Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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vendredi 22 janvier 2010

Une luciole brille dans la nuit



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Qu'est-ce que la vie ? C'est l'éclat d'une luciole dans la nuit. C'est le souffle d'un bison en hiver. C'est la petite ombre qui court dans l'herbe et se perd au couchant.

En avril 1890, sur le point de mourir, Isapo-Muxika grand chasseur et grand guerrier de la nation des Blackfeet parla, une dernière fois, de la vie.
in Pieds nus sur la terre sacrée - Textes rassemblés par T.C. McLuhan


21 janvier 2010, 19 heures


mardi 12 janvier 2010

Jeux de greffier

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Par ce temps gris et froid où la neige vous colle glacée aux patounes et vous empêche d'aller affoler quelques zoziaux pour le plaisir de les voir détaler dans les airs, je vaque dans la maison, un brin désœuvrée. Evidemment, j'ai un petit panier avec des joujoux, des baballes, des souris en peluche, mais ces gadgets ont été inventés par les zumains et je laisse donc la zumaine s'amuser avec. Heureusement, la maison regorge de jouets [1] autrement mieux appropriés, que je vous propose mes grands amis greffiers du Ouèbe d'expérimenter avec moi :

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  • l'interrupteur : allumer Versailles d'un simple coup de patte
  • le réveil pendule : tourner les aiguilles dans tous les sens et les arrêter sur l'heure du repas
  • la cuvette des WC : tirer la chasse et écouter le splash glougloutant
  • le papier WC : vérifier la longueur du rouleau
  • la baignoire : réclamer à grands cris l'ouverture d'un filet d'eau en faisant semblant de mourir de soif et balancer de l'eau partout
  • la savonnette : faire glisser comme un palet de hockey jusque dans le salon
  • la penderie : ouvrir la porte et se construire un nid douillet en laissant choir quelques vêtements des cintres
  • le double-rideau : escalader en y laissant une belle empreinte de griffes au milieu et se promener sur la tringle
  • le paquet de riz : éventrer le paquet et en éparpiller harmonieusement le contenu dans la cuisine
  • la poubelle : renverser l'objet, étaler le contenu par terre et faire son choix
  • le réfrigérateur : ouvrir la porte et se servir, bien sûr ne pas refermer la porte

J'attends vos suggestions les copains !

Et puis, si vous voulez m'admirer en vrai et, tout en vous réjouissant les mirettes, lire un récit bien troussé et drôlement enlevé, clic-clac ici. Je vous donne rendez-vous chez mon impresario loupiotte, et profitez-en pour faire une joyeuse balade sur ses chemins de mots.

Illustration : affiche de Cyrk (même que la zumaine avait celle-ci exactement dans un couloir d'un lieu que je ne connais pas, en un temps où je n'étais pas née, comment est-ce possible ?)


Notes

[1] inspiré de "Comment vivre avec un chat névrotique" de Stephen Baker (bien que je m'insurge contre le qualificatif de "névrotique" qui ne concerne bien entendu que les zumains)

mardi 5 janvier 2010

Par les couloirs bruissants du sommeil

Mi-éveillée mi-endormie, habitée de souvenirs, la nuit parfois j'entends. Couchée en chien de fusil, le ventre creux et le dos rond, la couverture tirée sur mes joues, je pelotonne contre moi la greffe Félicité. Une poignée de sable dans les yeux et nous montons toutes deux sur le navire des songes, bercées de ce ronronnement puissant qui est le talisman de nos nuits.

Dans les brumes du pays des rêves, de l'autre côté de la réalité, m'attendent de sonores visiteurs, aux humeurs incertaines.

Et déjà, ces brefs entrechoquements au rez-de-chaussée, n'est-ce pas un diablotin affairé à crocheter la porte d'entrée ? Ai-je bien pensé à donner le tour de clé salvateur pour protéger mes nuits ? Même à la porte ouvrant sur le préau ? Mais le cliquetis se dissout, absorbé par la profondeur cotonneuse de la chambre et je sombre dans la dérive du sommeil.

A cet instant précis où je glisse dans un songe, Patrick Bruel se met à chanter. Je me dresse, cramponnée aux draps. Pas de doute, un effroyable dragon aux yeux fixes cherche à m'épouvanter, m'annonçant ses meurtrières intentions en beuglant à se casser la voix. Le voilà qui grimpe lourdement l'escalier, il traverse le couloir et se dirige vers ma chambre. Quand il passe le seuil, tétanisée, je le vois s'évanouir dans l'ombre, la chanson s'était automatiquement enclenchée à l'heure fatidique de minuit, aucune créature au regard froid ne lèvera ce soir un couteau sur moi. Lentement, pour me rassurer, je touche de mes doigts mon visage et mes épaules.

