Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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samedi 6 mars 2010

Bruits de coulisses


harebrain.JPG Léon : Ah beh ouais mais qu'est ce qui se passe donc ici les zamis ? Y'a la boite mail qui déborde (enfin presque faut pas exagérer non plus), puis toute une pile de commentaires qui s'entassent bien esseulés sans réponse.
Outrelande serait abandonnée, les clés jetées par-dessus les moulins ?
Meerkat aurait disparu à ce que j'entends dans les terriers ?



margaret.JPG Margaret : Ah oui, tiens donc, j'ai entendu dire ça aussi. Elle aurait pris ses cliques et ses claques et elle serait partie ailleurs avec Valentine Chacureuil sous le bras. Faut pas vous inquiéter vous savez, faut pas penser qu'elle est malade, non. Moi je l'ai vue, encore pas plus tard que tout à l'heure, elle ne va pas si mal. Enfin je ne parle pas du ciboulot, ça c'est autre chose. Mais physiquement, pour son âge, elle tient encore la route.


lambchop.JPG Hector : T'as raison le gallinacé, moi je la trouve gironde. Mais le caractère par contre ouhlala, c'est une autre paire de manche. Mars c'est le mois des fous, c'est sûr, elle ne faillit pas à la tradition ! Elle sait pas ce qu'elle veut, un coup elle rit, un coup elle pleure. Et puis pour vous claquer brutalement la porte sur le nez, elle est champion du monde. Quand je pense à tous ceux qui croient qu'elle est douce comme un agneau, ils se foutent le doigt dans l'oeil et jusqu'au coude.


glamourplus.JPG Sigmund : Oh toi dis donc le mouton, réfléchis cinq minutes. Tu sais bien qu'elle est traumatisée d'enfance. Elle croit qu'elle n'a pas de place. Elle croit qu'elle est en trop. Une place, elle n'en veut pas d'ailleurs, l'est jamais capable d'en demander une, c'est ça le truc. Alors tu penses bien, ici, au bout de tout ce temps, ça lui devenait pesant. Va savoir Charles, elle se sentait un peu contrainte, et puis elle n'a plus envie de parler d'elle.


fatrat.JPG Séraphine : Ah, je t'arrête tout de suite mon cher, avec nous elle est super cool, on s'amuse bien. Et elle a tout un paquet de mots dans sa besace qui font bien notre affaire, j'aime bien quand elle nous raconte des histoires au coin de la cheminée en mangeant des crêpes. Si elle vire vraiment sauvage, on est mal partis nous zotres.


mysticmog.JPG Evariste : Patate, c'est une zumaine, l'est pas tout à fait comme nous. Elle a pris le vent du large, elle veut voir de verts pâturages, franchir la ligne des océans. Faut juste lui laisser du temps. Puis elle reviendra. Voilà tout. Elle a la chance d'avoir des amis par ici et sur la grande toile. Puis je peux vous dire à vous, lecteurs et commentateurs, qu'elle vous envoie des bisous. Et qu'il ne faut pas vous inquiéter pour elle.


Alors nous, les petits papoteurs, nous nous sommes tous échappés du pinceau de Kay McDonagh pour venir occuper un peu la place. Non mais, ici c'est un peu chez nous, quand même !

mardi 26 janvier 2010

J'irai par les forêts... #1

Je voudrais m'enfouir dans le sanctuaire d'une forêt. Je voudrais redevenir toute petite au pied d'un tronc immense, levant les yeux sur des branches dressées vers le ciel épanouies en aérien bosquet. Je voudrais fouler le tissu élastique d'un tapis tissé d'humus et d'écailles semé de racines, humer à plein cœur des senteurs d'âcres ténèbres et de vertes feuillées, sentir battre sous mes doigts de rugueuses écorces, fendre l'écran des branches et des feuilles enchevêtrées en de vivantes lianes. Je voudrais me perdre dans une forêt, traverser l'épaisseur des futaies, rejaillir transformée à l'orée des plaines, emplie du désir de vivre.
Alors, j'ai mis mes pas dans les pas des écrivains [1] partis à la rencontre des forêts du temps perdu... Fangorn, Brocéliande, Athshe, Amazonie... Forêt douce, forêt dévorante, forêt vierge, forêt profonde où coulent les secrets...

