Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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dimanche 13 décembre 2009

La djellaba bleue

J'ai attendu un an pour enlever tes vêtements des armoires. Débarrasser les étagères, les tiroirs, dégarnir les cintres, c'était ce qu'il fallait faire paraît-il, et même il aurait fallu le faire tout de suite à ce que l'on dit, mais je ne pouvais pas donner tes vêtements, ils devaient rester là, à leur place. J'ai plié délicatement les pulls, les jeans, les chemises, les blousons, je les ai rangés dans des cartons, dans des sacs ils auraient été trop en désordre. Enlever les chaussures a été difficile, les baskets portaient l'empreinte toujours présente de tes pas. Tes grandes enjambées. J'ai gardé les bottes en caoutchouc, un des premiers achats pour la campagne, des bottes Aigle, les tiennes vertes, les miennes bleu marine avec un liseré blanc. J'ai gardé une chemise écossaise, un vieux pull gris. Et surtout la djellaba bleue avec la poche sur la poitrine où tu plaçais le chaton Emilie. Je vous voyais sourire tous les deux pendant vos promenades en djellaba à travers la maison, la greffière planante des Floyd était ta payse, elle était née dans la paille d'une grange picarde, chez ton oncle, de l'autre côté de la rue où se tenait la maison de ton père. Puis elle était venue chez nous.
J'ai roulé 25 kilomètres, les vêtements dans le coffre de la voiture, pour tout remettre à une association. J'étais gênée, je ne savais pas quoi dire en laissant mes cartons sur une table, mais on ne m'a rien demandé.
Dans un détour de la rivière en contrebas du village, en m'approchant tout près du bord, j'ai posé le blouson en cuir que tu portais huit mois sur douze, tout couturé, la peau usée et râpeuse, tant aimé, il est parti dans le courant, nonchalamment gonflé d'air, je ne l'ai pas regardé s'éloigner, c'était un geste qui n'avait aucun sens, et j'avais besoin de mettre des actes sur mes pensées flottantes, d'un concret que je n'avais plus. Il disait pourtant, je le sais maintenant, de laisser aller au fil de l'eau. Mais laisser aller, prendre pied dans une vie sans toi, était trahir.
Que tu n'aies plus rien pour t'habiller à ton retour m'angoissait terriblement sans que je parvienne à le comprendre. Seulement la nuit, quand des pensées inquiètes me traversaient, je me disais dans la clarté hallucinée du manque de sommeil : comment va-t-il faire quand il sera à nouveau là puisque j'ai donné presque tous ses vêtements ? J'ai malgré tout fini par prendre le dernier tiroir avec tes sous-vêtements et je l'ai vidé dans la poubelle. C'était tellement incongru toutes tes chaussettes bien roulées, en vrac dans la poubelle de la cuisine. J'aurais dû y croire encore.
Comment reviendrais-tu si tu n'avais plus de chaussettes à mettre ?
Pendant un an j'ai pensé que tu pouvais revenir et que garder les vêtements dont tu aurais besoin permettrait que tu reviennes.



Merci à Joan Didion. J'ai lu d'une traite son récit sur le deuil L'Année de la pensée magique écrit au scalpel après la mort brutale de son mari, un soir, à la table familiale. L'année, la première, quand entre douleur et folie consciente rôde la présence indicible de la pensée magique. Quand il devient croyable que l'incroyable est somme toute possible.
La vie change vite. La vie change dans l'instant. On s'apprête à dîner et la vie telle qu'on la connaît s'arrête. Oui, la vie connue s'arrête et l'esprit franchit les frontières d'une errance acérée.

dimanche 15 novembre 2009

A l'oeil qui perd une larme

En ce temps-là, je me perdais à perte de vue dans cet horizon que tenaient deux bras.

(La veille du départ, le voyageur regarde en arrière,
c'est comme s'il perdait courage.)

