Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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mardi 5 janvier 2010

Par les couloirs bruissants du sommeil

Mi-éveillée mi-endormie, habitée de souvenirs, la nuit parfois j'entends. Couchée en chien de fusil, le ventre creux et le dos rond, la couverture tirée sur mes joues, je pelotonne contre moi la greffe Félicité. Une poignée de sable dans les yeux et nous montons toutes deux sur le navire des songes, bercées de ce ronronnement puissant qui est le talisman de nos nuits.

Dans les brumes du pays des rêves, de l'autre côté de la réalité, m'attendent de sonores visiteurs, aux humeurs incertaines.

Et déjà, ces brefs entrechoquements au rez-de-chaussée, n'est-ce pas un diablotin affairé à crocheter la porte d'entrée ? Ai-je bien pensé à donner le tour de clé salvateur pour protéger mes nuits ? Même à la porte ouvrant sur le préau ? Mais le cliquetis se dissout, absorbé par la profondeur cotonneuse de la chambre et je sombre dans la dérive du sommeil.

A cet instant précis où je glisse dans un songe, Patrick Bruel se met à chanter. Je me dresse, cramponnée aux draps. Pas de doute, un effroyable dragon aux yeux fixes cherche à m'épouvanter, m'annonçant ses meurtrières intentions en beuglant à se casser la voix. Le voilà qui grimpe lourdement l'escalier, il traverse le couloir et se dirige vers ma chambre. Quand il passe le seuil, tétanisée, je le vois s'évanouir dans l'ombre, la chanson s'était automatiquement enclenchée à l'heure fatidique de minuit, aucune créature au regard froid ne lèvera ce soir un couteau sur moi. Lentement, pour me rassurer, je touche de mes doigts mon visage et mes épaules.

Et je jaillis cœur battant, tirée de ma léthargie par les grondements du greffier Gribouille venu se poster à l'extrême bord du lit, poil hérissé, cou tendu, regard fixé vers la fenêtre baignée de lune. Il m'alerte. Je saisis qu'un monstre vorace vient de faire irruption dans la maison et rôde juste en-dessous, dans la cuisine. Tendue comme un arc, assise immobile au creux du lit, je tente de percer la chape du silence mais aucun clappement de langue ne se laisse entendre. Rien ne bouge, la vie s'immobilise. Sans doute s'agit-il seulement du gros chat des voisins qui déambule au fond du jardin, soucieux d'étendre son territoire.

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A présent, le claquement vif de la première chatière immédiatement suivi par le second, puis le déferlement d'une galopade effrénée dans l'escalier me font sursauter, ce n'est que Valentine échappée au tigre hantant le jardin qui se réfugie comme un boulet de canon dans la maison. Certaines nuits, les sons deviennent plus stridents, des feulements rauques et des sifflements grondants s'enchaînent en mélopée. Là, c'est Gribouille qui empoigne jusqu'à la sortie un étrange visiteur étourdi.

Plus tard, une autre nuit, une bouteille roule sur le carrelage et explose en mille éclats vibrants. Je pars en quête, nulle brisure de verre nulle part. Les greffiers endormis ouvrent un oeil soupçonneux. Placés aux premières loges, ils n'ont rien entendu et ne se privent pas de me faire remarquer que mes oreilles battent la campagne.

Et ce cri anxieux qui fend l'air et se répercute, renvoyé par les échos, lugubre et gémissant. Quelque mince fantôme pleurant la perte d'un abri ou la chouette envolée poussant un sombre hululement de chasse ?

Puis parfois c'est toi. Tu t'assois tout près et tu te penches vers moi. Je reconnais ton odeur, je respire d'un même souffle, tu caresses mon front de ce geste qui ébouriffe un peu la frange sur mes yeux, tes doigts s'attardent sous la pommette. Ta main est toujours aussi tendre. Tu me parles, j'assemble la douce sonorité de tes mots comme de frémissants petits cailloux sur le chemin qui nous réunit. Mes paupières trop lourdes, mon corps de plomb me clouent dans la torpeur du songe, je sais que tu es là, je lutte mais je dors. Je dors et au matin tu as disparu. Mon Prince qui m'appelle à rejoindre le Pays du Sommeil, je ne t'entends plus, je me réveille.

