Parfois, quand je rentre tard chez moi ou que je pars tôt, je vois un renard traverser la petite route à l'endroit où la forêt jouxte les champs. Ces rencontres survenues seulement à trois reprises depuis que j'habite près des bois, portaient chacune le frémissement joyeux de l'imprévu. Une fois le renard a simplement traversé d'un bond faisant flotter la touffe blanche de son panache roux, une autre fois il a continué à trottiner d'un air dégagé allongeant ses pattes charbonneuses, la dernière fois il se tenait assis dans le champ fraîchement moissonné probablement à l'affût d'un mulot, et il a tourné la tête vers moi, étirant ses yeux obliques en un lent regard tranquille. Fascinants renards, créatures de toute beauté, surdoués de l'adaptation, à l'intelligence aigüe et à la mémoire d'éléphant.
Musardant sur les traces du goupil, me revient cet étrange classique de la littérature anglaise publié en 1922, La femme changée en renard de David Garnett.
Une jeune épouse adorée qui se transforme subitement en jolie renarde à fourrure rouge. Un mari gentleman éperdu qui tente de poursuivre la vie commune avant de donner la liberté à celle qu'il aime puis de devenir le parrain de ses renardeaux, continuant à l'aimer désespérément par delà la barrière des espèces. Et jusqu'à la folie, car gare aux chiens de chasse qui viendront semer la mort ! Un conte entre fantastique et merveilleux. A la fois grave et farfelu, tendre et cruel.
Cette histoire de métamorphose de la belle en bête, de la sainte en putain, du civilisé en sauvage, parle surtout pour moi de la part d'animalité cachée dans le désir, et de sa nécessaire acceptation. L'amour est fou, l'amour est aveugle, mais l'amour est tolérant qui peut s'éprendre des facettes les plus mystérieuses de l'autre. Qui, de l'homme ou de la femme, de l'homme ou de la bête indique ici à l'autre de quelle manière s'aimer ? Comment accepter de dévoiler à l'autre notre part cachée la plus intime ? Qu'est-ce que chacun acceptera de voir ou pas de l'autre, osera ou pas regarder ? C'est toute la question de l'amour.
Un petit aperçu, au moment où le mari amoureux comprend que, s'il l'aime, il doit libérer sa fauve épouse :
« Quand il revint, une demi-heure plus tard, elle avait disparu de nouveau, mais il y avait près du mur un trou assez grand où elle était enterrée toute entière sauf la queue, et elle creusait désespérément.
Il courut au trou, y plongea son bras et lui cria de sortir ; elle n'obéit pas. Il la tira alors par le flanc, puis, comme sa main glissait, par les pattes de derrière. Dés qu'il l'eut sortie de là, elle se retourna brusquement, attrapa sa main et le mordit près de la jointure du pouce. Elle lâcha prise presque immédiatement.
Ils restèrent ainsi face à face pendant une minute, lui à genoux, elle devant lui, l'image même de la méchanceté et de la fureur sans repentir. Etant à genoux, Mr Trebick se trouvait presque à la hauteur de sa femme dont le museau touchait son visage. Les oreilles aplaties, les gencives découvertes, montrant ses dents si belles dans un silence hargneux, elle semblait le menacer de le mordre une seconde fois. Son dos était légèrement arqué, son poil hérissé et sa queue tombante. Mais c'étaient ses yeux surtout qui retenaient ceux de Mr Trebick, ses yeux dont les prunelles fendues le regardaient avec rage, avec un acharnement sauvage.
De sa main le sang coulait très fort, mais il ne faisait attention ni à sa blessure, ni à la douleur ; toutes ses pensées étaient pour sa femme. "Eh ! bien ? Pourquoi êtes-vous tout à coup si féroce ? Si vous me trouvez toujours ainsi entre vous et la liberté, c'est parce que je vous aime. Est-ce un tel supplice que de vivre avec moi ?" Pas un muscle de Silvia ne bougea.
"Vous n'auriez pas fait cela, pauvre bête, si vous n'étiez pas malheureuse. Vous désirez votre liberté ? Je ne peux vous garder malgré vous ; je ne peux exiger votre fidélité à des serments prononcés au temps où vous étiez une femme. A quoi bon ? Vous avez même oublié qui je suis." Les larmes commencèrent alors à couler le long de ses joues, il sanglota, puis lui dit :
"Allez, je ne vous retiendrai pas. Pauvre bête, pauvre bête, je vous aime, je vous aime. Partez, si vous le désirez. Mais si vous vous souvenez de moi, revenez. Je ne vous retiendrai jamais contre votre gré. Allez, allez. Mais d'abord embrassez-moi."
Il se pencha vers elle et posa ses lèvres sur les crocs menaçants, mais bien qu'elle continuât à gronder, elle ne le mordit pas. Puis il se leva rapidement et alla à la porte du jardin ; elle donnait sur un petit pré , à la lisière d'un bois. Dès qu'il l'ouvrit, la renarde passa comme une flèche, traversa le pré comme une bouffée de fumée et en un instant disparut. »
Les histoires de métamorphose d'humain en animal et vice versa m'enchantent. Finalement, je ne suis pas sûre d'avoir renoncé à débusquer un crapaud qui se transformera en prince avec un baiser. Ni à me changer en Bête pour un Beau.
Sur les rives d'Outrelande néanmoins, pas de véritable métamorphose, je continue de parcourir les mêmes chemins. Ce sont les miens. Mais je vais consacrer une part plus belle à la dimension animale, aux relations à l'animal, à la représentation d'un monde qui nous est si largement inconnu et qui nous façonne. Et je vais approfondir la rubrique Lédésor, pour parler des personnages et des œuvres qui me touchent.
Davit Garnett était l'ami de Virginia et Leonard Woolf et appartenait au groupe de Bloomsbury. Le wiki m'apprend que, enfant, il portait un manteau en peau de lapin, ce qui lui valut le surnom de Bunny, sous lequel ses amis et ses proches le désignèrent tout le long de sa vie. Décidément, je ne sais pas ce qui se passe dans ma tête, mais au niveau des connexions, ça marche tout seul !!
Images : enluminures médiévales du Bestiaire
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