Me voilà dans les traces de Henri Michaux passant avec lui les frontières d'une botanique imaginaire. Etrangeté d'une forêt probablement située entre l'Équateur et la Grande Garabagne, dans un Ailleurs végétal où les arbres, s'évadant des contraintes de leur règne, sont devenus autres. Extraordinaires mutants dépourvus de feuilles, ils vivent intensément leur vie singulière, expérimentant de puissants pouvoirs mimétiques, déployant de curieux appendices, tranquilles ou affamés, agressifs ou rieurs. En cette forêt des métamorphoses, façonnée par les désirs de l'instant, tout est mouvements et changements, reptations inquiétantes et bourgeonnements joyeux...

Dans ce pays, il n'y a pas de feuilles. J'ai parcouru plusieurs forêts. Les arbres paraissent morts. Erreur. Ils vivent. Mais ils n'ont pas de feuilles.
La plupart, avec un tronc très dur, vous ont partout des appendices minces comme des peaux. Les Barimes semblables à des spectres, tout entiers couverts de ces voiles végétaux ; on les soulève, on veut voir la personne cachée. Non, dessous ce n'est qu'un tronc.
Il y a aussi, dans la forêt de Ravgor, de tout petits arbres trapus et creux et sans branches qui ressemblent à des paniers.
Les Karrets droits jusqu'à la hauteur de cinq ou six mètres, là tout à coup obliquent, pointent et vous partent en espadons contre les voisins.
D'autres avec de grandes branches dansantes, souples comme tout, serpentines.
D'autres avec de courts rameaux fermes et tout en fourchettes.
.../...
D'autres qui se tendent sous la pluie comme des courroies et grincent ; on se croirait dans une forêt en cuir.
Les arbres à chapelets, et les arbres à relais.
Les arbres à boules terminales creuses, munies de deux rubans. Par grand vent étaient emportées ces boules, et volaient, ou plutôt flottaient lentement, semblables à des poissons, des poissons qui vont enfin regagner la rivière après un voyage pénible, mais le vent les chassait et elles allaient s'empaler sur les arbres à fourchettes, ou roulaient à terre par centaines, formant un immense plancher de billes, se bousculant et comme rieuses.


bialobrzeski.jpg

Les Badèges ont des racines grimpantes. Une racine sort tout à coup, vient s'appuyer contre une branche d'un air décidé, l'air d'une monstrueuse carotte.
.../...
L'arbre le plus agréable, c'est le Vibon. L'arbre à laine. On voudrait vivre dans sa couronne. Quantité innombrable de rameaux ont ses branches, et chacune secrète une antenne de laine, si bien qu'il y a là une grosse tête laineuse. c'est le Bouddha de la forêt. Mais il arrive que les Balicolica (ce sont des oiseaux) y viennent habiter. Ils crottent partout. Alors c'est une odeur infecte qui se forme là, et il faut brûler l'arbre.
L'arbre à baleines de parapluie ; d'autres tout en lamelles, si vous y donnez un coup fort, tombent en s'ouvrant comme un paquet de cartes.
.../...
Les Romans, sans aucune hauteur, à peine la couronne sort de terre, ça leur suffit, mais larges... larges.
Parfois, vous ne voyez que plaines et c'est une forêt, une forêt de Romans. Les branches reposent sur le sol, allongées comme des serpents, les plus jeunes on peut les voir avancer, et on les entend si le sol est sablonneux et sec.
Dans les branches en cerceaux des Ricoites, les singes passent et sautent continuellement.
.../...


Texte : Notes de Botanique de Henri Michaux dans Mes propriétés (extraits) in La nuit remue, chez Poésie/Gallimard
Illustration : Paradise Now de Peter Bialobrzeski (son site)

Notes

[1] J'ai l'intention de démarrer une petite série présentant des textes que j'aime sur la forêt, la rencontre entre la forêt et l'eau. Si par hasard vous avez dans vos boites à images de quoi les illustrer et que le jeu vous tente, merci de me contacter ou de vous signaler en commentaire. Le prochain texte concernera certainement l'Orénoquie luxuriante de Alejo Carpentier.

dimanche 15 novembre 2009

Elégance



Rien à ajouter. Rien à enlever. Biolay a la grâce. Un ton intime, sensuel, tendre et désabusé. Une écriture tenue et bouleversante, des orchestrations lyriques. Un magnifique voyage émotionnel, l'album La Superbe tourne en boucle.