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Illustrations : Winsor McCay - Little Nemo in Slumberland

lundi 11 mai 2009

A quoi rêvent les girafes ?


girafes

Rothschild's Giraffes de Peter Beard


Je ne sais pas danser une salsa langoureuse. Je ne sais pas ce qu'est le monde pour une girafe. Je ne sais pas si une girafe se pose une telle question. Je ne sais pas ce que c'est qu'être un garçon. Je ne sais pas ce qu'il y a dans l'univers. Je ne sais pas ce qui se passe au centre de la terre. Je ne sais pas ce qu'est la mort. Je ne sais pas ce que c'est qu'être chef. Je ne sais pas ce que c'est que de commander. Je ne sais pas planter le blé. Je ne sais pas comment s'alignent les mots. Je ne sais pas faire la roue sur les mains. Je ne sais pas tuer. Je ne sais pas pourquoi il y a eu Verdun ou Auschwitz. Je ne sais pas pardonner. Je ne sais pas faire le pain. Je ne sais pas jouer au poker. Je ne sais pas comment sont les égouts ni comment était Babylone. Je ne sais pas comment vivaient les Étrusques ou les Apaches. Je ne sais pas comment est l'Amazonie. Je ne sais pas ce que c'est que vivre avec un enfant. Je ne sais pas ce que c'est qu'avoir un père. Je ne sais pas ce qu'est la baie des Anges ni ce qu'est le Kilimandjaro. Je ne sais pas ce que c'est que chanter sous la douche. Je ne sais pas courir derrière mon ombre. Je ne sais pas si quelqu'un a passé sa vie à écrire. Je ne sais pas parler avec les lions. Je ne sais pas swinguer. Je ne sais pas jouer du saxo. Je ne sais pas où je vais. Je ne sais pas très bien ce que je fais là. Je ne sais pas surfer sur la mer. Je ne sais pas m'arrêter. Je ne sais pas m'arrêter d'aimer quand on ne m'aime plus. Je ne sais pas ferrer un cheval. Je ne sais pas changer une roue. Je ne sais pas dire peut-être. Je ne sais pas sauter en parachute. Je ne sais pas vivre sous terre. Je ne sais pas ce que je sais. Mais je sais qu'il y aura toujours et toujours quelque chose, quelqu'un à connaître.

mardi 28 avril 2009

L'ensorcellement même #2

« Et puis Bébert, autre innocent, mon chat... Vous direz un chat c’est une peau ! Pas du tout ! Un chat c’est l’ensorcellement même, le tact en ondes... C’est tout en "brrt" "brrt" de paroles... Bébert en "brrt", il causait positivement. Il vous répondait aux questions. »

« Bébert pourtant le pire hargneux greffe déchireur, un tigre !... mais bien affectueux, ses moments... et terriblement attaché ! j'ai vu à travers l'Allemagne... fidélité de fauve... »

Une personnalité incroyable que celle de ce matou majestueux et flegmatique, râleur et tendre, résigné et courageux.
En cavale dans une Allemagne en flammes , le greffier avisé sait se faire oublier, immobile au fond de la gibecière quand le danger menace, mais dés que le ciel s'éclaircit le voilà qui pointe le nez dehors. Une grande toilette, et l'insatiable curieux part en découverte. Seul mais le plus souvent en compagnie de Lucette dont il partage la vivacité de danseuse, bagotteur et renifleur, il explore les coulisses des lieux, baguenaude dans les parcs, suit les remblais. Aventureux, le voici qui s'échappe en pleine nuit coursant un rat, déclenchant une alerte et échappant de peu aux tirs de la DCA.
Débrouillard et affamé, il met à jour des monceaux de provisions camouflées dans un cellier. Tour à tour timide et impérieux, il attendrit, on partage avec lui, Céline et Lucette lui réservent quelques meilleurs morceaux de leur maigre pitance.
Et lorsqu'enfin prêts à embarquer dans le train qui les mènera au Danemark, Céline juge le voyage trop périlleux et songe pour la seule fois à confier son greffier, Bébert brise le carreau de sa nouvelle demeure et s'ensauve, retraversant la ville pour rejoindre les siens.
Il parviendra aussi à jouer les passagers clandestins des lieux de détention. Caché dans un sac, il accompagne Lucette pour une visite au prisonnier lors de l'incarcération de Céline. Un peu plus tard, alors que Lucette malade ne peut s'occuper de lui, il s'installe pendant trois semaines en catimini dans la chambre où Céline est hospitalisé, squattant le placard dés que les pas d'un infirmier ou d'un gardien se rapprochent. Personne ne le remarquera.

