je les couchais bien bordées dans des petits lits de coton. Je me dévouais passionnément aux soins. Elles n'en réchappaient pas. J'organisais de temps à autre des combats de mantes religieuses en provoquant le face à face, elles s'y déchiquetaient. Il me hante encore ce souvenir d'avoir opéré un crapaud quand je me voulais vétérinaire. L'ayant endormi par je ne sais quelle substance volée dans l'armoire à pharmacie, j'avais fendu son doux ventre fauve avec un scalpel.

Un peu plus tard, dans la campagne provençale, sont venus les hannetons. A une époque, printemps ou été, ils pullulaient. J'enfermais ce lourd scarabée marron dans une grosse boite d'allumettes et je me dédiais à son éducation. Je l'emportais partout, escortée d'une odeur noire un peu collante. Un jour, le jugeant apprivoisé, je le relâchais, jouissant de ce vol bruyant et désordonné qui s'élevait péniblement. Et les lézards, dont la queue me restait entre les mains, mais que j'arrivais à enfermer dans une boîte en carton et qui, juste retour des choses, m'inquiétaient la nuit, se sauvant dans ma chambre.

Je participais au grand bal des luttes pour la vie, j'en observais les spectacles de mort. Aux araignées fondant sur leurs proies pour les poignarder et les paralyser avant de se mettre à en sucer la sève, j'ai offert des mouches moribondes. Je garde très vivace la longue séance de dévoration d'une souris par un serpent. Abasourdie, aplatie derrière un tronc d'arbre, j'ai regardé cette souris terrifiée et immobile se faire happer, le serpent la gober toute entière et baveuse, millimètre par millimètre, étirant de plus en plus les commissures de sa gueule pour l'engloutir. Et cette bosse, palpitante encore, qui glissait lentement le long de son cou.
Je me souviens aussi des bébés caïmans de la lagune d'Abidjan, minuscules et déjà prompts à dégainer des mâchoires plantées de dents pointues comme des dards. Mais eux, je ne me risquais pas à les approcher. Ni les fourmis rouges qui brûlaient la peau. Et je me tenais légèrement éloignée des colonnes de fourmis magnans qui dévoraient tout sur leur passage.

Mes expériences s'arrêtent là. Je ne cherchais pas à provoquer la souffrance, mais le reste d'un chagrin demeure. Une dette envers mes frères animaux. Je dois sans doute à ces accès sauvages d'enfance un profond respect de la nature et de la vie animale, une vraie tendresse pour les crapauds, êtres sages dont les yeux ont les couleurs du ciel avant la tornade. C'était sans doute aussi ma façon d'apprendre, d'être présente au monde et à moi-même. Comme un chat, je me voulais seule dans mon pays de brousse ou ma campagne. Il me fallait sentir mon sang couler dans mes veines, mon cœur bondir comme une carpe dans ma poitrine, mes cellules fourmiller de mille vibrations. Je devais éprouver la palpitation de ma vie, la puissance et la fragilité de mes propres forces.

lundi 21 janvier 2008

En compagnie des ânes

Un clin d'oeil aux amoureux de l'âne. Moi qui ai eu la chance de vivre enfant auprès de lui, et qui l'aime pour la vie, je suis très touchée lorque je le vois évoqué par ci par là.

Et encore plus par Anita qui à l'occasion d'un voyage d'enfance en Irlande a succombé pour toujours à son oeil fardé et son pas équitable, par Richard qui s'émeut de la tristesse des chevaux et s'attendrit des ânes, au son de Love will tear us apart. Sans oublier L'Âne Onyme dont le choix du nom parle tout seul. C'est aussi que tous trois écrivent des textes bien troublants sur les choses de la vie, de la nature, des sentiments, avec des photos qui ouvrent sur bien des évasions.

pom

(Pom est tout jeune, j'ai 8 ans, nous sommes en Afrique)

Au joli pas de l'âne, j'en viens à penser à Robert Bresson. Au hasard Balthazar est l'un de ces films qui continue de me trotter en tête, bien longtemps aprés l'avoir vu. Qu'est-ce que l'austérité de Bresson est belle, et combien cette approche distancée permet finalement d'approcher au plus près les émotions.

Au hasard Balthazar est l'histoire de deux destinées, celle de l'âne Balthazar et, en parallèle, celle de Marie qui va quitter le monde de l’enfance pour devenir femme. Témoin silencieux, Balthazar contemple la dure vie des hommes et de Marie : découverte de l'amour, de la violence, prostitution, cupidité, orgueil... Et il subit leurs coups, leurs échecs, abandonné à la première occasion, repris et abandonné encore, souffrant, tombant et se relevant à nouveau. Supportant dans sa solitude douloureuse les maux du monde, Balthazar garde toute sa douceur. Envers les hommes qui le traitent si durement et envers les autres animaux qui souffrent. Me reste en mémoire cet extraordinaire échange de regard avec les bêtes encagées d'un cirque dont il croise la route, un tigre, un ours blanc et un chimpanzé.