Semblable à la nature, semblable à la nature, semblable à la nature,
A la nature, à la nature, à la nature,
Semblable au duvet,
Semblable à la pensée,
Et semblable aussi en quelque manière au globe de la terre,
Semblable à l'erreur, à la douceur et à la cruauté,
A ce qui n'est pas vrai, n'arrête pas, a la tête d'un clou enfoncé,
Au sommeil qui vous reprend d'autant plus qu'on s'est occupé ailleurs,
A une chanson en langue étrangère,
A une dent qui souffre et reste vigilante,
A l'araucaria qui étend ses branches dans un patio,
Et qui forme son harmonie sans présenter ses comptes et ne fait pas le critique d'art,
A la poussière qu'il y a en été, à un malade qui tremble,
A l'oeil qui perd une larme et se lave ainsi,
A des nuages qui se superposent, rétrécissent l'horizon mais font penser au ciel.
Aux lueurs d'une gare la nuit, quand on arrive, quand on ne sait pas s'il y a encore des trains.
Au mot Hindou, pour celui qui n'alla jamais où l'on en trouve dans toutes les rues.
A ce qu'on raconte de la mort,
A une voile dans le Pacifique,
A une poule sous une feuille de bananier, une après-midi qu'il pleut,
A la caresse d'une grande fatigue, à une promesse de longue échéance,
Au mouvement qu'il y a dans un nid de fourmis,
A une aile de condor quand l'autre aile est déjà au versant opposé de la montagne,
A des mélanges,
A la moelle en même temps qu'au mensonge,
A un jeune bambou en même temps qu'au tigre qui écrase le jeune bambou.
Semblable à moi enfin,
Et plus encore à ce qui n'est pas moi.
By, toi qui étais ma By.....

Henri Michaux

Souvenirs, Ecuador


dimanche 30 août 2009

D'août à septembre

Hier, j'ai pris le petit chemin qui longe le côté des maisons. D'abord la nôtre et son long mur chapeauté de tuiles plates. Ensuite, après le saut-de-loup bordé d'arbustes où les chats se guettent en embuscade, celle du premier voisin qui, tous les matins, pratique dix minutes réglementaires de tronçonnage en sifflant. Enfin la dernière maison et sa grande pelouse, deux jeunes enfants nouvellement arrivés jouaient près de l'allée et deux chiens blancs aux babines roses et noires se sont jetés contre la clôture en grondant. Après, ce sont les chaumes de part et d'autre, jaunes, desséchés, piquants. Il faisait doux, le ciel était limpide. Plus loin, au détour du chemin, les nains de jardin sur les fontaines de la maison neuve, et le toit de chaume d'une maison autrefois abandonnée sur lequel poussent des iris et dont le jardin embroussaillé nous plaisait. De l'autre côté, la vieille ferme, la pâture où quelques moutons m'ont suivie d'un long regard entre les espacements des pommiers, la grange aux briques usées. J'ai traversé la grande rue, j'ai aperçu la mairie qui ressemble à une maison de poupée. Contre elle, le cimetière. Je n'y vais jamais. Quand je passe à proximité, je regarde en l'air. Aux premiers temps, dans l'hébétude, je me racontais que c'était là que tu habitais à présent, très vite j'ai cessé de t'imaginer dans ce carré de stèles roides. J'avais suivi le petit chemin pour évoquer tranquillement tes anniversaires, ce que nous avions fait ces jours là, ce que nous nous étions dit. Et c'est ta mort qui m'est venue. Les dates sont si proches à des années de différence.