Poulbot pure souche, compagnon des déroutes, Bébert a traversé le chaos de la guerre et les longues années douloureuses d'exil, profondément lié à Louis-Ferdinand Céline et à sa femme Lucette. Il mourra à 17 ans, peu de temps après le retour en France et l'installation à Meudon. Dix ans avant Céline.
Au cours de tous ces périples et dangers, en dépit de l'épouvante de la guerre, jamais Bébert ne se perd, jamais on ne l'égare, l'attachement est la plus fiable des boussoles.

J'écoute les livres de Louis-Ferdinand Céline. J'entends Céline qui parle à son chat. Et Bébert le regarde paisiblement, yeux plissés et oreilles pointées en avant. L'écrivain et son greffe.

« ... ça va !... on avance... pas vite mais tranquilles... Bébert en boule dans son sac, il a l'habitude... les chats aiment pas nos astuces, nos fugues, mais quand ils savent qu'il faut, il faut, ils s'immobilisent, ils font boule... »

« ... on s'assoit sur nos lits-cage, on pense... y'a à penser... Bébert part à la découverte... la façon des chats, dès qu'ils sont quelque part, il faut même en très grand danger, qu'ils reconnaissent les lieux et les environs... leur espace vital... pour ça qu'il est si délicat de les emmener à la campagne... leur instinct, ils fuguent, et vont finir à la marmite... là, "l'espace vital" au "Steinbock", c'était la longueur du couloir... tout de suite Bébert est au bout... Lili l'appelle... il revient pas... elle va voir... une tenture... j'y vais aussi, on est à regarder tous les trois, Lili, moi, Bébert... rien ! le vide... oh, un vide de bien sept étages, un entonnoir de très forte bombe, vaste assez pour plusieurs immeubles... le "Steinbock" peut dire qu'il l'a frisé poil !... comme la loterie les bombardements !... engloutissez ?... on parle plus de vous!... »

« Maintenant Bébert ? ... je pensais à lui... il aimait pas tant le jambon, ni les sardines... ce qu'il voulait c'était de la marée, du poisson vif... heureusement y avait la bossue... celle-là vraiment très très aimable... son père demeurait à Berlin, dans un grand bunker... il était pêcheur de la Spree... ça tombait bien... chaque lundi sa fille nous ramenait une bouteille pleine de petits poissons... c'était entendu... Bébert se régalerait toute la semaine... ça durerait ce que ça durerait !... y a du bon cœur où que ce soit, on peut pas dire que tout est crime... (...) ... un petit bruit... Bébert qui grignote... il doit finir les ablettes de la petite bossue... elles étaient dans le gros bocal... il a dû tout renverser... lui, il se fout du jour ou de la nuit !... tout de suite ils peuvent partir, qu'il pense... avec les greffes c'est pas nos paroles qui comptent, c'est ce qu'ils sentent, eux... il doit se dire ça va pas durer... je crois pas non plus... »

« Bébert !... Lili l'a sorti de son sac... il a déjà fait sa toilette... ses oreilles, ses pattes une à une, soigneusement... Bébert n'est pas le greffe souillon, puisqu'il a un moment dehors, à l'air, au jour, il profite... (...) Bébert, sa toilette finie, replie ses pattes, se remet sa queue bien, en place, en boucle, et regarde loi, au loin... il ne nous regarde pas... digne, je dirais... »

« ... et Bébert ? ... je crois que je l'entends... il pousse des soupirs.. déjà il était plus tout jeune... il a encore vécu sept ans, Bébert, je l'ai ramené ici à Meudon... il est mort ici, après bien d'autres incidents, cachots, bivouacs, cendres, toute l'Europe... il est mort agile et gracieux, impeccable, il sautait encore par la fenêtre le matin même... nous sommes à rire, les uns les autres, vieillards-nés !... »

Louis-Ferdinand Céline - Extraits de Nord, D'un château l'autre, Rigodon et Féerie pour une autre fois

dimanche 26 avril 2009

L'ensorcellement même #1

Bébert était chat chez l'écrivain Louis-Ferdinand Céline.

Pour parler de Bébert, je touche un mot de Céline, ils étaient très liés.
Louis-Ferdinand Céline... le paradoxe emmêle ses pelotes. J'entends immédiatement cette écriture parlée, travaillée et tant de fois peaufinée, où les points de suspension halètent comme les cognements du cœur, cette langue rebrodée, inventée, rageuse, frénétique, vociférante, généreuse. Je ressens le cauchemar des pensées antisémites. Je vois aussi l'homme, le médecin des pauvres, le bougonneur dont la tendresse affleure sous trois couches de pulls troués, l'homme au bestiaire, la meute des chiens, les chats, les oiseaux qui volent dans la maison, le perroquet. Chorale animale qui tranquillement observe l'accumulation des écritures, oeuvre future en gestation, les paquets de feuilles agrippés de pinces à linge, les égratignures de mille ratures. Aux premières loges, celui qui était sa pensée première, son greffier Bébert.

