Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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mercredi 20 janvier 2010

Les trois cousettes


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La première cousette est ma mère. Lorsque nous vivions en Côte d'Ivoire, je me sentais comme un poisson dans l'eau au cœur de la brousse africaine. Mais on disait la chaleur si brûlante qu'il fallait à son apogée s'en protéger. Après le déjeuner, quand je ne prenais pas la poudre d'escampette, je restais donc dans la maison, établissant mes quartiers dans l'entrée. Les clayettes levées laissaient passer un léger courant d'air tout en filtrant une douce pénombre. Un illustré de Kit Carson à portée de mains, j'élevais sur le sol les défenses du Fort Alamo de Davy Crockett et postais les Indiens en embuscade dans les escaliers du sous-sol. Ou alors, avec de petits bouts de bois et des cailloux ramassés près du seuil, j'inventais des maisons et des vies de famille. De temps en temps, ma mère me proposait un brin de broderie. Assise sur le carrelage, cramponnée à mon aiguillée de rouge, de vert, de jaune ou de bleu, je tentais de dompter un petit rectangle de canevas qui se dérobait, le fil de coton se nouait ou s'ébouriffait, les points se chevauchaient tout contorsionnés. Arrivée au bout de la courte ligne brodée, je laissais tomber l'ouvrage et retournais à mes jeux. Silencieusement, dans ce rang que j'abandonnais hirsute, ma mère rétablissait l'ordre et la beauté, attendant patiemment la prochaine séance. D'une rangée à l'autre, le canevas malhabile s'est transformé en porte-aiguilles ourlé de festons au crochet. Il est encore là rangé dans le panier de couture de ma mère qui l'utilise toujours, et je le trouve bien joli ce patchwork haut en couleurs, métissé de points de croix et de points de tige.

La seconde cousette est ma grand-mère Noémie. Nous habitions alors dans un village du Vaucluse. J'étais en classe de sixième, pensionnaire la semaine à la grande ville. Le lundi après-midi j'avais un cours de couture que je détestais où nous étaient imposées des confections insensées, chemise de bébé ornée de smocks ou taie d'oreiller brodée de jours, et pratiquement chaque semaine l'exécution d'un point de couture sur une étoffe de coton blanc. Le dimanche en fin d'après-midi, la tristesse me prenait avec l'angoisse de quitter ma maison le lendemain à l'aube, ma pièce de couture inachevée partait en quenouille. Je regardais ma grand-mère et lui tendais cet informe bout de tissu. Elle souriait, en maugréant contre ceux qui accablaient les enfants de travaux imbéciles, tirait sa chaise basse près d'une fenêtre, ajustait ses lunettes, passait le fil rouge par le chas, chaussait son dé argenté et se mettait à coudre pour moi. Assise sur un tabouret tout contre elle j'observais, émerveillée, l'aiguille plonger et replonger dans le tissu, les points qui se dessinaient, la couture qui prenait forme pendant que ma grand-mère me parlait de la vie qui va. En quelques instants, le travail était fait, la pièce surfilée, repassée à la patte-mouille, mon infâme bout de tissu s'était métamorphosé en un bel ouvrage. Je respirais.

La troisième cousette est mon amie Lolilola. Nous étions à ce moment là installés à Aix et c'était l'adolescence. Lolilola et moi nous nous sommes connues sur les bancs de la sixième, nous ne nous sommes plus guère quittées dès la cinquième, et à partir de la quatrième, nous avons fait ensemble les quatre cent coups, et avons aussi parfois tiré l'aiguille. Enfourchant son destrier bleu, les poches emplies de roudoudous, elle arrivait chez moi avec des idées de folle parure et des coupons de tissu. Nous feuilletions les pages du Elle, rêvant de tel ou tel vêtement. Alors Lolilola se lançait, bricolait un patron, inventait des formes, étalait le tissu, posait ses marques à la craie blanche et coupait avec détermination. Elle me dévoilait la célérité du geste, le mystère des découpes, aidait mes doigts hésitants, je faisais comme elle. Les morceaux fixés avec force épingles rendaient piquants nos essayages. Et venait cet instant magique où l'aiguille de la machine à coudre allant et venant à toute vitesse, assemblait les morceaux. Une robe naissait sous nos doigts, qui n'était faite que pour nous. Il ne restait plus qu'à l'enfiler et aller danser. C'était la fête.

