Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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samedi 30 janvier 2010

Bonheur du soir

Sur le chemin de la forêt un Anima à grandes oreilles a déposé une merveille. On ne peut plus alléchée, je me précipite au rayon littérature latino-américaine de la bibliothèque de la maison. Zut, de Luis Sepúlveda n'a été engrangé qu'un seul ouvrage, je ne sais comment cela est possible mais il me faudra pallier ce manque. Évidemment je regarde la petite troupe solidaire qui se presse sur ce même rayonnage. Je suis déjà en lecture avec Alejo Carpentier. Tiens, Cent ans de solitude, quel bonheur ce livre, vraiment je devrais le relire. Ah mais là, c'est Julio Cortázar. Hop, Les armes secrètes passe sur le haut de ma pile à lire. Puis je tire Cronopes et Fameux, je feuillète, je tombe sur un discours qui pour le coup me fait sourire jusqu'aux oreilles.

Tout d'abord, le quatrième de couverture de Cronopes et Fameux :

Savez-vous lire l'heure en effeuillant un artichaut ? Tuer les fourmis à Rome ? Monter un escalier en connaissance de cause ? Poser correctement un tigre ? Vous faut-il des instructions pour pleurer ? Pour avoir peur comme il faut ? Vous arrive-t-il de jeter les timbres-poste que vous trouvez laids ? De tremper un toast dans vos larmes naturelles ? Avez-vous parfois envie de dessiner sur le dos d'une tortue une hirondelle ?
Si vous répondez " oui " à six de ces questions vous êtes un Cronope, un de ces êtres qui font, depuis quinze ans, carrière en Amérique latine : on dit -on écrit même dans la presse- que Monsieur X ou Y est ou n'est pas un Cronope authentique. Cela suffit pour que le lecteur sache à qui il a affaire.
Dans le cas contraire, vous risquez d'être un de ces Fameux qui conservent leurs souvenirs enveloppés dans un drap noir : pour votre tranquillité, mieux vaut s'abstenir de lire ce livre.


Et puis le texte, intitulé Discours de l'ours :

C'est moi l'ours des tuyauteries de l'immeuble, des tuyaux de l'eau chaude, du chauffage, de l'air frais, je vais par les tuyaux d'étage en étage, je suis l'ours qui va par les tuyaux.
je crois qu'on m'apprécie car mon poil nettoie impeccablement les conduits, je cours dans les tuyaux sans répit et sans trêve et rien ne me plaît tant que de passer d'étage en étage en glissant le long des tuyaux. Parfois, je sors une patte par un robinet et la jeune fille du troisième crie qu'elle s'est brûlée, ou je grogne à la hauteur du fourneau du deuxième et la cuisinière Wilhelmine se plaint qu'il tire mal. La nuit, je vais en silence, je vais sur la pointe des pattes, je sors mon nez sur le toit pour voir si la lune danse là-haut, puis je me laisse glisser dans la cheminée, comme le vent, jusqu'aux chaudières du sous-sol. Et l'été, je nage la nuit dans le réservoir piqueté d'étoiles, je me lave le museau, d'abord avec une patte, puis avec l'autre, puis avec les deux à la fois ce qui me remplit d'une joie extrême.
Après quoi, je dégringole par tous les tuyaux de la maison en grognant d'aise et les maris-et-femmes s'agitent dans leurs lits et pestent contre la plomberie défectueuse. Il y en a même qui allument et notent sur un petit papier : penser à se plaindre au gérant. Je cherche le robinet qui est resté ouvert à quelque étage -il y en a toujours un- je mets le nez dehors et je regarde l'obscurité des chambres où vivent ces êtres qui ne peuvent se promener dans les tuyaux et j'ai un peu pitié d'eux à les voir si grands et si maladroits, à les entendre ronfler et rêver à voix haute, ils sont si seuls. Lorsque le matin ils se lavent la figure, je leur caresse les joues, je leur lèche le nez, et je m'en vais, vaguement assuré de leur avoir fait un peu de bien.