Le clip débloque, vous pouvez écouter la chanson La Superbe en streaming sur le myspace de Benjamin Biolay, ici.

PS : si un ou une qui s'y connait passe, peut-on faire quelque chose pour que les vidéos ne patinent pas en se téléchargeant quand on les regarde, c'est horripilant ? ou est-ce lié à ma seule connexion débilitante ? et puis on ne peut plus utiliser deezer avec dotclear, qui semble continuer à fonctionner avec d'autres ?

mardi 6 octobre 2009

Un jour, un potiron

Il était un potiron qui en avait dans la citrouille. Sans coup de baguette, il est devenu acrobate.

petit_potiron

Petit potiron deviendra grand

potiron

Il grossit, tranquillement posé sur ses fesses

potiron

Et un beau jour s'élance à la conquête des airs


dimanche 4 octobre 2009

Promenons-nous dans les bois

J'avais un tel besoin de voir la mer que j'ai filé d'un coup l'autre matin, cap sur Dieppe. Je retourne encore à Varengeville, ce coin de campagne normande qui tombe dans la mer, toujours attirée par les jeux changeants de la lumière, l'à-pic des falaises, la beauté elfique des chemins bordés de hauts talus herbus, la quiétude des maisons de pierres derrière l'opulence des jardins ou le foisonnement des hortensias, la sérénité du cimetière marin où repose Georges Braque en surplomb du gouffre bleu.

Et le bois des Moutiers dont je crois bien être amoureuse. Il y a un siècle cette grande valleuse ouverte sur la mer était un pré où paissaient les vaches. La passion d'un homme a fait surgir des pâtures un site hors du commun, bâtissant une maison de toute beauté dans le plus pur style Art and Crafts, alignant en harmonie avec l'architecture quelques rigoureux jardins anglais aux mixed-borders échevelées, et surtout plantant en un bois extraordinaire des milliers d'arbres et arbustes, des essences rares, parfois inconnues en ces terres : magnolias de Chine, azalées de Turquie, rhododendrons de l’Himalaya, et aussi cèdres de l'Atlas, hêtres, pins, bambous, hortensias... Profitant du sol acide et au fil du temps, de vivants monstres bénéfiques ont pris leur essor, atteignant des dimensions exceptionnelles. Je garde précieusement cette vision des rhododendrons devenus arbres, immense et éclatante barrière de plus de quinze mètres de haut. C'est bien ce bois au charme intense qui m'entraîne vers Varengeville. Je m'y promène, le coeur battant et apaisé, éprouvant au détour de chaque clairière l'émotion sans cesse renouvelée de la découverte, ne sachant plus où je suis, probablement transportée sur les luxuriantes pentes de quelque lointain Eldorado, à la fois oublieuse du monde et si profondément attachée à la nature, perdue et retrouvée.

Grande première, je mets quelques photos, mais j'ai entre autres raté le bois (je fais les photos sans rien voir ou presque puisque l'écran numérique noircit à la lumière, je ne sais pas retoucher, puis pas moyen de m'habituer à ne pas pouvoir coller mon oeil dans l'objectif ni régler moi-même la netteté, suis un dinosaure de la photo... un de ces quatre, je m'équipe). Quelques photos plus inspirées ici et .


mer_bleue

La mer bleue de bleu à Varengeville sur Mer


plage

Une plage de Varengeville sous les falaises


vaches

Les vaches normandes (ouvrez l'oeil) bien en-dessous du cimetière marin


bois

L'approche du bois des Moutiers


bois

Un petit aperçu du bois des Moutiers


bois

Un autre aperçu du bois des Moutiers


gunnera

Les gunneras géants du bois des Moutiers


feuille_gunnera

Une immense feuille de gunnera, j'adore cette plante


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De somptueux massifs d'hortensias surgissant dans le bois


hortensia_mauve.JPG

Une fleur mauve d'hortensia (et une toute verte à côté)