C'est ainsi, regardant, écoutant, imitant, bricolant et m'amusant, que j'ai appris des rudiments de couture. Soutenue par ce merveilleux sentiment d'admiration et de gratitude quand, en quelques coups d'aiguille bien ajustés, une brigande aux doigts de fée remettait d'aplomb mon ouvrage tout emberlificoté. Poussée en avant par le plaisir d'inscrire à nouveau mes points sur une toile que mes tendres cousettes avaient rendue comme neuve, accueillante à mes apprentissages.


Illustration : Les trois brigands de Tomi Ungerer

mercredi 30 septembre 2009

Beau-père

Je l'aimais avec une telle force, un tel éblouissement, que je reste encore coupable de cette distance que j'ai peu à peu recherchée, de ce mur que j'ai levé entre nous.

Marié à la plus jeune soeur de ma grand-mère, la fantasque Loulou qui fût un temps entraîneuse avant de franchir à son bras la voie de la sagesse, il faisait partie de cette famille bizarre que j'avais enfant, à la fois vaste et tronquée de l'essentiel, mon père. Il était institué mon "parrain" bien que je n'ai pas été portée sur les fronts baptismaux. Ingénieur agronome, il vivait la majeure partie du temps en Côte d'Ivoire et mon amour pour lui s'auréolait de mes rêves de rencontre avec les lions, les animaux sauvages, l'envoûtement de la brousse.

Quand il venait en congé dans notre maison de Casablanca j'attendais sa venue dans la fièvre, quand il était là j'étais dans l'adoration. A 3 ou 4 ans, je ressens l'exaltation d'un de ses retours, ma grand-mère venue au parc où je jouais me disant : ton parrain est là ! combien je m'étais dépêchée le long du chemin et cette joie débordante en me jetant dans ses bras. Cet empressement dans l'amour, cette confiance et ce besoin d'un père qui me portaient.
Un jour, sa femme Loulou disparue, ma mère, mon frère et moi sommes partis en vacances avec lui, traversant le détroit de Gibraltar, remontant l'Espagne jusque dans la Loire. Etonnant voyage initiatique, ma mère au volant et lui en copilote, mon frère et moi absolument insupportables, j'ai été larguée en route oubliée dans une station service, mon frère a failli se noyer, nous avons découvert la campagne française avec stupéfaction, faisant les pires bêtises en riant. Au retour, nous nous sommes envolés pour la Côte d'Ivoire. Dans une chambre d'hôtel d'Abidjan où j'ai commencé à comprendre un peu la situation, ma mère nous a demandé d'appeler dorénavant mon parrain "papa". Ils se sont mariés. J'avais 6 ans et j'avais bien voulu pour la circonstance porter une jolie robe à bretelles, moi qui ne m'habillais qu'en garçon.

J'ai vite senti que l'amour n'était pas vraiment au rendez-vous, mon père de substitution et ma mère ne s'entendaient pas. En épousant un homme bien plus âgé, qui avait une situation assurée, qui surtout vivait loin de chez elle, ma mère avait opté pour la sécurité, notre sécurité à nous les enfants. J'ai longtemps porté le poids de ce que j'entrevoyais être une sorte de sacrifice. Mais j'ai su aussi, plus tard, que ma mère tenait avant tout à nous couper de notre père resté au Maroc. Le sacrifice avait aussi ses satisfactions.
Ma mère était très belle et courtisée. Entre son divorce d'avec mon père et avant son remariage, elle a eu un vrai amoureux à Casablanca. J'ai quelques souvenirs de lui, il me plaisait beaucoup, il nous emmenait l'après-midi en décapotable dans un des clubs de la Corniche, ma mère resplendissait et, joie suprême, il obtenait toujours que l'on me prête le zèbre en peluche d'une marque d'apéritif. Mais il était jeune, Américain, et comme son mariage avec un Anglais avait tourné en déroute, ma mère a eu peur de le suivre. J'en ai toujours eu du regret, pour elle, et un peu pour moi aussi.

Mes trois années en Côte d'Ivoire, où j'ai été emportée par l'Afrique, ont été un paradis. Mon beau-père cherchait toujours à me faire plaisir, c'est grâce à lui que j'ai pu vivre avec les animaux, accompagner les troupeaux, avoir une ânesse et un ânon, vagabonder dans la brousse. Mais déjà, je sentais qu'il négligeait mon frère et cette différence faite entre nous deux me gênait, me blessait. Je ne savais pas en parler.

