J'accoste la semaine la plus insolite de l'année, celle qui me laisse la curieuse sensation d'être comme étrangère au cours de l'actualité. Bien qu'ayant l'habitude de vivre perdue en pleine campagne, j'ai toujours, à cette période du 15 août comme d'ailleurs à celle de Noël, l'impression d'être parachutée sur une autre planète. Une planète désertée et léthargique. Il ne se passe rien nulle part, sauf dans les coulisses du pouvoir où les réformes dévastatrices continuent de s'ourdir sans trêve, chez les traders qui ouvrent toute grande leur avide escarcelle, sur la plaine de Crau saccagée par la vague noire d'un oléoduc... mais tout cela semble couler de soi, mollement amorti par les ressacs vacanciers.
Au diapason, je me laisse aller, voguant au fil d'un temps qui s'étire en douceur. Le nez en l'air, je paresse, abandonnée en de longues siestes nonchalantes, amusée par la lecture diagonale des rebondissements d'un roman superbement mal écrit (Katherine Pancol, huhu). Je feuillète les rubriques beauté des journaux féminins en quête d'élixir miracle, ponce puis crème et parfume mon corps de senteurs ambrées, orne mes pieds d'un vernis aux tons de coquillage.
Certes, évidemment que j'ai un rapport à rendre pour le début de la semaine prochaine. Mais bon, rien ne presse, n'est-ce pas ? D'abord penser un peu à l'endroit où je vais à mon tour partir... M'en aller vraiment en un lointain et hasardeux voyage ? Ou me jeter dans l'immédiateté de quelques lestes aventures toutes proches ?
Il faut quand même que je surveille de près la seconde nichée d'hirondeaux. Tout emplumés mais le bec encore bordé du bourrelet jaune de la prime enfance, gonflant leur gorge rousse, le trio se tient à présent au bord du nid. Je ne voudrais pas rater la première tentative d'envol, qui m'étouffe discrètement de rire tellement ils sont hésitants à se jeter dans le vide, l'un poussant l'autre, jusqu'à ce que les parents les privent de becquée pour les encourager à s'élancer enfin, titubant de l'aile, hors le domicile familial.

Mon rosier grimpant préféré, le seul qui ne joue pas les délicats
Le jardin respire un air léger d'abandon, l'herbe a jauni, des feuilles sèchent et commencent à tomber en certains endroits, les roses se font plus rares. Par contre le trèfle se répand avec un zèle sans égal, les orties émergent vaillamment au cœur d'un massif qui s'ensauvage, les cosmos se haussent gaiement du col, les capucines se déchaînent et les pucerons aussi. La bourrache poilue que je croyais disparue, fidèle à son caractère magique, agite le bleu céleste de ses corolles là où je ne l'aurais pas attendue. Les papillons sont de retour et les graines explosives de la vigne vierge sont assaillies par les hordes bourdonnantes des abeilles. Le portail grince, gêné par l'allongement insidieux d'une des branches du cèdre qui vient malencontreusement l'alourdir. Il va falloir trancher. Demain peut-être. J'attends la pluie avec impatience, qui pourrait m'éviter d'avoir à arroser les plantes les plus assoiffées. Je peste d'habiter, paraît-il, le Sahara de la Normandie.
J'ai eu une grande récolte d'abricots, délicieusement fondants et goûteux bien que plutôt vilains d'aspect. Je dîne de pêches plates à la chair fine, mais les cerises c'est hélas terminé, le prix devenait astronomique.
Les chats dorment. Gribouille, qui s'est pris une peignée d'un énorme malotru que j'ai dû pourchasser à coups d'arrosoir, squatte prudemment un fauteuil. Valentine Chacureuil, qui reste une campagnarde en vadrouille même par temps de canicule, est probablement à l'abri d'une futaie, étalée de tout son long à même une terre qu'elle affectionne. La Commandante bougonne en ronflant. Félicité se remet lentement d'une brutale insuffisance hépatique aigüe, et la douce toute amaigrie est encore un peu tremblante sur ses fines pattes grises. Elle a 17 ans. GrandManitoudesChats continue je t'en conjure à bien veiller sur elle, laisse-la moi encore un peu, encore beaucoup, elle est si précieuse ma Félicité.
Les oiseaux sont presque silencieux, juste quelques notes flûtées d'alerte filtrant de ci de là, les merles se font aussi plus discrets, cédant un peu de leur superbe devant un pivert roublard dont les visites sur leurs platebandes deviennent insistantes. Le petit peuple ailé ne s'ébroue plus qu'au tout petit matin, au moment où les chauve-souris rentrent de leurs chasses et avant que les hirondelles, entraînées dans de virevoltantes acrobaties, ne remplissent de leur gazouillis joyeux la plénitude de l'été.
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