Julio Cortázar, Discours de l'ours, in Cronopes et Fameux, NRF/Gallimard



La bibliothèque est certainement la plus forte présence dans la maison des bois. Elle a sa vie, ses espaces, ses habitudes maniaques, ses grains de folie. Je la connais assez mal, n'en ayant pas percé tous les mystères et d'ailleurs ne le souhaitant pas. Je soupçonne quelques livres de s'amuser à voyager la nuit, en quête de bonne compagnie, certains d'ailleurs s'oublient par terre. Tandis que d'autres, étroitement accolés, refuseraient absolument de se quitter. Nos relations sont fluctuantes, cette bibliothèque je ne l'aime pas toujours, surtout quand elle m'oppose une façade butée et refuse de donner suite à mes recherches. Bien des fois tous ses livres me pèsent et je me promets de les rôtir dans un grand feu. Souvent sa puissance me réconforte, elle est si chaleureuse quand elle est de bonne humeur. Mais chaque fois que, furetant auprès d'elle, je suis attirée par un livre que je ne savais pas être là, ou que je trouve précisément le livre que je désirais, je sens, au plus profond de ma poitrine, mon cœur se bouleverser. Le lien avec Sevi se retisse immédiatement. A chaque fois, je suis émerveillée de la justesse de ses choix, de l'étendue de ses curiosités. De la somptuosité éclectique de celle qui demeure sa bibliothèque et qui reflète si bien ce qu'il était.

Ainsi, entre la vitalité heureuse de mon souvenir et la gaieté farfelue de ma lecture, je passe ce soir une soirée délicieuse.

Avant d'aller dormir, je glisserai ce discours à ma chaudière, je sais qu'elle en ronronnera de plaisir et qu'elle passera le mot à la tuyauterie, j'espère bien que demain matin, un ours me posera sur le nez un bisou tout mouillé.

mardi 26 janvier 2010

J'irai par les forêts... #1

Je voudrais m'enfouir dans le sanctuaire d'une forêt. Je voudrais redevenir toute petite au pied d'un tronc immense, levant les yeux sur des branches dressées vers le ciel épanouies en aérien bosquet. Je voudrais fouler le tissu élastique d'un tapis tissé d'humus et d'écailles semé de racines, humer à plein cœur des senteurs d'âcres ténèbres et de vertes feuillées, sentir battre sous mes doigts de rugueuses écorces, fendre l'écran des branches et des feuilles enchevêtrées en de vivantes lianes. Je voudrais me perdre dans une forêt, traverser l'épaisseur des futaies, rejaillir transformée à l'orée des plaines, emplie du désir de vivre.
Alors, j'ai mis mes pas dans les pas des écrivains [1] partis à la rencontre des forêts du temps perdu... Fangorn, Brocéliande, Athshe, Amazonie... Forêt douce, forêt dévorante, forêt vierge, forêt profonde où coulent les secrets...

Me voilà dans les traces de Henri Michaux passant avec lui les frontières d'une botanique imaginaire. Etrangeté d'une forêt probablement située entre l'Équateur et la Grande Garabagne, dans un Ailleurs végétal où les arbres, s'évadant des contraintes de leur règne, sont devenus autres. Extraordinaires mutants dépourvus de feuilles, ils vivent intensément leur vie singulière, expérimentant de puissants pouvoirs mimétiques, déployant de curieux appendices, tranquilles ou affamés, agressifs ou rieurs. En cette forêt des métamorphoses, façonnée par les désirs de l'instant, tout est mouvements et changements, reptations inquiétantes et bourgeonnements joyeux...