Quand nous sommes rentrés dans le midi de la France j'avais 9 ans, les trahisons se sont enchaînées. Ce retour définitif m'avait été présenté comme de simples vacances pour m'éviter la douleur de la séparation tant j'adorais mon pays de cœur, mais le sentiment de perte et le manque ont duré des années, je n'avais pas pu dire un vrai au-revoir aux lieux, aux amis et aux animaux que j'aimais. Puis, mon beau-père nous a adoptés mon frère et moi, le nom de mon père m'a été enlevé, j'ai dû porter son nom à lui. Je me suis éloignée, raidie dans un refus que je n'avais pas la capacité de signifier. Je ne voulais pas être prise pour sa fille. Parce qu'un fossé se creusait avec mon frère, plus âgé et moins malléable, qui ne rentrait pas dans ces tractations. Tout ce qui m'importait était de faire front avec mon frère, garder le même nom, la même histoire, la même place que lui, je ne le pouvais pas.

Une hémorragie cérébrale a alors laissé mon beau-père quasiment dément. Avec ces images de lui qui me déboussolaient. En pyjama, hirsute, jetant des billets par les fenêtres de l'appartement, désireux de m'acheter la lune alors que ma mère me faisait de grands signes de dénégation dans son dos. Enfermé dans une chambre capitonnée de l'hôpital militaire de Marseille, agité et violent, des visites qui me terrifiaient, je n'avais que 10 ans. Puis zombie presque décharné, assommé de médicaments et de sédatifs, allant du fauteuil au lit pendant 5 ans avant d'être emporté par un cancer de la gorge. Ces années là, je les ai passées en pension, la vie chez moi n'était pas facile. Ma mère tenait les rênes de la maison et s'évertuait à rendre le quotidien possible. Mais il ne fallait pas faire de bruit, ne pas contrarier mon beau-père et surtout mentir. Mentir sur les sorties, les difficultés, les problèmes, mentir pour protéger mon frère car il ne le reconnaissait plus l'accusant d'être un amant, ou ma grand-mère qu'il s'était mis à détester. Seule préservée dans cette tourmente, j'ai profondément souffert de ce traitement de faveur. Je crois bien ne jamais avoir cherché à en tirer profit. Je me demande si cette incapacité à supporter la concurrence affective qui m'a toujours poursuivie ne puiserait pas là quelques racines. Tout en le désirant, je ne me donne pas le droit d'être choisie.

Quand mon beau-père est mort, c'est mon frère qui me l'a annoncé avec précaution. J'ai eu honte car au fond de moi je n'en étais pas triste du tout et j'ai dû le cacher.

jeudi 13 août 2009

Blue Velvet


rosier Depuis plusieurs jours, je savoure chez Caroline Une histoire de bleu, avec le vague désir de rebondir sur le thème car, comme beaucoup, j'aime rêver entre bleu clair et bleu nuit. Et voilà que, de Gilsoub à Mirovinben puis à Anita, se déploie sur la Toile un jeu photographique, où les élus sont invités à publier sept photos "avec du bleu dedans". Je ne relèverai pas le défi, mon APN restant par trop énigmatique et ses résultats plus que hasardeux. Mais avec les mots, pourquoi pas ?

Entrer dans le bleu, c'est un peu, comme Alice au pays des merveilles, passer de l'autre côté du miroir. Je dégringole donc vite fait les escaliers du terrier pour traquer les sept références qui me sont chères.

Le bleu pour moi, ce serait...

L'Heure Bleue, mon tout premier parfum, que je porte encore parfois aujourd'hui, un oriental tendre aux senteurs de vanille et d'héliotrope qui a pour moi un goût profond de séduction, comme une première ébauche de la féminité. C'est aussi le titre d'une chanson de Françoise Hardy que j'écoute encore, mais de Françoise Hardy j'aime tout, donc ce n'est pas très étonnant. C'est l'heure que je préfère, on l'appelle l'heure bleue, où tout devient plus beau, plus doux, plus lumineux. C'est comme un voile de rêve qu'elle mettrait devant les yeux, cette heure bien trop brève et qui s'appelle l'heure bleue...

Le blue-jean, ce fameux pantalon de cow-boy en coton denim, dont je n'ai pas grand chose à dire si ce n'est qu'il constitue la base inépuisable de ma garde-robe. A l'âge de 5 ans j'en portais déjà avec un tricot de marin. Depuis, eh bien le jean, slim de préférence, m'accompagne comme une seconde peau. Confortable et passe-partout.

