Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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mercredi 3 février 2010

Envolée



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Jane Mount, 132 Birds Leaving The American Museum of Natural History (response to Jason Polan), 2008

Jane Mount, jeune artiste américaine dont je viens de découvrir cette toile, tombe un jour en arrêt devant un dessin de Jason Polan. Jason Polan, également jeune artiste américain, aime à ce qu'il semble, travailler dans les musées. Il a par exemple croqué chaque objet d'art présenté au MOMA et visible par le public entre le 19 et le 31 janvier 2005, dessins qui ont été ensuite rassemblés en un livre. Fréquentant le Muséum d'Histoire Naturelle Américain (AMNH) de New-York dont il fait son terrain de chasse, il prend comme sujets les specimen d'oiseaux qui y sont exposés. Il apprécie en effet leur allure et a envie de mieux cerner leurs points communs et leurs différences. Les oiseaux, très sages, gardent la pose, statufiés, ailes repliées. Il intitule son dessin ''132 birds at The AMNH''.

Jane Mount aime ce dessin. Elle l'aime tant qu'elle ne peut s'arrêter d'y penser. Mais elle se dit que, pour elle, les oiseaux devraient ébouriffer leurs plumes, déployer leurs ailes et s'en aller loin des perchoirs du musée. Il faut aux oiseaux un peu de temps pour déplier et exercer leurs ailes. Un an s'écoule et, peut-être bien le jour de Noël profitant de la fermeture du musée, les oiseaux s'élancent vers la liberté, parés de leur beau plumage et auréolés de couleurs. On ne sait s'ils sont revenus émerveiller à nouveau les visiteurs du musée.
Jane Mount a peint les oiseaux le jour de leur envolée.
Jason Polan a aimé. Moi aussi, qui aime les oiseaux, les échanges et les belles histoires.

Comme par hasard, Jane Mount fait des portraits de groupe de livres ! Si !


Le site artistique de Jane Mount (en cherchant un peu, vous y trouverez un dossier de 2 pages identifiant chacun des oiseaux du tableau, à télécharger)

vendredi 22 janvier 2010

Une luciole brille dans la nuit



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Qu'est-ce que la vie ? C'est l'éclat d'une luciole dans la nuit. C'est le souffle d'un bison en hiver. C'est la petite ombre qui court dans l'herbe et se perd au couchant.

En avril 1890, sur le point de mourir, Isapo-Muxika grand chasseur et grand guerrier de la nation des Blackfeet parla, une dernière fois, de la vie.
in Pieds nus sur la terre sacrée - Textes rassemblés par T.C. McLuhan


21 janvier 2010, 19 heures


mardi 29 septembre 2009

Les lièvres sont tristes

Moi aussi. J'ai encaissé la mauvaise nouvelle en feuilletant distraitement une revue vieille d'un mois dans une salle d'attente. Barry Flanagan, le sculpteur qui avait choisi le camp des lièvres bondissant librement dans les vallées du Sussex a rejoint ceux d'entre eux qui aiment aussi se tenir sur la lune. Je ne le connaissais pas, mais il m'accompagnait bien souvent, c'est comme ça. Et ses bronzes aux longues oreilles, dégingandés et longilignes, continueront de boxer, réfléchir, battre du tambour, danser et cavaler à toute allure dans les plaines de ma mémoire.

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Leaping Hare de Barry Flanagan


lundi 10 août 2009

Hasta la vista


Le pirate du rock a tiré sa révérence. Triste de se dire qu'il est de l'autre côté de la lune maintenant. Mais non, il sera toujours là, Willy DeVille, avec son rythm and blues mêlé de salsa ou de cajun et sa grâce aiguisée de chat efflanqué.
So long amigo.

mardi 28 avril 2009

L'ensorcellement même #2

« Et puis Bébert, autre innocent, mon chat... Vous direz un chat c’est une peau ! Pas du tout ! Un chat c’est l’ensorcellement même, le tact en ondes... C’est tout en "brrt" "brrt" de paroles... Bébert en "brrt", il causait positivement. Il vous répondait aux questions. »

« Bébert pourtant le pire hargneux greffe déchireur, un tigre !... mais bien affectueux, ses moments... et terriblement attaché ! j'ai vu à travers l'Allemagne... fidélité de fauve... »

Une personnalité incroyable que celle de ce matou majestueux et flegmatique, râleur et tendre, résigné et courageux.
En cavale dans une Allemagne en flammes , le greffier avisé sait se faire oublier, immobile au fond de la gibecière quand le danger menace, mais dés que le ciel s'éclaircit le voilà qui pointe le nez dehors. Une grande toilette, et l'insatiable curieux part en découverte. Seul mais le plus souvent en compagnie de Lucette dont il partage la vivacité de danseuse, bagotteur et renifleur, il explore les coulisses des lieux, baguenaude dans les parcs, suit les remblais. Aventureux, le voici qui s'échappe en pleine nuit coursant un rat, déclenchant une alerte et échappant de peu aux tirs de la DCA.
Débrouillard et affamé, il met à jour des monceaux de provisions camouflées dans un cellier. Tour à tour timide et impérieux, il attendrit, on partage avec lui, Céline et Lucette lui réservent quelques meilleurs morceaux de leur maigre pitance.
Et lorsqu'enfin prêts à embarquer dans le train qui les mènera au Danemark, Céline juge le voyage trop périlleux et songe pour la seule fois à confier son greffier, Bébert brise le carreau de sa nouvelle demeure et s'ensauve, retraversant la ville pour rejoindre les siens.
Il parviendra aussi à jouer les passagers clandestins des lieux de détention. Caché dans un sac, il accompagne Lucette pour une visite au prisonnier lors de l'incarcération de Céline. Un peu plus tard, alors que Lucette malade ne peut s'occuper de lui, il s'installe pendant trois semaines en catimini dans la chambre où Céline est hospitalisé, squattant le placard dés que les pas d'un infirmier ou d'un gardien se rapprochent. Personne ne le remarquera.