Et je jaillis cœur battant, tirée de ma léthargie par les grondements du greffier Gribouille venu se poster à l'extrême bord du lit, poil hérissé, cou tendu, regard fixé vers la fenêtre baignée de lune. Il m'alerte. Je saisis qu'un monstre vorace vient de faire irruption dans la maison et rôde juste en-dessous, dans la cuisine. Tendue comme un arc, assise immobile au creux du lit, je tente de percer la chape du silence mais aucun clappement de langue ne se laisse entendre. Rien ne bouge, la vie s'immobilise. Sans doute s'agit-il seulement du gros chat des voisins qui déambule au fond du jardin, soucieux d'étendre son territoire.

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A présent, le claquement vif de la première chatière immédiatement suivi par le second, puis le déferlement d'une galopade effrénée dans l'escalier me font sursauter, ce n'est que Valentine échappée au tigre hantant le jardin qui se réfugie comme un boulet de canon dans la maison. Certaines nuits, les sons deviennent plus stridents, des feulements rauques et des sifflements grondants s'enchaînent en mélopée. Là, c'est Gribouille qui empoigne jusqu'à la sortie un étrange visiteur étourdi.

Plus tard, une autre nuit, une bouteille roule sur le carrelage et explose en mille éclats vibrants. Je pars en quête, nulle brisure de verre nulle part. Les greffiers endormis ouvrent un oeil soupçonneux. Placés aux premières loges, ils n'ont rien entendu et ne se privent pas de me faire remarquer que mes oreilles battent la campagne.

Et ce cri anxieux qui fend l'air et se répercute, renvoyé par les échos, lugubre et gémissant. Quelque mince fantôme pleurant la perte d'un abri ou la chouette envolée poussant un sombre hululement de chasse ?

Puis parfois c'est toi. Tu t'assois tout près et tu te penches vers moi. Je reconnais ton odeur, je respire d'un même souffle, tu caresses mon front de ce geste qui ébouriffe un peu la frange sur mes yeux, tes doigts s'attardent sous la pommette. Ta main est toujours aussi tendre. Tu me parles, j'assemble la douce sonorité de tes mots comme de frémissants petits cailloux sur le chemin qui nous réunit. Mes paupières trop lourdes, mon corps de plomb me clouent dans la torpeur du songe, je sais que tu es là, je lutte mais je dors. Je dors et au matin tu as disparu. Mon Prince qui m'appelle à rejoindre le Pays du Sommeil, je ne t'entends plus, je me réveille.

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Illustrations : Winsor McCay - Little Nemo in Slumberland

jeudi 17 décembre 2009

Sous la neige



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L'une pense qu'elle va sans doute s'aventurer...


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... L'autre estime plus prudent d'observer bien au chaud


Les deux dernières dorment du sommeil du juste. Moi je me prélasse. Huhu, peux pas sortir. Le chemin qui me ramène vers la civilisation croule sous la neige. Grand calme sous le ciel plombé. Seuls les oiseaux s'agitent autour des mangeoires et mettent les becquées doubles. Tiens, si je faisais des crêpes ?

samedi 21 novembre 2009

Cuisine d'entrechats



A la maison des bois, la zizanie rôde ce jour. Valentine Chacureuil veut absolument que nous participions au concours organisé par ses potesses canadiennes. Dûment mandatée et accréditée par les Coquines, Dr. CaSo s'est vue en effet obligée de proposer ici un jeu de haute volée : le principe est certes apparemment aisé puisqu'il suffirait juste d'envoyer sa recette préférée, celle que vous faites souvent parce qu’elle est facile à faire et qu’on vous en redemande, accompagnée d'une photo... mais il en va hélas tout autrement de la réalisation...

D'une part il a fallu nous rendre à une cruelle évidence, à savoir que nous n'avons plus de coquillettes dans le placard pour préparer notre fabuleuse recette de Coquillettes au Beurre Gratinées, d'autre part force est de constater que notre APN est inapte à magnifier une préparation culinaire issue de mes blanches mains et pastrouillée par une patte poilue.
Et allons donc le torchon brûle entre ma greffière et moi, cette voyoute déplorant, du fait de toutes ces incompétences cumulées, de laisser filer le merveilleux cadeau pôlnordesque promis à l'heureux gagnant que désignera un tirage au sort. Elle en personne bien entendu, car la diablesse ne doute de rien.