Créé à partir de 1898 par Guillaume Mallet, qui a fait appel à l'architecte Edwin Lutyens et à la paysagiste Gertrude Jekyll, toujours entretenu par la famille Mallet qui en est le seul mécène, le Bois des Moutiers est aujourd'hui en difficulté financière. Il a malheureusement été mis en vente et rien ne dit qu'il continuera à être ouvert au public comme les Mallet l'ont toujours fait. A quand un classement par les Affaires Culturelles pour ce lieu magique et unique ?

jeudi 24 septembre 2009

J'aime les fragments


anhui

Huangshan Mountains, Anhui, China, de Michael Kenna


J'étais au sommet du plateau, à cet endroit précis où la ligne de la terre rejoint le ciel dans la lumière déchirante de l'automne. A la croisée d'un impossible commencement, j'écoutais en moi quelque chose qui cogne. Coups feutrés qui tâtonnent et s'évanouissent. Je me sentais si loin de tout, si complétement étrangère. J'essayais de m'envoler couchée sur le paysage. Eprouvant de chaque particule de mon corps les couleurs, les formes, les branches mortes, les feuilles rousses, la ligne incertaine de la route, où parfois cheminent lentement un tracteur, une motocyclette miniature sur laquelle je voudrais être pour regarder l'autre face du monde. Cette impossible folie d'y être et de n'y être pas, d'être ici et là-bas. Les yeux croisés sur les cris des busards. Les oreilles envahies par le bourdonnement des herbes, les milles friselis de l'air rayé de tant d'efforts minuscules. L'étranglement soudain du cœur. Je veux me perdre dans l'instant. Enfiler les secondes comme des perles étincelantes dans le crissement de l'éternité.

Le site du photographe Michael Kenna ici

mardi 3 février 2009

Poolamazoonee

Je croyais que nous étions dans ce monde pour l'éternité. Mais d'aucuns pensaient que cela avait assez duré. Enfant, les animaux, les insectes, les étendues cachées de la brousse me fascinaient. Je n'aimais pas les boites ni les portes fermées, mais j'aimais bien les cabanes et les niches. Je me demandais ce que l'on éprouvait à vivre là-dedans, yeux mis-clos, tête alanguie, pattes légèrement étendues dépassant le seuil. Je me souviens un après-midi m'être installée à croupetons dans la niche du chien du village, qui me regardait, interrogateur amical. C'était bien, comme un songe enveloppant de sécurité. Kpan m'a demandé doucement de sortir et m'a ramenée à la maison. J'adorais entrer dans les trous, me cacher dans les arbres, faire des tunnels dans les hautes herbes. Je passais du temps devant les cabanes à lapin. J'étais tellement étonnée de penser, comme on me l'avait dit, que la mère lapin arrachait les poils de son ventre pour faire un nid, j'observais avidement les courtes chenilles à peau laiteuse, béates enfouies dans ce duveteux édredon qui respirait. J'ai toujours aimé les lapins. Un jour, j'ai vu courir un canard sans tête. Je ne sais plus si je l'ai vraiment vu ou si on me l'a raconté, je me bouchais les yeux et les oreilles quand un boy égorgeait une volaille, mais le souvenir est comme un rêve tenace. Je voyais les oiseaux mouche tournoyer dans les corolles des fleurs, planant, immobiles, à une vitesse folle. Certaines fleurs, semblait-il, étaient carnivores, j'attendais le coup de rasoir au cœur des pétales. Il y avait tant de chauve-souris dans la cave, je tirais la porte derrière moi, je guettais leur présence secrète, ces minuscules froissements tendus dans le noir, c'est sans doute là que j'ai commencé à les aimer, même si j'en avais un peu peur. Amour et peur, est-ce que cela ne va pas ensemble ? Près du puits, venait la grande salamandre à crête que mon frère tentait d'apprivoiser, il n'y est jamais arrivé et je m'en réjouissais, je voulais la voir plonger filant vers les profondeurs, anguille sombre dont les taches jaunes se fluidifiaient peu à peu. Il y avait un arbre qui ressemblait vaguement à un figuier dont le suc brûlait irrémédiablement les yeux mais dont les feuilles faisaient le délice des chèvres. Il n'y avait pas de chèvres, mais j'avais toujours peur que mon ânon aille s'y frotter, je faisais toujours un détour quand j'étais avec lui espérant ainsi qu'ils ne lieraient jamais connaissance. Un jour, j'ai trouvé un marsupial fauve accroché dans les palmes du toit. Je revois les grands yeux vides dans le froncement du masque triangulaire, la démarche chaloupée et les mouvements lents de peluche sauvage qui l'agrippaient à la brousse quand je l'ai relâché. Je partais des journées entières garder les moutons avec mon copain Natole, j'ai vu naître les agneaux. Naître aussi les chatons gluants, que la mère chatte réchauffait de vigoureux coups de langue. Je dormais avec les chats. Toujours.