Les Gauloises Bleues, des cigarettes indissociables du souvenir de ma grand-mère. Grande fumeuse depuis l'âge le plus tendre, elle avait toujours ce petit coin de paquet bleu dépassant de la poche de ses robes (robes qui devaient obligatoirement être bien dotées, pour transporter les cigarettes, le briquet, le couteau, et que sais-je encore). Elle essayait de ne fumer qu'un seul paquet par jour. Je la revois, dans sa cuisine, la mèche blanche de son front jaunie par la fumée, les yeux rieurs et concentrés, faisant d'une main sauter des pommes de terre dans une poêle en fonte noire et de l'autre portant la Gauloise à ses lèvres et aspirant profondément. Oui, je trouvais le mélange délicieux. Pour le grand voyage, elle a eu en poche, comme elle le voulait, son paquet de Gauloises et son briquet. J'en ai souvent été réconfortée.

Le blues, ces notes bleues qui me bercent et m'enchantent, entre tristesse et révolte. De Muddy Waters aux Rollings Stones, aux Doors ou à Bob Dylan et à tant d'autres.

Barbe-Bleue un conte sanglant, mais dont la morale pourrait finalement inviter à respecter le mystère de l'être aimé. Quand celui-ci confie la clé de son petit musée des horreurs, faut-il vraiment aller fouiller dans les secrets de son passé ? L'amour n'est-il pas fait de multiples jeux de dissimulation et dévoilement ? Et puis, la soeur Anne dans la tour appelant les grands frères à la rescousse mais qui ne voit que le soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie, combien j'y pense quand je me confine dans la plus bête des attentes !

Le bleu Majorelle, cet outremer intense que l'artiste avait étendu sur les murs de sa maison de Marrakech. Je l'associe à la douce lumière éclatante du Maroc où je suis née.

Les Schtroumpfs, ah oui bien sûr ! Pour un peu je restais en rade quand me sont revenues en mémoire les créatures bleues de Peyo. Mais c'est avec Johan et Pirlouit que je les ai aimés, quand ils étaient encore de vrais petits lutins.

Et vous, me direz-vous, en mots ou en photos, quels sont les bleus que vous aimez ? Oui, bien sûr, je pense à certains, par exemple, Valérie ? Jipes ? Dieudeschats ? Dr CaSo ? Loupiotte ?... Mais ce n'est pas limitatif... Allez, allez, tous au boulot !

Image : Chat Bleu de Andy Wharol

Edit : du bleu du bleu du bleu chez Valérie, c'est par ici ! des variations de bleu amoureux chez loupiotte, par  ! chez Jipes, de ce côté, la note sensible du bleu des souvenirs, chez Anthom , les doux bleus de son île

jeudi 25 juin 2009

Je suis plonk

C'est très gentil de vous enquérir de ce que je deviens, mais je ne deviens tout simplement rien. Effectivement je ne suis pas descendue des nuages. Je brasse du vent, je plume des émotions, j'étouffe dans l'oeuf des rumeurs poisseuses, je tricote de la brume joyeuse. Et je me réjouis toujours en compagnie d'Henri Michaux. Sous son aile immense, j'entremêle les sales lamelles des sentiments. Les couches se superposent ou s'infiltrent. Une larme de rires et une goutte de pleurs, un pied de nez et un coup de dent, une pincée de tendresse et une ligne d'amertume, un pli d'amour et une feuille d'indifférence. Dur dehors et doux dedans dit-il. Mais pour moi je crois bien que c'est largement le contraire.

Je suis gong

Dans le chant de ma colère, il y a un œuf,
Et dans cet œuf il y a ma mère, mon père et mes enfants,
Et dans ce tout il y a joie et tristesse mêlées, et vie.
Grosses tempêtes qui m'avez secouru,
Beau soleil qui m'as contrecarré,
Il y a haine en moi, forte et de date ancienne,
Et pour la beauté on verra plus tard.
Je ne suis, en effet, devenu dur que par lamelles;
Si l'on savait comme je suis resté moelleux au fond.
Je suis gong et ouate et chant neigeux,
Je le dis et j'en suis sûr.