Aussi, avons-nous décidé de laisser libre cours à notre inspiration. Qu'on se le dise dans les chaumières à félins, la recette ci-dessous est un sacré must !

chat mediterranee

Chat de la Méditerranée de Balthus

Recette délice pour greffier bienheureux

pêcher dans le congélateur un filet de poisson, du colin sinon du merlan
poser délicatement sur un ravier, couvrir et mettre au micro-ondes
faire cuire 2,5 minutes de chaque côté
placer le filet cuit à point dans une (jolie) coupelle, le sectionner de quelques rapides et légers coups de fourchette
disposer élégamment les morceaux (le chat est un artiste dans l'âme)
ajouter une petite cuillerée de yaourt nature
parsemer de paillettes de levure de bière
décorer d'un zeste d'olive verte
servir tiède et attendre les compliments

PS : Comment ça, nous ne pourrions pas jouer pour de vrai ? Ce serait de la triche ? Mais pas du tout, Valentine pour une fois n'a pas mis la patte au ballon que je sache !

samedi 31 octobre 2009

La vie ferait un doux bruit d'ailes

Je me rends bien compte que la chose politique m'est devenue tellement insupportable que je ne peux en parler, c'est comme une chape écrasante d'injustices, de laideurs, de compromissions qui ploie mes épaules et scelle mes pensées. Il n'y a pas que cela. Les conditions de travail sont difficiles. Mes contrats se traitent au plus serré alors que les délais raccourcissent encore, mes prix se négocient à la baisse alors que les marges des actionnaires galopent. Il faut plier le dos. Je ne suis qu'un petit pion parmi d'autres, pas la plus mal lotie et finalement bien contente de n'être inféodée à aucune structure, même si certains me font entendre que nous autres freelance seront rejetés dans les culs de basse-fosse de la précarisation. Je ne suis pas encore prête à me laisser passer par dessus bord ! Que la peste ravage le capitalisme financier et que périssent dans la pire des misères tous ces salopards qui se sont bâtis des fortunes incommensurables en broyant chaque salarié sous le joug inhumain d'une infernale productivité, en licenciant à tour de bras, en saignant à blanc les entreprises rachetées avec l'argent qu'ils n'ont pas déboursé et qui a fructifié à leur unique profit.

Alors c'est vrai, je me réfugie dans l'intime, même si à mes oreilles tintent la fureur et la tristesse.

Faire un bouquet de toutes ces choses douces et le garder près de moi.

rose Des roses s'ouvrent encore dans le petit massif contre la maison. Je ne connais pas leur nom, les pétales orangés rosissent puis se nacrent en froufroutant légèrement, l'odeur est délicatement poudrée. Je ne cueille jamais les roses, et d'ailleurs aucune des fleurs, j'aime les voir s'épanouir et habiter le jardin, l'habillant des disparates couleurs de la vie.



gribou Le regard vert de Gribouille se pose sur moi, tendre et attentif. Je me réjouis de le savoir si heureux à la maison des bois. Il ne s'éloigne jamais de ses abords, ravi d'avoir enfin un toit. Je l'observe, attendrie, profiter des lieux de confort avec une science toute féline : assoupi dans la corbeille près de la baie vitrée sous les rayons de l'après-midi, allongé sur le coussin de l'appui de fenêtre au-dessus du radiateur, pattes avant et museau enfouis au plus près de l'enivrante chaleur, vautré sur le dos contre les gravillons de la terrasse pour un voluptueux massage quand le soleil tape à midi.



nuit Le soir qui tombe bruit des imperceptibles gazouillis précédant l'endormissement du jardin. La chute virevoltante d'une feuille de vigne effleurant la façade, le gratouillis de petites pattes inconnues agrippant le toit au-dessus de mon bureau, le murmure des pépiements filtrant des dortoirs criblant la haie, le claquement du merle regagnant son abri, dernier couché de la tribu ailée. Et le si léger grésillement de la lampe s'allumant au-dessus de la porte d'entrée.