Dans ce pays, il n'y a pas de feuilles. J'ai parcouru plusieurs forêts. Les arbres paraissent morts. Erreur. Ils vivent. Mais ils n'ont pas de feuilles.
La plupart, avec un tronc très dur, vous ont partout des appendices minces comme des peaux. Les Barimes semblables à des spectres, tout entiers couverts de ces voiles végétaux ; on les soulève, on veut voir la personne cachée. Non, dessous ce n'est qu'un tronc.
Il y a aussi, dans la forêt de Ravgor, de tout petits arbres trapus et creux et sans branches qui ressemblent à des paniers.
Les Karrets droits jusqu'à la hauteur de cinq ou six mètres, là tout à coup obliquent, pointent et vous partent en espadons contre les voisins.
D'autres avec de grandes branches dansantes, souples comme tout, serpentines.
D'autres avec de courts rameaux fermes et tout en fourchettes.
.../...
D'autres qui se tendent sous la pluie comme des courroies et grincent ; on se croirait dans une forêt en cuir.
Les arbres à chapelets, et les arbres à relais.
Les arbres à boules terminales creuses, munies de deux rubans. Par grand vent étaient emportées ces boules, et volaient, ou plutôt flottaient lentement, semblables à des poissons, des poissons qui vont enfin regagner la rivière après un voyage pénible, mais le vent les chassait et elles allaient s'empaler sur les arbres à fourchettes, ou roulaient à terre par centaines, formant un immense plancher de billes, se bousculant et comme rieuses.


bialobrzeski.jpg

Les Badèges ont des racines grimpantes. Une racine sort tout à coup, vient s'appuyer contre une branche d'un air décidé, l'air d'une monstrueuse carotte.
.../...
L'arbre le plus agréable, c'est le Vibon. L'arbre à laine. On voudrait vivre dans sa couronne. Quantité innombrable de rameaux ont ses branches, et chacune secrète une antenne de laine, si bien qu'il y a là une grosse tête laineuse. c'est le Bouddha de la forêt. Mais il arrive que les Balicolica (ce sont des oiseaux) y viennent habiter. Ils crottent partout. Alors c'est une odeur infecte qui se forme là, et il faut brûler l'arbre.
L'arbre à baleines de parapluie ; d'autres tout en lamelles, si vous y donnez un coup fort, tombent en s'ouvrant comme un paquet de cartes.
.../...
Les Romans, sans aucune hauteur, à peine la couronne sort de terre, ça leur suffit, mais larges... larges.
Parfois, vous ne voyez que plaines et c'est une forêt, une forêt de Romans. Les branches reposent sur le sol, allongées comme des serpents, les plus jeunes on peut les voir avancer, et on les entend si le sol est sablonneux et sec.
Dans les branches en cerceaux des Ricoites, les singes passent et sautent continuellement.
.../...


Texte : Notes de Botanique de Henri Michaux dans Mes propriétés (extraits) in La nuit remue, chez Poésie/Gallimard
Illustration : Paradise Now de Peter Bialobrzeski (son site)

Notes

[1] J'ai l'intention de démarrer une petite série présentant des textes que j'aime sur la forêt, la rencontre entre la forêt et l'eau. Si par hasard vous avez dans vos boites à images de quoi les illustrer et que le jeu vous tente, merci de me contacter ou de vous signaler en commentaire. Le prochain texte concernera certainement l'Orénoquie luxuriante de Alejo Carpentier.

samedi 26 septembre 2009

Son murmure est un drapeau blanc

Qu'on le traduise par purr, ronfio, ronron, ou encore brn-rhn, le ronronnement du chat nous reste largement méconnu. Nous ne savons pas précisément comment le chat ronronne. Les chercheurs, qui ont vraiment les oreilles dans leurs poches et leur comprenette par dessus, n'ont pas encore démonté tous les rouages de ce subtil mécanisme. Ce n'est malheureusement pas faute d'avoir désaccordé une quantité de chats. De batailles d'experts en thèses divergentes, le secret du ronronnant mystère reste plutôt bien gardé. Je m'en réjouis. La réponse ne m'importe en rien, nul besoin parfois de connaître la technique pour aimer. Nous ne savons pas non plus exactement pourquoi le chat ronronne. Communication sociale, expression de la paix et de la béatitude de vivre, marque de la peur ou de la douleur, inquiétude à l'approche de la mort, appel au secours et besoin de réconfort... les raisons sont multiples et paradoxales. Et pourquoi pas, comme le pensent certains comportementalistes, le chat ne ronronnerait-il pas aussi tout simplement pour lui-même ? Pour se rassurer en recréant à sa guise le douillet environnement sonore des tétées de sa prime enfance voire de l'univers utérin, se projetant ainsi dans un milieu protégé, aimant et sécurisant. Le ronronnement n'est pas seulement une demande d'aide et de consolation, écrit Joël Dehasse, il est l'aide et la consolation elles-mêmes.