Henri Michaux in Mes propriétés
La nuit remue - Poésie / Gallimard

lundi 25 août 2008

A la source des loups


grande_fille

Il y a un goût, un parfum, des sensations, une image, des murmures. Qui persistent. Un de mes premiers souvenirs sans doute, mais bien des traces fugitives s'inscrivent plus tôt encore, rêvées ou tant entendues esquisser qu'elles sont devenues vivantes. J'ai trois ans. Je suis sur la plage Aïn Diab, celle que visitent les loups dans leurs songes, assise au creux de dunes plantées de hautes herbes ondulantes. Je ressens la lumière bleue intense et blanche, l'odeur brumeuse de la mer, la douceur épaisse du sable, le frôlement du vent et la griffe brûlante du soleil. J'entends les vagues sucer avidement des langues de plage. J'ai dans mes mains potelées le repas préparé par ma grand-mère : entre deux morceaux de pain doré, des tranches de tomate et de concombre arrosées d'un filet d'huile d'olive. Je soulève la tranche du dessus, le rouge sombre des tomates, le vert tendre du concombre, le semis translucide des pépins m'éclaboussent de douceur, le parfum suave m'enrobe par coulées. Je mange lentement, langoureusement, toute entière dans mes bouchées, tétant l'onctuosité du mélange, sentant sa glissade délicieuse le long de ma gorge. La chaleur a amolli les crudités, la saveur est confite, à peine flétrie, réveillée de quelques grains croquants de sable. Je lèche mes doigts. Plénitude de l'instant. Je joue à présent à la lisière de l'eau, sous mes coups de talon jaillissent des gerbes d'étincelles liquides. Je m'avance, la mer lèche mes genoux ronds. Quelques pas et je suis prise par un rouleau. Submergée, emportée dans une courbe argentée d'écume, tirée et raclée contre le fond mouvant. Mon frère me rattrape à bras le corps, hoquetante, glissante et salée contre lui. Sous ma peau courent mille petits poissons. Nous retournons dans l'eau en nous tenant la main. Nous enfonçant plus avant apprivoiser la mer. Et je sais déjà que la mer nous aime, la mer des plages marocaines, celle qui se déroule vers le Sud, et qui boucle la terre.

Photo Quand je serai grande de Anita (un clin d'oeil d'amitié, pour ton regard et tes mots, pour un pays d'ailleurs)

vendredi 11 janvier 2008

Un port d'attache

Quand nous sommes partis de Côte d'Ivoire, nous avons regagné la France en bateau. D'Abidjan à Marseille, une lente traversée, avec une seule escale à Dakar. J'ai peu de souvenirs du voyage, il me semble que le paquebot était presque désert. Mon frère et moi passions notre temps à nous poursuivre sur les ponts, dans les coursives, enfilant des escaliers à bride abattue, nous cachant à l'intérieur des canots du pont supérieur. Je me souviens surtout de ces galopades, des portes battantes percées d'un hublot que nous nous lâchions dans la figure, des dîners bien ordonnancés dans une grande salle demi-ronde où il était bien vu de se montrer sage. Et de la mer que je regardais longuement filer à la poupe, me penchant tranquillement à travers le bastingage. Mais je me souviens parfaitement de l'entrée dans la rade de Marseille. C'est le moment où j'ai jeté mon chapeau de Robin des Bois dans les flots. Comme on jette une bouteille à la mer. Je voulais qu'il retourne chez nous, je n'étais pas certaine de vouloir endosser une nouvelle peau, la sauvageonne africaine ne se projetait pas en petite fille et ne souhaitait pas embrasser un autre pays que celui qu'elle s'était donné. J'avais 9 ans.

J'ai tout de suite aimé Marseille que j'ai approchée par la mer, comme il se doit. Comment en serait-il autrement d'une ville qui inscrit dans son nom le mot "mars" qui veut dire "rade" en arabe, pour toujours liée à la mer et au Levant, et qui est si belle vue du large ?

Marseille est le seul berceau familial que je connaisse, le seul lieu déjà parcouru auquel je puisse raccorder une partie de mon histoire. Il y en a tant d'autres, où je ne suis jamais allée, en Ecosse où les tombes d'un cimetière de village porteraient presque toutes mon nom de famille, en Pologne, au coeur de l'Emilie d'où vient ma grand-mère Noémie qui a immigré à l'adolescence... Marseille reste d'ailleurs à jamais pour moi aux couleurs de Noémie, elle qui a vécu plus de 20 ans à la Belle de Mai, dans la chaleur d'un quartier qui était un petit morceau d'Italie, portant haut les idéaux communistes. C'est à la Belle de Mai, après avoir chacun mené une première vie, que mon grand-père Jean et elle se sont enfin rencontrés. Ma mère est née rue du Jet d'Eau et y a passé sa petite enfance. Et après maints détours et de bien nombreuses années, elle y vit à nouveau aujourd'hui.