Je vais écouter une entraînante ballade de Elvis Perkins, gorgée d'harmonica. Puis je sortirai vagabonder dans la nuit. Je voudrais que quelqu'un m'enroule une écharpe autour du cou et me dise : ne prends pas froid et sois prudente sur la route, il y a du brouillard.

samedi 24 octobre 2009

L'ombre des bêtes


rien

Parfois, quand je marche dans les bois, je m'invente une rencontre : supposons me dis-je qu'aux détours d'un sentier forestier, une étrange créature m'accoste. Une sorte de génie, mi-humain mi-chèvre, avec des oreilles pointues, un regard plissé et intense, emmitouflé d'un long cache-poussière en cuir fauve rapiécé, appuyé sur une canne fourchue, portant un grelot au poignet et un carquois à l'épaule. Il se mettrait à me parler, il me dirait : moi je sais plein de choses sur toi, et aujourd'hui si tu veux continuer ta route, il faut que tu me dises quels sont les regrets de ta vie.
Là je renâcle un peu, je n'ai pas vraiment envie de me pencher sur ce problème. Déjà les regrets et les remords forment dans ma tête une histoire bien embrouillée. Et puis, ce qui est fait est fait, je n'aime pas penser que je puisse regretter quoi que ce soit.
Mais la créature attend et elle n'est pas commode. Elle va me filer un coup de sabot si je ne lui réponds pas.
Alors, savez-vous ce que je lui raconte, un geste que je n'ai pas accompli qui régulièrement me revient ? Nous étions en Ardèche, mon greffe Tatanka, fringant parigot débarqué pour la première fois de son cinquième étage, découvrait la liberté, les courses en pleine nature, et chassait voluptueusement. Accoudé dans l'herbe rase sur le terre-plein derrière la maison, il terrorisait un mulot à nonchalants coups de patte acérés. Je me suis dirigée vers lui pour récupérer la bestiole, la relâcher plus loin. Quand je me suis aperçue qu'une des pattes arrières avait déjà été croquée, j'ai hésité, j'ai laissé faire, il a été dévoré. Souvent je me demande si ce mulot n'aurait pourtant pas préféré vivre, même avec une patte un peu grignotée.
Les voilà mes regrets, ceux qui me sont douloureux. Des animaux que je n'ai pas préservés. Qui par mon indifférence, mon incapacité, ma bêtise, sont morts. Ce bébé chauve-souris que je n'ai pas su nourrir correctement, cet oisillon tombé du nid que je ne suis pas arrivée à déposer en un endroit sûr où les parents auraient pu continuer à le nourrir, cette hirondelle que j'ai enfermée dans le garage sans l'avoir repérée, cette merlette qui s'est cassé le cou contre la baie vitrée, ce chat roux fracassé par une voiture et abandonné sous une pluie glaciale, ramassé en pleine nuit mais que le vétérinaire n'a pas pu sauver.
Je pense à eux, fragments de plomb sous le cœur. Ceux que j'ai protégés m'apaisent mais ne compensent pas.
Je ne sais encore de quel lieu de mon enfance, de quel manque, de quelle détresse ou de quelle rage, viennent mon identification animale, et cette angoisse déferlante qui m'engloutit quand une bête souffre ou meure. Même la plus petite. Ni pourquoi trop de place en moi reste encore prise par ceux qui sont morts, bêtes et gens. Même ceux que je ne connais pas. Mais je commence sans doute à l'entrevoir. Peut-être.


Illustration de Claudine et Roland Sabatier in La Grande Encyclopédie des Lutins de Pierre Dubois

samedi 26 septembre 2009

Son murmure est un drapeau blanc

Qu'on le traduise par purr, ronfio, ronron, ou encore brn-rhn, le ronronnement du chat nous reste largement méconnu. Nous ne savons pas précisément comment le chat ronronne. Les chercheurs, qui ont vraiment les oreilles dans leurs poches et leur comprenette par dessus, n'ont pas encore démonté tous les rouages de ce subtil mécanisme. Ce n'est malheureusement pas faute d'avoir désaccordé une quantité de chats. De batailles d'experts en thèses divergentes, le secret du ronronnant mystère reste plutôt bien gardé. Je m'en réjouis. La réponse ne m'importe en rien, nul besoin parfois de connaître la technique pour aimer. Nous ne savons pas non plus exactement pourquoi le chat ronronne. Communication sociale, expression de la paix et de la béatitude de vivre, marque de la peur ou de la douleur, inquiétude à l'approche de la mort, appel au secours et besoin de réconfort... les raisons sont multiples et paradoxales. Et pourquoi pas, comme le pensent certains comportementalistes, le chat ne ronronnerait-il pas aussi tout simplement pour lui-même ? Pour se rassurer en recréant à sa guise le douillet environnement sonore des tétées de sa prime enfance voire de l'univers utérin, se projetant ainsi dans un milieu protégé, aimant et sécurisant. Le ronronnement n'est pas seulement une demande d'aide et de consolation, écrit Joël Dehasse, il est l'aide et la consolation elles-mêmes.