partition

Partition de Edouard Boubat

Un même motif musical le berce, la tessiture de sa vie : il ronronne.
.../...
Le son n'est pas pur. Il contient plusieurs bruits qui se ressentent plus qu'ils ne s'écoutent et annoncent un départ ou un changement d'état : le tumulte d'une eau frémissante, le halètement d'un vaporetto sur un canal vénitien, un ralenti de moteur bien huilé, le grondement d'un sol qui tremble, le souffle d'un vent qui se lève et froisse les feuillages. il renferme même du silence, une pause d'été, rythmée de chutes de pétales et de vols de bourdons. Bien qu'il filtre d'une bouche close, le ronronnement s'étend à l'infini, dans l'air où il se vaporise, sur le sol, contre la peau qu'il couve d'une lave tiède, et au fil de l'eau. A son contact, un lac frémirait, couvant à petits bouillons, tant ce bruit réchauffe.
Le chat ronronne pour la première fois de sa vie quand il tète. La béatitude est immense. Sa mère lui répond : deux paix confiantes et ensommeillées se font écho. Plus tard, face à l'homme, le chat retrouvera le goût de ces bruyantes tétées à travers une caresse ou une cajolerie. Mais le ronronnement n'est pas taillé à la seule mesure du bonheur. il accompagne une forte fièvre, une blessure douloureuse, une grande peur ou même une agonie. Devant un maître en colère ou un congénère qui lui en impose, le chat ronronne. Il se soumet ; son murmure est un drapeau blanc. Il avoue sa faiblesse, appelle à l'aide, demande une consolation. Du chaton qui tète au chat qui souffre, la même note demeure. En ronronnant, le chat se livre corps et âme.

Jean-Louis Hue, extrait de Le chat dans tous ses états

Chacun de mes chats a son ronronnement, plus ou moins brut ou modulé, discret ou tonitruant. Les yeux fermés, je les reconnais immédiatement. Valentine la sauvageonne s'abandonne en tendres roucoulements flûtés. Le sumo Gribouille racle son gosier qui résonne de manière assourdie. Cette peste de Commandante bruisse toute entière avec délicatesse. Félicité, ma princesse, a le plus beau ronron du monde, modulé, doux et puissant, long et régulier, entrecoupé de grands soupirs d'extase, interminable. Instrumentiste accomplie, elle déroule le fil de sa mélodie, absorbée dans sa propre musique, hypnotisée et bienheureuse. Et quand j'allonge Félicité sur mon cœur, que ses frémissantes ondes vibratoires parcourent mon corps et mon âme, mes contractions se dénouent, mon esprit tourmenté s'apaise. C'est le miracle du ronronnement des chats sur les zumains. Quel dommage que les zumains mâles soient cruellement dépourvus de ces caressantes résonances, et puisque tous les félins ronronnent, j'aimerais bien éprouver contre moi les sonorités langoureuses de mon daemon le lynx, à condition que Félicité soit d'accord évidemment.

Merci à Moukmouk qui en parlant du ronronnement félin ici, m'a tendu la perche !

mercredi 8 juillet 2009

Brumes dormantes


zotl

Le guépard de Aloys Zötl, 7 avril 1837


Au fond, nous ne savons rien des animaux et Zötl a infiniment raison de corriger la version officielle...
Julio Cortázar in Le Bestiaire d'Aloys Zötl


A bientôt.

vendredi 8 mai 2009

L'arbre à chat


marronnier

Depuis que le marronnier a déplié ses éventails, une vigie a pris place. Attention les zoizillons.