J'aime le côté baroque de Marseille, le monumental escalier qui dévale de la gare Saint-Charles et qui me semblait gigantesque quand je l'ai découvert enfant, l'immense place des Arcenaux qui s'habille d'ocres à l'italienne, le Vieux-Port et les deux forts qui en protègent l'entrée, la balade le long de la Corniche qui épouse la mer, l'arrivée sur la statue du David qui me fait à chaque fois sourire tant je la trouve incongrue et du coup si plaisante, la Bonne Mère coiffée d'or qui parlait tant à ma grand-mère. Et le pouce levé vers le ciel du sculpteur César, né lui aussi à la Belle de Mai.

Il y a à Marseille ce bleu si particulier de l'eau et du ciel, qui se nuance selon les heures et le souffle du mistral. Tantôt presque blanc et tantôt presque noir, parfois grave et souvent éblouissant, naviguant du bleu gris au bleu lavande, et jusqu'à ce bleu cuivré de coucher de soleil. Tout ce bleu qui me remplit la tête comme si je m'y noyais lorsque grimpant le long d'un flanc du massif de Marseilleveyre, mon regard plonge vers les calanques, vers cette mer qui s'échappe si loin, mouvante et apaisée. Quand un coup de mistral peut me faire ployer les genoux, oreilles sifflantes. Quand les parfums de sarriette emportées par le vent viennent me chavirer les sens. Quand les falaises deviennent blanches, que les collines sont arides, et que la roche se grise. Ici, il fait beau si souvent, et triste bien peu de temps.
A Callelongue, tout au bout du bout car c'est là que finit la route, dans une cour ombrée par un figuier, la pizza est savoureuse. Et je n'oublie pas, depuis des années, ce repas provençal dégusté chez Brun avec mon amoureux, l'austérité délicieuse des multiples mets qui se succédaient selon un cérémonial rigoureusement réglé.

J'aime la gouaille marseillaise, qui éclate malicieusement dans les yeux, cette turbulence tranquille agitée par l'esprit de contestation. Un chaudron où mille langues ont fusionné, où mille peuples se sont rencontrés. Je me régale du parlé marseillais, des galéjades, de ces racontars sur la sardine plus grosse que l'entrée du port, j'entends ma grand-mère ponctuer ses phrases de sonores fan de loup pour le plaisir d'entendre chanter les mots et la joie de me faire rire. Personne d'autre ne me serrera ainsi contre son coeur en m'appelant ma Belle, en me cuisinant des cannelloni farcis ou des pâtes torsadées aux alouettes sans tête.

Marseille, c'est un peu de mon chez moi, la ville m'a cueillie comme tous ceux qui depuis toujours y débarquent. Marseille c'est aussi comme une escale ouverte vers l'ailleurs, tout m'y paraît possible. Joseph Conrad et Arthur Rimbaud ne se sont-ils pas croisés sur ses quais avant de s'embarquer vers des terres lointaines et mystérieuses ?

Et comment ne pas aimer une ville dont les légendes racontent qu'elle serait née de l'amour d'une fille de roi pour un navigateur phocéen ? Marseille est une ville selon nos coeurs qui se donne sans se reprendre. Fanny n'oubliera pas Marius, Marie-Jo aimera passionnément et son mari et son amant. Fabio Montale poursuivra ses rêves nostalgiques de fraternité. Les pointus continueront de caboter nonchalamment vers le large, emportant des amoureux qui s'aiment ou se déchirent, qui s'aiment et se déchirent.

un pointu

Marseille n'est pas une ville pour touristes. Ici, il faut prendre partie. Se passionner. Etre pour, être contre. Etre, violemment. Alors seulement, ce qui est à voir se donne à voir.
Jean-Claude Izzo in Total Khéops

Image : Marie-Jo et ses deux amours, un film réalisé par Robert Guédiguian, où la beauté de Marseille devient charnelle

dimanche 11 novembre 2007

La peur du père

A 3 ou 4 ans, j'ai une bouille toute ronde, un regard grave et interrogateur. Je crois que j'en ai ma claque de poser chez le photographe. J'ai différentes photos de cette série et je ris sur certaines, mais c'est celle-ci que je préfère. Je crois que j'étais comme cela, rieuse et grave déjà.