De l'enterrement, je me souviens des dérèglements, ces notes dissonantes qui crevaient le brouillard. Je savais bien que tu étais mort, j'avais senti tes paupières fermées sur les orbites qui se creusaient, j'avais vu les cernes bleus qui se dessinaient sous la blancheur fine de ta peau, je savais ton long corps étendu bloqué dans une immobilité froide entre les planches. Mais j'étais dans l'effarement d'une incroyable vérité que je ne pouvais concevoir, dans la sensation persistante du décalage, je croyais sans cesse que tu allais te dresser dans l'éclat d'un rire, tout heureux d'un jeu qui m'aurait juste effrayée pour de faux. Il y avait le trop grand cercueil qui ne pouvait pas descendre les escaliers autrement que debout, il y a eu la tombe récalcitrante qui n'était pas prête quand le cortège est arrivé car l'obstacle d'un rocher empêchait de creuser assez profond, il fallait dynamiter, le cantonnier du village n'avait pas eu le temps. Et ton connard de frère qui voulait absolument que la fosse soit maçonnée comme si cette dérisoire armure de béton pouvait te préserver de l'inéluctable délabrement. Finalement tu avais été entreposé en un séjour temporaire et, quelques jours plus tard, enterré contre la pierre éventrée. Une amie m'avait glissé de ne pas m'en inquiéter : ton esprit voyageait tant, m'avait-elle dit, que tu apprécierais le vagabondage. C'était vrai. Il n'y avait ni curé ni fleurs. Je n'ai pas lu le poème que j'aurais aimé lire pour toi. Tes amis n'osaient pas parler puisque je ne disais rien. Ta famille tissait déjà sa sordide toile. Je me souviens que je ne pleurais pas, que je ne ressentais pas alors l'étendue foudroyante de la douleur. J'attendais la solitude pour être plus près de toi. Je tenais debout, stupéfaite, tandis qu'une partie de moi avait été coupée net, irrémédiablement, et brutalement jetée en terre. L'herbe dans le jardin était verte et très haute. C'était la mi-septembre mais il y avait toujours, au cœur des bordures, des fleurs vivantes qui jaillissaient. On se serait crû au printemps. On entendait bêler les moutons de la ferme. Les hirondelles étaient encore là. A présent, elles se rassemblent déjà sur les fils.

Le temps passe, souvent immobile. Je m'arrange avec la vie. Parfois j'aime ailleurs. Une fidélité inchangée demeure. Depuis que tu es parti, tu ne m'as pas quittée.

vendredi 24 avril 2009

Dans le noir, dans le soir...

C'est un poème que j'aurais aimé dire au bord d'un abîme, avant que ne retombent des pelletées de terre. Si j'avais pu parler. Si j'avais pu préparer. Si j'avais été capable de penser. Pas de tristesse. C'est un chant magnifique pour les voyageurs des rêves, ceux qui toujours ont navigué sur le pont des vaisseaux fantômes qu'emportent les sept mers. Ceux qui toujours resteront en marche. Ceux sur qui le désir et la révolte ont toujours soufflé.

Qu'il repose en révolte

Dans le noir, dans le soir sera sa mémoire
dans ce qui souffre, dans ce qui suinte
dans ce qui cherche et ne trouve pas
dans le chaland de débarquement qui crève sur la grève
dans le départ sifflant de la balle traceuse
dans l'île de soufre sera sa mémoire.

Dans celui qui a sa fièvre en soi, à qui n'importent les murs
dans celui qui s'élance et n'a de tête que contre les murs
dans le larron non repentant
dans le faible à jamais récalcitrant
dans le porche éventré sera sa mémoire

Dans la route qui obsède
dans le cœur qui cherche sa plage
dans l'amant que son corps fuit
dans le voyageur que l'espace ronge.

Dans le tunnel
dans le tourment tournant sur lui-même
dans celui qui ose froisser les cimetières

Dans l'orbite enflammé des astres qui se heurtent en éclatant
dans le vaisseau fantôme, dans la fiancée flétrie
dans la chanson crépusculaire sera sa mémoire.

Dans la présence de la mer
dans la distance du juge
dans la cécité
dans la tasse à poison.

Dans le capitaine des sept mers
dans l'âme de celui qui lave la dague
dans l'orgue en roseau qui pleure pour tout un peuple
dans le jour du crachat sur l'offrande.

Dans le fruit de l'hiver
dans le poumon des batailles qui reprennent
dans le fou de la chaloupe.

Dans les bras tordus des désirs à jamais inassouvis
sera sa mémoire.