« On lui dit : "Prends les souris et laisse les oiseaux !"
C'est bien subtil,
et le chat le plus fin quelquefois se trompe. »

Jules Renard in Histoires naturelles

mardi 28 avril 2009

L'ensorcellement même #2

« Et puis Bébert, autre innocent, mon chat... Vous direz un chat c’est une peau ! Pas du tout ! Un chat c’est l’ensorcellement même, le tact en ondes... C’est tout en "brrt" "brrt" de paroles... Bébert en "brrt", il causait positivement. Il vous répondait aux questions. »

« Bébert pourtant le pire hargneux greffe déchireur, un tigre !... mais bien affectueux, ses moments... et terriblement attaché ! j'ai vu à travers l'Allemagne... fidélité de fauve... »

Une personnalité incroyable que celle de ce matou majestueux et flegmatique, râleur et tendre, résigné et courageux.
En cavale dans une Allemagne en flammes , le greffier avisé sait se faire oublier, immobile au fond de la gibecière quand le danger menace, mais dés que le ciel s'éclaircit le voilà qui pointe le nez dehors. Une grande toilette, et l'insatiable curieux part en découverte. Seul mais le plus souvent en compagnie de Lucette dont il partage la vivacité de danseuse, bagotteur et renifleur, il explore les coulisses des lieux, baguenaude dans les parcs, suit les remblais. Aventureux, le voici qui s'échappe en pleine nuit coursant un rat, déclenchant une alerte et échappant de peu aux tirs de la DCA.
Débrouillard et affamé, il met à jour des monceaux de provisions camouflées dans un cellier. Tour à tour timide et impérieux, il attendrit, on partage avec lui, Céline et Lucette lui réservent quelques meilleurs morceaux de leur maigre pitance.
Et lorsqu'enfin prêts à embarquer dans le train qui les mènera au Danemark, Céline juge le voyage trop périlleux et songe pour la seule fois à confier son greffier, Bébert brise le carreau de sa nouvelle demeure et s'ensauve, retraversant la ville pour rejoindre les siens.
Il parviendra aussi à jouer les passagers clandestins des lieux de détention. Caché dans un sac, il accompagne Lucette pour une visite au prisonnier lors de l'incarcération de Céline. Un peu plus tard, alors que Lucette malade ne peut s'occuper de lui, il s'installe pendant trois semaines en catimini dans la chambre où Céline est hospitalisé, squattant le placard dés que les pas d'un infirmier ou d'un gardien se rapprochent. Personne ne le remarquera.

Poulbot pure souche, compagnon des déroutes, Bébert a traversé le chaos de la guerre et les longues années douloureuses d'exil, profondément lié à Louis-Ferdinand Céline et à sa femme Lucette. Il mourra à 17 ans, peu de temps après le retour en France et l'installation à Meudon. Dix ans avant Céline.
Au cours de tous ces périples et dangers, en dépit de l'épouvante de la guerre, jamais Bébert ne se perd, jamais on ne l'égare, l'attachement est la plus fiable des boussoles.

J'écoute les livres de Louis-Ferdinand Céline. J'entends Céline qui parle à son chat. Et Bébert le regarde paisiblement, yeux plissés et oreilles pointées en avant. L'écrivain et son greffe.

« ... ça va !... on avance... pas vite mais tranquilles... Bébert en boule dans son sac, il a l'habitude... les chats aiment pas nos astuces, nos fugues, mais quand ils savent qu'il faut, il faut, ils s'immobilisent, ils font boule... »

« ... on s'assoit sur nos lits-cage, on pense... y'a à penser... Bébert part à la découverte... la façon des chats, dès qu'ils sont quelque part, il faut même en très grand danger, qu'ils reconnaissent les lieux et les environs... leur espace vital... pour ça qu'il est si délicat de les emmener à la campagne... leur instinct, ils fuguent, et vont finir à la marmite... là, "l'espace vital" au "Steinbock", c'était la longueur du couloir... tout de suite Bébert est au bout... Lili l'appelle... il revient pas... elle va voir... une tenture... j'y vais aussi, on est à regarder tous les trois, Lili, moi, Bébert... rien ! le vide... oh, un vide de bien sept étages, un entonnoir de très forte bombe, vaste assez pour plusieurs immeubles... le "Steinbock" peut dire qu'il l'a frisé poil !... comme la loterie les bombardements !... engloutissez ?... on parle plus de vous!... »