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Cette époque est celle du divorce de mes parents. J'avais entre 3 et 4 ans quand mes parents se sont déchirés. Quand ma mère a coupé tous les ponts entre mon père et ses deux enfants. Et que mon père n'a pas essayé de les rétablir.

Il y a quelques années, ma mère m'a raconté une anecdote à ce propos qui m'a stupéfiée et que j'avais totalement oubliée. Mon père et elle se querellaient à l'étage alors que je jouais dans la cour de la maison où ma grand-mère grillait du café vert dans un espèce de tambour cylindrique. Entendant la dispute, je me serais précipitée dans l'escalier pour les rejoindre, en criant : mon papa frappe ma maman. Je me demande ce que je voulais faire... protéger ma mère, me mettre entre eux, les retenir ensemble... Longtemps j'aurais ensuite empêché ma grand-mère de torréfier du café.

Je connaissais fort bien cette violence paternelle. Ma mère l'évoquait comme une des justifications de son divorce. C'est aussi ce qui lui a permis d'obtenir gain de cause car mon père ne voulait pas divorcer, et de renforcer son emprise sur la garde des enfants. Il y avait sûrement un climat de tension et de peur à la maison, et cette manière de me porter vers la dispute l'atteste, je pense. Mais quelle était exactement cette violence ? Des mots, des coups ? Mon frère âgé de 9 ans à l'époque et qui aimait notre père, comme je l'ai su il y a peu, estime que la violence venait de notre mère. Nous ne saurons jamais ce qui s'est passé entre eux.

Cette anecdote racontée si tard et presque par hasard a été une espèce de révélation. En me voyant appeler mon père de ce terme affectueux de papa, j'ai compris d'un coup que ce père que j'avais cru totalement absent avait été bien présent durant ma prime enfance, j'avais vécu auprès de lui à la maison, et je l'avais oublié. Il était mon papa, un lien affectif existait entre nous. J'en ai été sidérée et bouleversée. Un peu consolée aussi. Durant quelques petites années, j'ai quand même été sa fille, il m'a considérée comme sa fille, il m'a offert des jouets, il m'emmenait en promenade, il voulait acheter une maison pour nous, comme ma mère me l'a aussi appris.

Ces images d'une relation plus aimante ont été effacées de ma mémoire. Toute mon enfance, j'ai gardé en moi la peur de mon père. La figure paternelle présentée à mon imagination enfantine était détestable : un père violent qui donnait des coups, un père rejetant qui n'aimait pas ses enfants et ne s'en occupait pas, un père captateur qui voulait nous enlever. Un père qu'il fallait craindre, repousser. Un père qu'il fallait oublier et dont il était impossible de parler car il n'y avait rien de bien à en dire. Je l'imaginais même, je ne sais pourquoi, avec un fantasmatique pied-bot.

N'empêche qu'en même temps que je le craignais mon père me manquait profondément. Je lui en voulais de m'avoir abandonnée et j'avais peur de lui. Alors que je désirais le voir et être avec lui, je me serais enfuie si jamais il s'était approché de moi.

Je porte toujours en moi un peu de l'empreinte tordue de ce premier attachement. L'avantage c'est que, dans mes amours, me placer sous un père ne m'intéresse pas, j'aime les relations d'égaux, dans la fusion de l'homme amant ou le compagnonnage de l'homme frère. Les relations où les rôles de chacun peuvent subtilement bouger, ne sont pas prédéterminées, les faiblesses et les fêlures bien plus que la force. Mais l'ambivalence des attachements est souvent au coeur de mes sentiments amoureux. Le spectre du rejet, le balancier du désir et de la peur, la tentation de m'abandonner et de fuir reviennent parfois hanter mes relations amoureuses. L'angoisse de la souffrance reste-t-elle l'aiguillon de l'amour ?

mercredi 5 septembre 2007

Vers lui je reviens toujours

Quand je suis née, il m'a aimée presque tout de suite. Il était content de moi car, en arrivant dans ce monde, je lui ai offert une vraie montre de garçon, sa première montre. Il avait 7 ans. Il était le seul dans la maison à ne pas vouloir me laisser pleurer et il venait la nuit sécher mes larmes en me faisant écouter la ritournelle du Grand Méchant Loup. Il me surveillait de près quand j'ai appris à descendre les escaliers et il a pleuré quand je me suis ouvert la tête sur une marche. Pour me faire traverser la rue, il me prenait dans ses bras, bien serrée contre son coeur et je m'entortillais autour de lui. Un jour, alors que je tenais depuis peu sur mes jambes, j'ai failli me noyer dans un rouleau qui m'emportait, c'est lui qui m'a rattrapée. Dans la chaleur des après-midi de Casablanca, nous montions sur la terrasse en haut du toit et, sous les canisses, il me lisait des histoires de cowboys ou m'entraînait à la lutte. Plus tard, il tenait mon vélo et courait à côté de moi avant de me lâcher sur une piste africaine. Et, dans une cour d'école du Vaucluse, il m'a appris à faire du patin à roulettes en virant au dernier moment juste avant d'entrer dans le mur.