partition

Partition de Edouard Boubat

Un même motif musical le berce, la tessiture de sa vie : il ronronne.
.../...
Le son n'est pas pur. Il contient plusieurs bruits qui se ressentent plus qu'ils ne s'écoutent et annoncent un départ ou un changement d'état : le tumulte d'une eau frémissante, le halètement d'un vaporetto sur un canal vénitien, un ralenti de moteur bien huilé, le grondement d'un sol qui tremble, le souffle d'un vent qui se lève et froisse les feuillages. il renferme même du silence, une pause d'été, rythmée de chutes de pétales et de vols de bourdons. Bien qu'il filtre d'une bouche close, le ronronnement s'étend à l'infini, dans l'air où il se vaporise, sur le sol, contre la peau qu'il couve d'une lave tiède, et au fil de l'eau. A son contact, un lac frémirait, couvant à petits bouillons, tant ce bruit réchauffe.
Le chat ronronne pour la première fois de sa vie quand il tète. La béatitude est immense. Sa mère lui répond : deux paix confiantes et ensommeillées se font écho. Plus tard, face à l'homme, le chat retrouvera le goût de ces bruyantes tétées à travers une caresse ou une cajolerie. Mais le ronronnement n'est pas taillé à la seule mesure du bonheur. il accompagne une forte fièvre, une blessure douloureuse, une grande peur ou même une agonie. Devant un maître en colère ou un congénère qui lui en impose, le chat ronronne. Il se soumet ; son murmure est un drapeau blanc. Il avoue sa faiblesse, appelle à l'aide, demande une consolation. Du chaton qui tète au chat qui souffre, la même note demeure. En ronronnant, le chat se livre corps et âme.

Jean-Louis Hue, extrait de Le chat dans tous ses états

Chacun de mes chats a son ronronnement, plus ou moins brut ou modulé, discret ou tonitruant. Les yeux fermés, je les reconnais immédiatement. Valentine la sauvageonne s'abandonne en tendres roucoulements flûtés. Le sumo Gribouille racle son gosier qui résonne de manière assourdie. Cette peste de Commandante bruisse toute entière avec délicatesse. Félicité, ma princesse, a le plus beau ronron du monde, modulé, doux et puissant, long et régulier, entrecoupé de grands soupirs d'extase, interminable. Instrumentiste accomplie, elle déroule le fil de sa mélodie, absorbée dans sa propre musique, hypnotisée et bienheureuse. Et quand j'allonge Félicité sur mon cœur, que ses frémissantes ondes vibratoires parcourent mon corps et mon âme, mes contractions se dénouent, mon esprit tourmenté s'apaise. C'est le miracle du ronronnement des chats sur les zumains. Quel dommage que les zumains mâles soient cruellement dépourvus de ces caressantes résonances, et puisque tous les félins ronronnent, j'aimerais bien éprouver contre moi les sonorités langoureuses de mon daemon le lynx, à condition que Félicité soit d'accord évidemment.

Merci à Moukmouk qui en parlant du ronronnement félin ici, m'a tendu la perche !

dimanche 16 août 2009

Les voleurs de bicyclette

Pour changer du bleu, joyeux dimanche dans la verdure ! Excusez-moi, je dois filer en vitesse. Je vois par la fenêtre que Valentine Chacureuil est en train de s'emparer du vélo de la petite demoiselle qui habite à côté de la mare, et qu'elle a aussi mis la patte sur la canne à pêche des voisins. Ces bestiaux poilus et griffus sont sans vergogne aucune. Il y a de la friture dans l'air !


abicyclette

Desclozeaux in "Entre chiens et chats''


biclou

Ronald Searle in ''Chats Chats Chats''


mardi 11 août 2009

Langueurs estivales

J'accoste la semaine la plus insolite de l'année, celle qui me laisse la curieuse sensation d'être comme étrangère au cours de l'actualité. Bien qu'ayant l'habitude de vivre perdue en pleine campagne, j'ai toujours, à cette période du 15 août comme d'ailleurs à celle de Noël, l'impression d'être parachutée sur une autre planète. Une planète désertée et léthargique. Il ne se passe rien nulle part, sauf dans les coulisses du pouvoir où les réformes dévastatrices continuent de s'ourdir sans trêve, chez les traders qui ouvrent toute grande leur avide escarcelle, sur la plaine de Crau saccagée par la vague noire d'un oléoduc... mais tout cela semble couler de soi, mollement amorti par les ressacs vacanciers.