dimanche 14 septembre 2008

Mille castors !


blek

Je ne risque plus de me perdre en forêt et les maudits Homards Rouges de sa Majesté ne m'attraperont pas. Oxygène est arrivée à téléporter pour moi le grand Blek qui va escorter mes escapades. Blek le Roc, le Rebelle héros de mon enfance. Avec son petit gilet en renard qui découvre sa musculature de colosse ! Waouh, merci Oxygène ! :-)
(tiens, Blek pourrait aussi aller castagner les chasseurs qui s'en donnent à cœur joie dans les champs aujourd'hui)

jeudi 24 avril 2008

Sauvage innocence

Lorsque, enfant, je quittais le couvert de la brousse, mes pas me portaient toujours vers la termitière. Dans l'herbe haute, elle surgissait, cathédrale d'argile façonnée de salive et durcie sous le soleil comme une pierre rougeoyante, bien plus grande que moi. Le plus souvent je me tenais immobile à son pied, pressant mes mains posées contre ses flancs dont j'éprouvais les douces aspérités, écoutant la vie silencieuse qu'elle abritait. Telle une cour des miracles où mon esprit vagabondait, la termitière me parlait. Je rêvais les dédales où s'affairaient les ouvrières, les alvéoles des nurseries, les immenses garde-mangers débordant de graines, et au mitan le temple où la reine prodiguait des flottilles d'œufs.

Tant de passion à observer les petites bêtes, accroupie dans l'herbe, penchée au bord de l'eau, accrochée dans les branches. Tant de désir à les approcher et aussi parfois à les serrer d'un peu trop près. Il y eut dans mon enfance un temps de cruauté.

Je taquinais les soldats qui montaient la garde aux embouchures du royaume. Ils saisissaient avec fureur le brin d'herbe que je leur tendais et je les soulevais avant de les laisser retomber au sol, affolés, les éloignant de leur citadelle. Parfois je les piétinais, tandis qu'ils dressaient leurs dérisoires mandibules féroces. A la même période je dirigeais, dans le salon de la maison, l'hôpital des mouches. Mon frère les fournissait bien vivantes, je leur arrachais une aile ou quelques pattes et je les couchais bien bordées dans des petits lits de coton. Je me dévouais passionnément aux soins. Elles n'en réchappaient pas. J'organisais de temps à autre des combats de mantes religieuses en provoquant le face à face, elles s'y déchiquetaient. Il me hante encore ce souvenir d'avoir opéré un crapaud quand je me voulais vétérinaire. L'ayant endormi par je ne sais quelle substance volée dans l'armoire à pharmacie, j'avais fendu son doux ventre fauve avec un scalpel.

Un peu plus tard, dans la campagne provençale, sont venus les hannetons. A une époque, printemps ou été, ils pullulaient. J'enfermais ce lourd scarabée marron dans une grosse boite d'allumettes et je me dédiais à son éducation. Je l'emportais partout, escortée d'une odeur noire un peu collante. Un jour, le jugeant apprivoisé, je le relâchais, jouissant de ce vol bruyant et désordonné qui s'élevait péniblement. Et les lézards, dont la queue me restait entre les mains, mais que j'arrivais à enfermer dans une boîte en carton et qui, juste retour des choses, m'inquiétaient la nuit, se sauvant dans ma chambre.