Je voulais être un garçon comme lui. Il était mon héros. Je l'observais, je l'imitais, je m'appliquais à prendre sa démarche. Nous avons toujours exactement la même façon de croiser les jambes en les étendant devant nous, de sourire, de prononcer certains mots, de parler bas.

Il a quand même essayé de me perdre à plusieurs reprises, mais j'avais toujours des petits cailloux dans mes poches et j'arrivais à revenir. L'abandon s'est quand même ancré encore un peu plus en moi. Nos relations devenaient plus dures, la vie de famille allait à la dérive. Nous avons suivi notre route chacun de notre coté, partis loin l'un de l'autre, comme en fuite.

Nous avons en nous l'attirance des grands espaces, du silence et des chats. De la solitude aussi. Il aime l'infini de la mer, les vrais bateaux en bois, il a sillonné les océans sur son voilier. Je suis restée à terre, j'aime les profondeurs des forêts et je regarde la mer du rivage. J'attends toujours un peu son retour.

lui

Il est la première personne que j'ai aimée, et je ne crois pas pouvoir aimer quelqu'un d'autre avec une telle évidence, une telle force, tant de joie mêlée d'angoisse. Cet amour fusionnel et aussi douloureux entre fascination et frustration, admiration et jalousie. Quand parfois je me demande si j'ai vraiment la capacité d'aimer, je n'ai qu'à penser à lui et je sens mon coeur se dilater comme un poisson qui nage. Il est le point d'attache de mes sentiments.

Il m'a sûrement inclinée vers un certain type d'homme dont la beauté allie virilité et féminité, force et fragilité, dont la tendresse et la sensibilité se parent d'une pointe de cruelle indifférence. Un homme secret enclin à prendre le large.

Nous nous sommes revus il y a deux ans. Nous ne nous étions pas revus depuis dix ans. Il n'avait même pas commencé à parler au téléphone que j'avais reconnu la tonalité de sa présence. Pour la première fois, nous avons évoqué notre enfance et ce sujet tabou entre tous, notre père. Nous nous sommes enfin aperçus combien nous avions souffert tous les deux, chacun isolé dans son coin, et combien nous étions proches. Nous ne nous étions en somme jamais quittés.

Il est reparti sous les Tropiques où est sa vie. Rien ne sous séparera. Il peut me demander ce qu'il veut. Je peux sans doute compter sur lui.

Mon frère.

jeudi 15 mars 2007

E la nave va


à la barre

mardi 13 mars 2007

Portrait intemporel

Ma photo vers l'âge de 8 ans. Ce portrait a été fait par un photographe, qui a réalisé une dizaine de clichés où je posais avec ma mère. Mais là c'est vraiment moi, il a su saisir ce que je suis, un peu ailleurs, à coté comme souvent, mais toute entière, rassemblée par son oeil.

portrait à 8 ans
Même à de longues années de distance, je me reconnais. Et si habituellement je me déteste en photo, je me sens proche de cette petite fille aux cheveux courts qui aurait souhaité être un garçon, qui regarde en coin sans vraiment sourire et qui s'absorbait avec le plus grand sérieux dans le jeu, oubliant tout. Aimer jouer et rêver, cela n'a pas tellement changé non plus.

Plongeant aujourd'hui dans ma boîte de photos d'enfance, j'ai pensé à Anny Duperey, je lui ai emprunté le titre de mon billet et j'ai rebondi sur son idée du portrait intemporel. A travers l'écriture du livre Le Voile Noir, elle tente de soulever l'ombre opaque tombée sur sa mémoire après la mort tragique de ses parents quand elle avait seulement 8 ans. Cette quête à la recherche d'elle-même, de ses souvenirs, de ses parents est bouleversante. Le récit est illustré des images prises par son père qui était photographe, dont un portrait où elle se retrouve à travers le temps.