Donc Bébert, gouttière brun tigré avec les trois raies réglementaires sur le dos et de souples anneaux enroulant ses flancs, débarque en 1935 sur la Butte, venant du rayon animaux de La Samaritaine. Sous l'improbable nom de Chidibaroui, il crèche chez l'acteur Robert Le Vigan et lui enseigne la comédie des chats. Il déambule rue Girardon, avenue Junot, lie des amitiés avec Marcel Aymé, le peintre Gen-Paul, et à la séparation du couple Le Vigan fin 1942, il est recueilli par Lucette la femme de Céline. Celui-ci, qui ne veut pourtant pas la charge d'un animal en ces temps d'occupation, est aussitôt conquis. Il lui donne le nom du petit garçon du Voyage, et plus rien ne les séparera. Ils ne s'abandonneront jamais. L'un soutenant l'autre, toujours auprès de Lucette, jusqu'au bout des errances et dans les pires des moments. Une fidélité de fauve.

Après le débarquement allié en Normandie, Céline quitte Paris avec sa femme pour sauver sa peau, dans l'espoir de passer au Danemark. Bébert, pourvu d'un vrai passeport, est bien entendu de la partie, enfoui au fond d'une gibecière percée de trous que tantôt Céline tantôt Lucette portent sur l'estomac (*). Berlin où les immeubles décapités tiennent en équilibre sur des éboulis et ouvrent sur l'effroi du néant, Sigmaringen où le trio entassé dans les basses-fosses côtoie la fine fleur de la collaboration et les membres du gouvernement de Vichy logés au château. Les trois fuyards, cherchant à atteindre le Danemark, vont traverser par deux fois une Allemagne pilonnée, exsangue sous les bombardements et les privations. Dans l'angoisse et la peur, décampant à l'aveuglette, tenaillés par la faim, courant à la recherche d'un train dans des gares en cendres, enfin embarqués dans un épouvantable périple ferroviaire. Ils auront tout perdu et brulé en route sauf le chat, avant de franchir la frontière danoise le 31 mars 1945. Céline sera arrêté, emprisonné puis libéré sur parole en 1947. Après le jugement par contumace et l'ordonnance d'amnistie en 1951, Céline, Lucette et Bébert rentreront en France, avec en prime la chienne Bessy et les trois chats récoltés en cours de route. Ils s'installeront au pavillon du Bas-Meudon.

D'un château l'autre, Nord et Rigodon sont les chroniques hallucinées de la fuite. C'est en lisant Nord tout de suite après Voyage au bout de la nuit que je me suis intéressée à Bébert ce voyageur félin hors du commun, que je lui ai emboîté le pas, allant sur ses traces au fil de mes lectures, tandis qu'il prenait place parmi les chats qui habitent mon esprit. C'est curieux combien je pense souvent à Bébert. Mais c'est tout récemment, voulant me documenter plus avant, que j'ai découvert le livre que Frédéric Vitoux lui a consacré. Bébert, le chat de Louis-Ferdinand Céline m'attendait, ne dormant que d'un œil, sur un rayon de la bibliothèque, caché à côté des essais et recherches. Il m'a guidée pour reconstituer la trame de l'odyssée.


(*) La liquidation de Louis-Ferdinand Céline à la Libération ne faisant guère de doute à ses yeux, Paul Léautaud qui ne l'aimait pas mais qui adorait les chats, avait proposé à l'écrivain d'adopter Bébert.

lundi 16 mars 2009

Porte-bonheur

Je fais un petit billet avec mon commentaire écrit ce matin (huhu, rien ne se perd).

Coucou à vous, merci de vos passages et de vos pensées. J'ai une telle montagne de papelards à écrire que je ne peux plus écrire ici. D'un autre côté, je n'ai rien à dire, alors ça tombe plutôt bien. :-p

Mon esprit vide et troué part en quenouille, si si ça se peut ! P'têtre que ça reviendra, que le désir reviendra, sûrement même, que cette sensation d'inutile s'estompera, et surtout que des idées me viendront en tête, un vent mauvais a tout emporté et tout emmêlé. Fatigue dans la tête, manque au cœur, travail et tout(x) ça par-dessus. Besoin de m'asseoir au bord de la mer, là-bas dans le Sud ou bien de vagabonder dans la forêt où je me dis que les primevères sauvages sont en train d'envahir les talus sans moi. Juste m'en donner le temps.