Henri Michaux in Apparitions

dimanche 24 août 2008

As tears go by

24 août. Je ne sais pas si je devrais penser qu'il s'agit d'un bon jour. Comment le saurais-je ? De la fin août à la mi-septembre, comme je refuse de me souvenir précisément, comme les deux bornes de ta vie sont trop proches l'une de l'autre, le temps s'emmêle. Cette année particulièrement. Cette année est certainement une date clé, un chiffre rond. Si je réfléchissais, je le saurais, mais je veux toujours que les signes me demeurent illisibles. C'est tellement étonnant de me dire que je deviens plus vieille que toi alors que j'étais plus jeune. Que finalement maintenant tu seras toujours plus jeune que moi. Tellement étonnant de voir tes objets et tes livres qui continuent à te survivre. Tu écoutais beaucoup les anciens albums de Marianne Faithfull les derniers temps, du temps où sa voix ne s'était pas encore brisée. Je ne suis jamais jamais arrivée à me souvenir de la chanson que tu remettais sans cesse sur la platine, celle des Stones ou celle des Beatles ? Les années pour toi ne veulent plus rien dire, ton âge est pour toujours fixé, mais c'est ton anniversaire Sevi.


(les commentaires sont fermés, juste parce que je ne me sens pas ni d'inviter à commenter, ni de répondre)

dimanche 4 novembre 2007

Parcelles d'étang

Je me souviens, je me souviens...
Tant de fils de la vierge empêtrés dans ma cervelle idiote,
que je voudrais sagement coller dans mon cahier de textes.
A quoi bon ? Je ne pourrais plus bouger, prisonnière des lignes.
Que les souvenirs me terrassent pieds et mains,
qu'ils me jettent, bancroche, aux porches des néants.
J'ai un trou de plus quelque part dans mon corps,
qui fait eau dans le flot du temps qui passe.

samedi 18 août 2007

Nevermore

C'est une belle journée de septembre, douce et dorée comme elles le sont parfois. Une journée comme les autres. Un mercredi.
Il lit, les pieds posés sur le bureau, Félicité allongée de tout son long contre lui et s'étirant encore pour être plus à son aise. C'est moi qu'elle a harponnée pour se faire adopter mais c'est lui qu'elle a choisi, elle est sa chatte à lui.
Comme d'habitude, il y a une phrase que je n'arrive pas à écrire, quelque chose que je ne comprends pas dans l'écheveau des discours que je dois démêler, un mot que je ne trouve pas.
Il sourit, il cherche, je ne le dérange jamais et comme presque à chaque fois, malgré le temps passé ensemble, sa disponibilité pour moi m'émerveille.
Plus tard, c'est lui qui vient me voir, il voudrait que je lui donne mon avis sur ce qu'il a écrit. Je n'ai pas sa patience mais là je relis volontiers son texte, nous en discutons.
Une journée comme les autres.
Le soir, je prépare à dîner, comme d'habitude je râle mais c'est sans doute l'un des derniers repas que j'ai vraiment cuisiné.
Il a très mal à la tête, il prend deux cachets, rien de grave. Je regarde une série idiote à la télé, il lit un autre livre à côté de moi.
Nous revenons dans le bureau, éteindre les ordinateurs, mais ne rien ranger : ses livres ouverts, ses notes, ses papiers, ses lunettes posées sur un cahier... Tout restera là, tel que.
Nous nous couchons. Je lui dis que je n'ai rien à lire, que ce n'est pas possible que dans une maison où il y a tant de bouquins, je ne sache pas quoi lire. Il rit, il se lève, nous descendons tous les deux l'un derrière l'autre dans la pièce où nous avons mis la littérature, la poésie, les policiers. Il réfléchit, feuillette, me choisit trois livres. J'ai complètement oublié ce qu'étaient ces livres, je ne sais plus ce que j'en ai fait.
Il est mort dans la nuit. J'ai attendu, attendu le Samu, il faut tellement de temps, c'est tellement loin en pleine campagne. Ils ont essayé de le ranimer. L'un est venu me parler, me dire que de toutes façons les lésions au cerveau étaient irrémédiables. Tant d'intelligence, de sensibilité, de grâce et un cerveau bousillé, ce n'était pas concevable. Ils se sont arrêtés. J'ai commencé à me statufier en automate.
Dans quelques jours, ce sera l'anniversaire de sa naissance et dans quelques petites semaines celui de sa mort.
Je ne veux surtout pas savoir quel âge il aurait, quel âge j'ai, depuis combien de temps il n'est plus là, ce que j'ai fait depuis, ni pourquoi tout cela est parfois encore si dur.
Le temps passe, je sais très bien me débrouiller toute seule, mais il y a toujours comme un creux en moi. Le manque ne s'efface pas.
Mais est-ce que parce que, cette année j'ai commencé à revivre que, cette année, le cap me paraît encore plus douloureux ?