« Maintenant Bébert ? ... je pensais à lui... il aimait pas tant le jambon, ni les sardines... ce qu'il voulait c'était de la marée, du poisson vif... heureusement y avait la bossue... celle-là vraiment très très aimable... son père demeurait à Berlin, dans un grand bunker... il était pêcheur de la Spree... ça tombait bien... chaque lundi sa fille nous ramenait une bouteille pleine de petits poissons... c'était entendu... Bébert se régalerait toute la semaine... ça durerait ce que ça durerait !... y a du bon cœur où que ce soit, on peut pas dire que tout est crime... (...) ... un petit bruit... Bébert qui grignote... il doit finir les ablettes de la petite bossue... elles étaient dans le gros bocal... il a dû tout renverser... lui, il se fout du jour ou de la nuit !... tout de suite ils peuvent partir, qu'il pense... avec les greffes c'est pas nos paroles qui comptent, c'est ce qu'ils sentent, eux... il doit se dire ça va pas durer... je crois pas non plus... »

« Bébert !... Lili l'a sorti de son sac... il a déjà fait sa toilette... ses oreilles, ses pattes une à une, soigneusement... Bébert n'est pas le greffe souillon, puisqu'il a un moment dehors, à l'air, au jour, il profite... (...) Bébert, sa toilette finie, replie ses pattes, se remet sa queue bien, en place, en boucle, et regarde loi, au loin... il ne nous regarde pas... digne, je dirais... »

« ... et Bébert ? ... je crois que je l'entends... il pousse des soupirs.. déjà il était plus tout jeune... il a encore vécu sept ans, Bébert, je l'ai ramené ici à Meudon... il est mort ici, après bien d'autres incidents, cachots, bivouacs, cendres, toute l'Europe... il est mort agile et gracieux, impeccable, il sautait encore par la fenêtre le matin même... nous sommes à rire, les uns les autres, vieillards-nés !... »

Louis-Ferdinand Céline - Extraits de Nord, D'un château l'autre, Rigodon et Féerie pour une autre fois

dimanche 26 avril 2009

L'ensorcellement même #1

Bébert était chat chez l'écrivain Louis-Ferdinand Céline.

Pour parler de Bébert, je touche un mot de Céline, ils étaient très liés.
Louis-Ferdinand Céline... le paradoxe emmêle ses pelotes. J'entends immédiatement cette écriture parlée, travaillée et tant de fois peaufinée, où les points de suspension halètent comme les cognements du cœur, cette langue rebrodée, inventée, rageuse, frénétique, vociférante, généreuse. Je ressens le cauchemar des pensées antisémites. Je vois aussi l'homme, le médecin des pauvres, le bougonneur dont la tendresse affleure sous trois couches de pulls troués, l'homme au bestiaire, la meute des chiens, les chats, les oiseaux qui volent dans la maison, le perroquet. Chorale animale qui tranquillement observe l'accumulation des écritures, oeuvre future en gestation, les paquets de feuilles agrippés de pinces à linge, les égratignures de mille ratures. Aux premières loges, celui qui était sa pensée première, son greffier Bébert.

Donc Bébert, gouttière brun tigré avec les trois raies réglementaires sur le dos et de souples anneaux enroulant ses flancs, débarque en 1935 sur la Butte, venant du rayon animaux de La Samaritaine. Sous l'improbable nom de Chidibaroui, il crèche chez l'acteur Robert Le Vigan et lui enseigne la comédie des chats. Il déambule rue Girardon, avenue Junot, lie des amitiés avec Marcel Aymé, le peintre Gen-Paul, et à la séparation du couple Le Vigan fin 1942, il est recueilli par Lucette la femme de Céline. Celui-ci, qui ne veut pourtant pas la charge d'un animal en ces temps d'occupation, est aussitôt conquis. Il lui donne le nom du petit garçon du Voyage, et plus rien ne les séparera. Ils ne s'abandonneront jamais. L'un soutenant l'autre, toujours auprès de Lucette, jusqu'au bout des errances et dans les pires des moments. Une fidélité de fauve.