Mais sinon, je ne voulais pas du tout faire un billet de jérémiades. Parce que je sais que l'énergie refera signe.
(en plus, l'expérience me souffle qu'il suffit de crier : blog pause ! pour que hop, ça reparte)

A bientôt. Oui oui, à bientôt, pas envie de lâcher !

renardeau

Porte-bonheur de Fabrice Cahez

Portez-vous bien. Je vous embrasse et Valentine Chacureuil vous envoie des ronronnades printanières.

Faute de pouvoir pour l'instant courir les bois, je flâne chez le photographe animalier Fabrice Cahez, ici. Et là-bas, je sens que je continue de vivre car tout simplement je vibre et je m'émerveille.

vendredi 16 janvier 2009

J'aspire à tant de rien

Je n'écris pas beaucoup. Je ne suis pas tellement ici. Je remue là-bas des terres enfouies.
J'entends les éclats sanglants des missiles sur Gaza. Je sens les corps qui se broient. Je ne sais pas quoi faire. Je ne sais pas vers quoi tourner mes pensées quand vient le soir. Je lis les poètes. De Norge à Michaux, ne luit qu'un petit pas. Je les vois qui se côtoient dans la tiédeur des rayons de bois. Puis je les serre tout contre moi près de Desnos, pour la nuit.
Qui laisse une trace laisse une plaie, a-t-il dit. Comment s'effacent un jour les traces ?

Emportez-moi

Emportez-moi dans une caravelle,
Dans une vieille et douce caravelle,
Dans l'étrave, ou si l'on veut, dans l'écume,
Et perdez-moi, au loin, au loin.

Dans l'attelage d'un autre âge,
Dans le velours trompeur de la neige,
Dans l'haleine de quelques chiens réunis,
Dans la troupe exténuée des feuilles mortes.

Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,
Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent,
Sur les tapis des paumes et leur sourire,
Dans les corridors des os longs et des articulations.

Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi.

Henri Michaux, extrait de Mes Propriétés (1929)



samedi 8 novembre 2008

Mon coeur le soir

Quelqu'un t'a quitté à la croix des chemins, et tu regardes longuement en arrière. Pas argentés dans l'ombre des petits pommiers rabougris. Pourpre, l'éclat du fruit dans les branchages noirs, et dans l'herbe mue le serpent. O ! l'obscurité; la sueur qui paraît sur le front glacé et les rêves tristes dans le vin, à l'auberge de village sous les poutres noires de fumée. Toi, encore lieu sauvage, dont la magie change en îles roses les nuées brunes du tabac et qui tire des profondeurs le cri sauvage d'un griffon, quand il chasse autour de noirs écueils au milieu de la mer, de la tempête, de la glace. Toi, métal vert et visage de feu au-dedans, qui veut partir et chanter les temps sombres de la colline aux ossements et la chute flamboyante de l'ange. O ! désespoir, qui avec un cri muet tombe à genoux.

Un mort te visite. De son cœur s'épanche le sang que lui-même a fait couler, et dans le sourcil noir niche un instant indicible; sombre rencontre. Toi — une lune pourpre, quand l'autre apparaît dans l'ombre verte de l'olivier. Le suit une nuit impérissable.

Georg Trakl - Métamorphose du Mal (extrait) in Sébastien en Rêve

Né en 1887, le poète autrichien Georg Trakl est mort une nuit du 3 novembre 1914, à 27 ans. Paralysie cardiaque due à l'absorption d’une trop forte dose de cocaïne. Les autorités de l'hôpital militaire concluent à un suicide. Overdose de désespoir, overdose de la boucherie de Grodek, overdose des tranchées de l'horreur, overdose des corps déchiquetés dans la boue des matins de cendre. Il est tombé une obscurité de pierre écrivait-il, ne supportant plus de voir le monde se briser en deux.

Une étincelle de joie pure et l'on serait préservé songeait-il aussi. Juste un peu d'amour sans doute.

Qui peut-il avoir été ? s'interrogeait Rilke. Personne ne le saura. Mais Georg Trakl, qui disait de lui je suis à moitié né, je suis complètement mort, aimait entendre les oiseaux.