jeudi 28 juin 2007

Lettera Amorosa

On dit que le temps panse les plaies, ce n’est pas tout à fait vrai. Je ne pense plus à Fred chaque jour, mais, tout à coup, je passe devant un beau jardin, et le manque ressurgit, intact et poignant.
Patti Smith

L'amour c'est donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas
Lacan

L'important, me dis-je, c'est le désir. L'important c'est de se sentir désirable. C'est seulement en se sentant désirable que l'on peut accepter son propre manque, parce que ce manque qui nous déchire n'est tolérable que s'il est accueilli dans le discours de l'Autre, parlé et mis en mots par l'Autre. C'est alors et alors seulement que l'on peut l'offrir en don et aussi donc accepter le risque que ce don soit refusé. Et c'est encore après que l'on peut se laisser vraiment désirer par l'Autre.

Tout faux ? Sans doute, mais c'est ce que j'ai compris, parce que Lacan, pfuitt...

NB : Lettera Amorosa est le titre d'un poème de René Char dont on fêtera en 2007 le centenaire de la naissance. Je ne sais pas pourquoi il m'est venu en tête. Ah oui, morose et amoureuse, ça va bien ensemble des fois, c'est ça. Mais bien sûr, c'est aussi un magnifique poème.

samedi 13 janvier 2007

Rêver les disparus

Je hais, j’abomine, j’exècre la référence constante au devoir de faire son deuil dès que la mort est annoncée. Ce codage social du deuil, ces règles à suivre, cette normalité à laquelle se conformer, qui me semblent nier le ressenti intime m'insupportent. Il faudrait rendre une copie sur son travail de deuil peut-être ? Quelqu’un va distribuer des notes ? Une durée légale de tristesse à ne pas dépasser existerait sans doute ?

Nos morts nous habitent. Nous les portons en nous et c'est heureux. Parfois, si nous sommes réceptifs, ils se manifestent. Pour moi, c'est souvent la nuit. Rêver de ceux qui ne sont plus, n’est-ce pas un des beaux présents que la vie puisse nous faire ? En rêve, on se retrouve, les ténèbres s’éclairent, la mort devient passage, on avance, on se tend mutuellement la main.
Alors qu'il n'était pas du tout un homme du quotidien, quand mon compagnon me visite la nuit, c'est souvent pour m'aider à pacifier les pénibles réalités ordinaires et au matin, bien que partagée entre tristesse et joie des retrouvailles, il me reste un sentiment d'apaisement. Un de mes plus beaux rêves, toujours très vivace dans ma mémoire, concerne deux de mes chats. Nous nous sommes à nouveau rencontrés sur le flanc d'une colline. Assis tous les trois côte à côte, dans une herbe haute parsemée de coquelicots, nous contemplions simplement l'horizon, baignant dans une profonde sensation de paix et d'accomplissement. En harmonie.


Je ne crois pas au travail de deuil dont parle la psychanalyse. On ne doit pas enterrer, on doit retenir l'être qui est parti. Il m'arrive de retrouver mon père en rêve. Le rêve ne connaît pas la contradiction. Il me dit : "oui, ton père est mort, mais il est vivant aussi puisque tu le vois. Il est vivant tout le temps que va durer cette vie accordée... On ne peut pas vaincre la mort, mais on peut en déjouer la version terminale, d'effacement total.
Hélène Cixous - Entretien à propos de son dernier livre Hyperrêve