Ce film, c'est aussi la présence lumineuse d'Anne Wiazemsky qui joue Marie, et dont je m'apprête à lire Jeune Fille, le roman de son été 1965, celui où elle rencontra Robert Bresson, devint sa muse le temps du fim et mit le pied dans le mond des adultes. Un peu plus tard, elle connaîtra Jean-Luc Godard et jouera dans La Chinoise. C'est une autre histoire, mais une histoire qui fait aussi partie de moi, célébration de l'esprit révolté d'une génération (oui, aussi une critique de son approche de la révolution).

Et voilà où nous entraîne un vagabondage en compagnie des ânes, sur les chemins de la liberté, de l'espoir, de l'apprentissage de la vie, de la tendresse aussi.

mercredi 17 octobre 2007

Dérives en rivages

Par instants, quand le ciel se plombe au-dessus du jardin, vient en moi le désir de partir ailleurs bien que je ne sache pas encore où je souhaite aller. Cette pensée qui m'aurait perturbée il y a peu et que même je repoussais me fait maintenant presque sourire. La Normandie n'est pas le lieu que j'ai tant espéré. D'ailleurs, il n'existe pas à ma portée un lieu dont je me sentirais partie prenante, auquel je serais attachée de toutes mes fibres.

Et pourtant, d'appartement en appartement et en maison, j'ai longtemps cherché à me construire un refuge. Je n'ai jamais voulu de famille, je voulais un chez moi. Ma maison n'est pas vraiment devenue mon chez moi. Mes racines sont probablement trop lointaines et ont été sectionnées trop court ou trop brutalement pour pouvoir solidement s'arrimer. Le sentiment d'être de nulle part continue de m'habiter.

Lorsqu'à 9 ans, j'ai dû partir de Côte d'Ivoire, je ne savais pas que c'était pour toujours. Non seulement personne n'avait souhaité m'avertir, mais tout le monde me parlait du prochain retour. Sans doute pour me protéger, tant j'étais emplie de ce pays que j'éprouvais mien de toute mon âme. J'observais la maison entière se déménager sans rien vouloir comprendre. Quand, un peu plus tard, j'ai enfin réalisé que je ne reviendrais pas, l'arrachement a été violent. Tout un temps, mes rêves m'ont ramenée chaque nuit en Afrique, je revoyais mon pays si beau, les huit collines ceignant le village, la voute ombreuse de bambous surplombant l'allée menant à la maison, le prisme lumineux des verts du feuillage se mêlant au rouge de la terre, le regard des étoiles sur mon marigot et l'éblouissement du soleil levant. Tout ce que j'aimais quand j'aspirais la liberté à pleins poumons, courant la brousse, et que mon coeur bondissait de joie comme un cabri sauvage. Mais les réveils étaient douloureux. J'avais quitté mon pays sans avoir fait mes adieux et je l'avais perdu. Je n'en ai pas retrouvé d'autre depuis. Je n'ai plus su où était ma place.

Je découvre à présent une sensation de légèreté. Comme si je ne cherchais plus à me fixer en un lieu, comme s'il n'était plus si important de m'approprier un domaine. Mes racines dérivant en surface suffisent à mon assise. Je me rends compte que les endroits où je me suis sentie le plus en harmonie depuis mon départ d'Afrique étaient ceux qui n'étaient pas miens. Une ferme en pierres sèches du plateau ardéchois, un vieux moulin breton, un studio biscornu en montagne, une maison blanche ouverte aux vents de la mer, un patio rose en Crète... Des lieux de passage où curieusement j'ai eu l'impression d'avoir toujours vécu. Des lieux transitoires, des ébauches qui restaient à aménager et que je n'étais pas obligée d'investir, où je n'avais pas à lutter pour m'établir, simplement être là et me laisser voguer.

signe-poissons

("Signe : Poissons" par Chamamy - 15 mars 2007)

J'irai trouver ma place du côté fluide d'un autre monde, il me faudra juste l'étendue d'un paysage où le regard se perd et puis se recentre. J'entends la musique du Sud venir longuement résonner en moi, et la mer bruisser et les palmiers s'agiter. Mais il n'y a de vraie plénitude qu'au fond de soi, dans l'amour de la vie et dans l'amour d'un homme. C'est à lui que je pense aujourd'hui et c'est vers lui que je me tourne.


Chamamy, un grand merci pour la photo et la tendresse magique de ton oeil de photographe.
Allez vite vous plonger dans ce Curieux Jardin où vibre le bonheur profond et fragile des instants suspendus.