Je participais au grand bal des luttes pour la vie, j'en observais les spectacles de mort. Aux araignées fondant sur leurs proies pour les poignarder et les paralyser avant de se mettre à en sucer la sève, j'ai offert des mouches moribondes. Je garde très vivace la longue séance de dévoration d'une souris par un serpent. Abasourdie, aplatie derrière un tronc d'arbre, j'ai regardé cette souris terrifiée et immobile se faire happer, le serpent la gober toute entière et baveuse, millimètre par millimètre, étirant de plus en plus les commissures de sa gueule pour l'engloutir. Et cette bosse, palpitante encore, qui glissait lentement le long de son cou.
Je me souviens aussi des bébés caïmans de la lagune d'Abidjan, minuscules et déjà prompts à dégainer des mâchoires plantées de dents pointues comme des dards. Mais eux, je ne me risquais pas à les approcher. Ni les fourmis rouges qui brûlaient la peau. Et je me tenais légèrement éloignée des colonnes de fourmis magnans qui dévoraient tout sur leur passage.

Mes expériences s'arrêtent là. Je ne cherchais pas à provoquer la souffrance, mais le reste d'un chagrin demeure. Une dette envers mes frères animaux. Je dois sans doute à ces accès sauvages d'enfance un profond respect de la nature et de la vie animale, une vraie tendresse pour les crapauds, êtres sages dont les yeux ont les couleurs du ciel avant la tornade. C'était sans doute aussi ma façon d'apprendre, d'être présente au monde et à moi-même. Comme un chat, je me voulais seule dans mon pays de brousse ou ma campagne. Il me fallait sentir mon sang couler dans mes veines, mon cœur bondir comme une carpe dans ma poitrine, mes cellules fourmiller de mille vibrations. Je devais éprouver la palpitation de ma vie, la puissance et la fragilité de mes propres forces.

mercredi 2 avril 2008

Pink Primavera

Il fait gris. Je vois bleu, rose et vert. Du bleu dans les yeux, du vert dans la tête et du rose au cœur. Le fameux équinoxe de printemps probablement, celui qui donne des idées d'être amoureuse.

fleurs magnolia

Dans la forêt que je viens de quitter (en fait, il tombe un lourd crachin et un épais brouillard vient de se lever), les primevères sauvages ont pris les talus d'assaut, les fougères sèches toutes roussies commencent à disparaître, les jeunes pousses vertes reviennent en force. Ma prairie moitié sauvage est piquetée de pâquerettes et de fleurs de pissenlit. Je me demande qui, du trèfle ou du chiendent, va emporter la place car la lutte est sévère. Les bergeronnettes, petites lavandières enfin de retour, s'affairent dans l'herbe, hochant du col et de la queue en cadence. Le merle vaque aux affaires la mine concentrée et les pattes agiles, pendant que la merlette penchant la tête l'observe d'un air que l'on croirait détaché. Le couple de rouge-queue qui a ses habitudes au garage se fait un peu attendre. Les oiseaux, en effervescence, bâtissent à tout va dans la haie. Le magnolia du voisin démarre une floraison qui est toujours somptueuse et dont je profite avec bonheur. Les tulipes chavirent leurs corolles. La glycine qui habille la maison lance déjà quelques fleurs, enrubannée de grappes prometteuses, s'il ne gèle pas.

Hier, j'ai déambulé un après-midi de vacance printanière, dans un Paris presque désert sous une lumière très douce. Les quais de la Cité, la Sorbonne, le Quartier Latin, les rues pavées, les fumeurs qui s'en grillaient une dehors près des fontaines en riant comme des voleurs, un vent de liberté soufflait. D'ailleurs, j'ai dîné avec mon amie Louki là ou passaient autrefois Verlaine et Rimbaud. On dit que les lieux n'ont pas changé.
Et samedi, je file à la mer respirer les vagues et voguer sur les reflux d'écume, avec une sorcière qui aime les lutins. Je cueillerai au bord des flots des baisers salés comme les embruns, doux comme les galets et roses comme les magnolias.

Photo : Bruno Monginoux- Photo-Paysage