Au diapason, je me laisse aller, voguant au fil d'un temps qui s'étire en douceur. Le nez en l'air, je paresse, abandonnée en de longues siestes nonchalantes, amusée par la lecture diagonale des rebondissements d'un roman superbement mal écrit (Katherine Pancol, huhu). Je feuillète les rubriques beauté des journaux féminins en quête d'élixir miracle, ponce puis crème et parfume mon corps de senteurs ambrées, orne mes pieds d'un vernis aux tons de coquillage.
Certes, évidemment que j'ai un rapport à rendre pour le début de la semaine prochaine. Mais bon, rien ne presse, n'est-ce pas ? D'abord penser un peu à l'endroit où je vais à mon tour partir... M'en aller vraiment en un lointain et hasardeux voyage ? Ou me jeter dans l'immédiateté de quelques lestes aventures toutes proches ?

Il faut quand même que je surveille de près la seconde nichée d'hirondeaux. Tout emplumés mais le bec encore bordé du bourrelet jaune de la prime enfance, gonflant leur gorge rousse, le trio se tient à présent au bord du nid. Je ne voudrais pas rater la première tentative d'envol, qui m'étouffe discrètement de rire tellement ils sont hésitants à se jeter dans le vide, l'un poussant l'autre, jusqu'à ce que les parents les privent de becquée pour les encourager à s'élancer enfin, titubant de l'aile, hors le domicile familial.

rosier

Mon rosier grimpant préféré, le seul qui ne joue pas les délicats

Le jardin respire un air léger d'abandon, l'herbe a jauni, des feuilles sèchent et commencent à tomber en certains endroits, les roses se font plus rares. Par contre le trèfle se répand avec un zèle sans égal, les orties émergent vaillamment au cœur d'un massif qui s'ensauvage, les cosmos se haussent gaiement du col, les capucines se déchaînent et les pucerons aussi. La bourrache poilue que je croyais disparue, fidèle à son caractère magique, agite le bleu céleste de ses corolles là où je ne l'aurais pas attendue. Les papillons sont de retour et les graines explosives de la vigne vierge sont assaillies par les hordes bourdonnantes des abeilles. Le portail grince, gêné par l'allongement insidieux d'une des branches du cèdre qui vient malencontreusement l'alourdir. Il va falloir trancher. Demain peut-être. J'attends la pluie avec impatience, qui pourrait m'éviter d'avoir à arroser les plantes les plus assoiffées. Je peste d'habiter, paraît-il, le Sahara de la Normandie.
J'ai eu une grande récolte d'abricots, délicieusement fondants et goûteux bien que plutôt vilains d'aspect. Je dîne de pêches plates à la chair fine, mais les cerises c'est hélas terminé, le prix devenait astronomique.

Les chats dorment. Gribouille, qui s'est pris une peignée d'un énorme malotru que j'ai dû pourchasser à coups d'arrosoir, squatte prudemment un fauteuil. Valentine Chacureuil, qui reste une campagnarde en vadrouille même par temps de canicule, est probablement à l'abri d'une futaie, étalée de tout son long à même une terre qu'elle affectionne. La Commandante bougonne en ronflant. Félicité se remet lentement d'une brutale insuffisance hépatique aigüe, et la douce toute amaigrie est encore un peu tremblante sur ses fines pattes grises. Elle a 17 ans. GrandManitoudesChats continue je t'en conjure à bien veiller sur elle, laisse-la moi encore un peu, encore beaucoup, elle est si précieuse ma Félicité.

Les oiseaux sont presque silencieux, juste quelques notes flûtées d'alerte filtrant de ci de là, les merles se font aussi plus discrets, cédant un peu de leur superbe devant un pivert roublard dont les visites sur leurs platebandes deviennent insistantes. Le petit peuple ailé ne s'ébroue plus qu'au tout petit matin, au moment où les chauve-souris rentrent de leurs chasses et avant que les hirondelles, entraînées dans de virevoltantes acrobaties, ne remplissent de leur gazouillis joyeux la plénitude de l'été.