Le titre Mon coeur le soir est emprunté à un autre poème de Georg Trakl

jeudi 4 septembre 2008

My loneliness

Je marche dans la forêt. Tous les jours. Je pars en fin d'après-midi et vais à grande allure au hasard des sentiers que je rencontre. En de nombreux endroits, les bois sont des ronciers qui voudraient m'empêcher de passer. A d'autres, ils s'entrouvrent sur les champs, ou bien ce sont les champs qui montent doucement jusqu'à eux. Les parcelles de chaumes blonds, pas encore ensemencées, irrégulièrement découpées et ondulées sont bordées de chênes, de hêtres, de charmes et de taillis. Mon œil voudrait capturer des instants de journée, isoler des bribes de paysage, mon désir d'avoir un vrai appareil photo se renforce. L'autre jour, j'ai vu trois moutons qui dormaient dans un pré, et l'herbe rase était ponctuée de plusieurs chats assoupis qui dressaient leurs oreilles. Sinon je ne rencontre jamais personne. D'humain je veux dire. Les bois, les champs sont déserts, seule la vie animale et végétale palpite. Je ramasse des plumes, je mange des mûres, je me laisse griffer par les épineux, mouiller par les fougères humides. Et je marche.

C'est étrange comme, quand le corps est pris dans le déroulé des enjambées, les pensées s'abandonnent ou se resserrent. Arpentant, je tire des plans de quatre sous, je décrochète l'hameçon des angoisses, je fatigue la colère. Je ne sais pas me satisfaire d'une relation qui se rêve sans vouloir qu'elle se vive. Je ne suis pas capable d'aimer quelqu'un qui a sa vie avec une autre. Il y a des histoires légères qui s'égrènent dans des éclats de rire, sans promesse de lien, et qui n'en ont nul besoin. Il y a des attachements autres qui ne s'accommodent pas de la clandestinité. Sous les mots fous qui étaient dits les dés étaient pipés. Je ne voulais pas le savoir mais le présent bien rangé nous a rattrapés. Bien sûr que rien n'est possible. Je n'ai pas de place. Ou ce serait une place engouffrée de trop de douleur, de solitude, de dépendance. Il y a cette violence du silence qui s'installe, même si c'est moi aussi qui le recherche. Je marche et en marchant je me dresse à la distance. Ne reste plus que des mots qui se déboîtent comme des legos et des étreintes mordantes qui se dérobent.

Hier j'ai tellement dérivé dans un bois que je ne connaissais pas, que j'ai fini par ne plus savoir où j'étais. Je perds mes pas comme je perds mes idées parfois. Je tournais sur place, reprenant deux fois le même chemin qui ne menait nulle part sans m'en apercevoir. Le soir allait tomber. Finalement, j'ai tracé tout droit, pour déboucher en pleine terre, toujours sans rien reconnaître. Il y avait une seule présence, un paysan qui tenait un chien grondant contre lui. J'étais soulagée de le voir. Je lui ai demandé où se trouvait la route et il m'a répondu : c'est vous qui avez une Clio verte là en bas ? J'étais repérée depuis le début, moi qui me crois seule au monde dans ces espaces. Il m'a fait un bout de conduite, mais je devais me tenir un mètre derrière lui à cause de son chien dont disait-il je devais me méfier. Si je tombais dans quelque ravine écartée lors de mes escapades solitaires, je n'y resterai sans doute pas longtemps. Les champs n'ont pas leurs yeux dans leur poche. Je me suis quand même acheté une carte des bois. Mais la semaine prochaine, je devrais prendre garde, les gibecières seront de sortie avec les chiens. C'est la chasse qui commence. Je filerai bien un coup de fusil aux espérances quand elles jaillissent de ma tête comme des perdrix qui s'affaissent.

mardi 19 août 2008

Que n'ai-je ?

Comme si le temps souffrait d'un rétrécissement
D'une sclérose bien digne d'une matière organique
Brutalement, toute une vie cristallise
Les jours mènent à une lente agonie
Tout est pareillement dérisoire dans la lumière crue
Le monde ? Un écorché ?
Le paysage est grotesque et les corps grimaçants
Je n'attends rien sans pouvoir m'empêcher d'espérer


mercredi 23 juillet 2008

Dream

Dépliés, déplissés
Les rêves à secouer
Les rêves à frotter
Jusqu'à l'os de la vie



Did I dream you dreamed about me?
Were you hare when I was fox?
Tim Buckley - Song to the Siren