Après le débarquement allié en Normandie, Céline quitte Paris avec sa femme pour sauver sa peau, dans l'espoir de passer au Danemark. Bébert, pourvu d'un vrai passeport, est bien entendu de la partie, enfoui au fond d'une gibecière percée de trous que tantôt Céline tantôt Lucette portent sur l'estomac (*). Berlin où les immeubles décapités tiennent en équilibre sur des éboulis et ouvrent sur l'effroi du néant, Sigmaringen où le trio entassé dans les basses-fosses côtoie la fine fleur de la collaboration et les membres du gouvernement de Vichy logés au château. Les trois fuyards, cherchant à atteindre le Danemark, vont traverser par deux fois une Allemagne pilonnée, exsangue sous les bombardements et les privations. Dans l'angoisse et la peur, décampant à l'aveuglette, tenaillés par la faim, courant à la recherche d'un train dans des gares en cendres, enfin embarqués dans un épouvantable périple ferroviaire. Ils auront tout perdu et brulé en route sauf le chat, avant de franchir la frontière danoise le 31 mars 1945. Céline sera arrêté, emprisonné puis libéré sur parole en 1947. Après le jugement par contumace et l'ordonnance d'amnistie en 1951, Céline, Lucette et Bébert rentreront en France, avec en prime la chienne Bessy et les trois chats récoltés en cours de route. Ils s'installeront au pavillon du Bas-Meudon.

D'un château l'autre, Nord et Rigodon sont les chroniques hallucinées de la fuite. C'est en lisant Nord tout de suite après Voyage au bout de la nuit que je me suis intéressée à Bébert ce voyageur félin hors du commun, que je lui ai emboîté le pas, allant sur ses traces au fil de mes lectures, tandis qu'il prenait place parmi les chats qui habitent mon esprit. C'est curieux combien je pense souvent à Bébert. Mais c'est tout récemment, voulant me documenter plus avant, que j'ai découvert le livre que Frédéric Vitoux lui a consacré. Bébert, le chat de Louis-Ferdinand Céline m'attendait, ne dormant que d'un œil, sur un rayon de la bibliothèque, caché à côté des essais et recherches. Il m'a guidée pour reconstituer la trame de l'odyssée.


(*) La liquidation de Louis-Ferdinand Céline à la Libération ne faisant guère de doute à ses yeux, Paul Léautaud qui ne l'aimait pas mais qui adorait les chats, avait proposé à l'écrivain d'adopter Bébert.

jeudi 16 avril 2009

Sauter dans le vide


villa_amalia

VILLA AMALIA, un film de Benoit Jacquot

Une femme qui part et se transforme.
Je veux couper.
Je veux éteindre ma vie d'avant.
Partir avec la volonté que personne ne vous retrouvera.
Larguer les amarres.
Trancher. Tout liquider. Faire le vide.
Ne rien expliquer, ne rien justifier.
Partir pour se redéployer ailleurs.
Disparaître pour renaître.

« A une certaine heure de la vie, il faut sauter dans le vide avec pour seul parachute le désir de s'élever.
C'est difficile, mais c'est la seule façon de connaître que l'on peut voler. »
Lorette Nobécourt

lundi 19 janvier 2009

Tendre est l'oreille

En même temps qu'à l'ombre des poètes, je me réfugie à la douceur des chats. La colère me bloque, le sentiment de trahison me hante emmêlant ses écheveaux d'épines à la trame sombre de l'abandon. Entre les appels coupants des sirènes de la vengeance, la tristesse afflue. Je serre les poings. Je m'allonge sur le dos, je pose Félicité contre mon coeur, petite masse chaude et alanguie étirant sa tête dans mon cou, m'effleurant des oreilles et me chatouillant des moustaches. Sous ce poids enroulé qui s'abandonne, tout en moi se détend et s'ouvre peu à peu, mes côtes se desserrent une à une tandis qu'un souffle libéré montant du ventre dilate ma poitrine. Nos respirations s'accordent en cadence. Je m'apaise en fermant les yeux, Félicité s'endort en ronronnant. Instant de trêve.
Pour ne pas avoir à écrire, je lis. Et je recopie. Parce que je ne tiens pas non plus à m'éloigner tout à fait d'outrelande. La copie, je connais, une part de mes études en est pétrie. Et encore maintenant, je ne fais après tout que tisser des ponts entre des pensées éparses, des mots jetés par les uns que je rencontre, les autres que je questionne, recopiant et rebâtissant sans trêve des chemins plus balisés.
Je ressors Le chat dans tous ses états de Jean-Louis Hue une nouvelle fois. Une traque vagabonde, précise et subtile, documentée et rêveuse. Une écriture aussi somptueuse et racée que le plus balafré des greffiers.
Et comme j'admire encore la coiffe blanche et rose de Félicité, je retrouve ce passage, ode à la beauté agile et si expressive des oreilles félines.

oreille_feline

Le chat vit pour l'élégance, qui est l'art de s'exprimer à travers la forme la plus ajustée et sobre qui soit. Une revue de détail s'épuiserait à trouver un quelconque laisser-aller. Pas un seul pli, pas un seul faux mouvement.
Même les oreilles, organes souvent grotesques et mal entretenues chez d'autres espèces, restent irréprochables. Elles sont taillées sur mesure. Une vingtaine de muscles équipent chacune d'elles ; un petit soufflet à leur base garantit leur indépendance de mouvement. Sans exagération, ces oreilles peuvent tout dire.
Droites et inertes, elles accusent la perplexité du chat, esquissant un bonnet d'âne infligé à un élève un peu ballot. Un léger bruit suffira à les dégourdir. Elles révèlent alors leur fonction première de cornet acoustique, appréhendant les sons comme une main le fait d'un objet. Elles les localisent, les enveloppent, tâtonnent à la recherche d'une position d'écoute idéale. Une porte claque, et elles tournent autour d'un huis imaginaire. Une souris couine, et elles débusquent la proie.
On peut vivre sourd et tout de même bien entendre : il suffit de regarder ces oreilles-là. Elles rendent évidents les décibels.
Soudain repliées sur elles-mêmes, elles sculptent un masque de guerrier et annoncent un combat proche. Un dessin rond, de poils diversement colorés, s'inscrit parfois à leur revers : certains chats sauvages s'offrent ainsi une sorte d'oeil supplémentaire, propice à effrayer l'ennemi.
Rejetées en arrière, devenant peu à peu invisibles, elles trahissent une grande peur. Elles tirent la tête du chat vers l'arrière, la mâchoire s'ouvre, le nez, les joues, le crâne se plissent et des dizaines de rides drainent la face vers le ciel. L'allure générale évoque la mine ahurie de quelqu'un ôtant son passe-montagne.
Entre l'oreille belliqueuse et l'oreille poltronne, il existe quantité d'autres oreilles, bonasses, interrogatrices, posées en parenthèses, désolées, contrites, ou simplement étourdies, sans parler des oreilles qui se contredisent entre elles et perpétuent un dialogue de sourds.

Jean-Louis Hue, extrait de Le chat dans tous ses états

dimanche 7 décembre 2008

Rêves de sable



chat_assis

"L'idéal du calme est dans un chat assis"
Jules Renard in Journal, sur une illustration de Selçuk


J'ai une furieuse envie d'imiter ce greffier assis. Bien que je préférerais m'allonger les yeux fermés. Dormir dans les bras du semeur de sable et me réveiller sans avoir vu passer ni le père noël ni la nouvelle année. Une pause... un rêve.