Poulbot pure souche, compagnon des déroutes, Bébert a traversé le chaos de la guerre et les longues années douloureuses d'exil, profondément lié à Louis-Ferdinand Céline et à sa femme Lucette. Il mourra à 17 ans, peu de temps après le retour en France et l'installation à Meudon. Dix ans avant Céline.
Au cours de tous ces périples et dangers, en dépit de l'épouvante de la guerre, jamais Bébert ne se perd, jamais on ne l'égare, l'attachement est la plus fiable des boussoles.

J'écoute les livres de Louis-Ferdinand Céline. J'entends Céline qui parle à son chat. Et Bébert le regarde paisiblement, yeux plissés et oreilles pointées en avant. L'écrivain et son greffe.

« ... ça va !... on avance... pas vite mais tranquilles... Bébert en boule dans son sac, il a l'habitude... les chats aiment pas nos astuces, nos fugues, mais quand ils savent qu'il faut, il faut, ils s'immobilisent, ils font boule... »

« ... on s'assoit sur nos lits-cage, on pense... y'a à penser... Bébert part à la découverte... la façon des chats, dès qu'ils sont quelque part, il faut même en très grand danger, qu'ils reconnaissent les lieux et les environs... leur espace vital... pour ça qu'il est si délicat de les emmener à la campagne... leur instinct, ils fuguent, et vont finir à la marmite... là, "l'espace vital" au "Steinbock", c'était la longueur du couloir... tout de suite Bébert est au bout... Lili l'appelle... il revient pas... elle va voir... une tenture... j'y vais aussi, on est à regarder tous les trois, Lili, moi, Bébert... rien ! le vide... oh, un vide de bien sept étages, un entonnoir de très forte bombe, vaste assez pour plusieurs immeubles... le "Steinbock" peut dire qu'il l'a frisé poil !... comme la loterie les bombardements !... engloutissez ?... on parle plus de vous!... »

« Maintenant Bébert ? ... je pensais à lui... il aimait pas tant le jambon, ni les sardines... ce qu'il voulait c'était de la marée, du poisson vif... heureusement y avait la bossue... celle-là vraiment très très aimable... son père demeurait à Berlin, dans un grand bunker... il était pêcheur de la Spree... ça tombait bien... chaque lundi sa fille nous ramenait une bouteille pleine de petits poissons... c'était entendu... Bébert se régalerait toute la semaine... ça durerait ce que ça durerait !... y a du bon cœur où que ce soit, on peut pas dire que tout est crime... (...) ... un petit bruit... Bébert qui grignote... il doit finir les ablettes de la petite bossue... elles étaient dans le gros bocal... il a dû tout renverser... lui, il se fout du jour ou de la nuit !... tout de suite ils peuvent partir, qu'il pense... avec les greffes c'est pas nos paroles qui comptent, c'est ce qu'ils sentent, eux... il doit se dire ça va pas durer... je crois pas non plus... »

« Bébert !... Lili l'a sorti de son sac... il a déjà fait sa toilette... ses oreilles, ses pattes une à une, soigneusement... Bébert n'est pas le greffe souillon, puisqu'il a un moment dehors, à l'air, au jour, il profite... (...) Bébert, sa toilette finie, replie ses pattes, se remet sa queue bien, en place, en boucle, et regarde loi, au loin... il ne nous regarde pas... digne, je dirais... »

« ... et Bébert ? ... je crois que je l'entends... il pousse des soupirs.. déjà il était plus tout jeune... il a encore vécu sept ans, Bébert, je l'ai ramené ici à Meudon... il est mort ici, après bien d'autres incidents, cachots, bivouacs, cendres, toute l'Europe... il est mort agile et gracieux, impeccable, il sautait encore par la fenêtre le matin même... nous sommes à rire, les uns les autres, vieillards-nés !... »

Louis-Ferdinand Céline - Extraits de Nord, D'un château l'autre, Rigodon et Féerie pour une autre fois

dimanche 26 avril 2009

L'ensorcellement même #1

Bébert était chat chez l'écrivain Louis-Ferdinand Céline.

Pour parler de Bébert, je touche un mot de Céline, ils étaient très liés.
Louis-Ferdinand Céline... le paradoxe emmêle ses pelotes. J'entends immédiatement cette écriture parlée, travaillée et tant de fois peaufinée, où les points de suspension halètent comme les cognements du cœur, cette langue rebrodée, inventée, rageuse, frénétique, vociférante, généreuse. Je ressens le cauchemar des pensées antisémites. Je vois aussi l'homme, le médecin des pauvres, le bougonneur dont la tendresse affleure sous trois couches de pulls troués, l'homme au bestiaire, la meute des chiens, les chats, les oiseaux qui volent dans la maison, le perroquet. Chorale animale qui tranquillement observe l'accumulation des écritures, oeuvre future en gestation, les paquets de feuilles agrippés de pinces à linge, les égratignures de mille ratures. Aux premières loges, celui qui était sa pensée première, son greffier Bébert.

Donc Bébert, gouttière brun tigré avec les trois raies réglementaires sur le dos et de souples anneaux enroulant ses flancs, débarque en 1935 sur la Butte, venant du rayon animaux de La Samaritaine. Sous l'improbable nom de Chidibaroui, il crèche chez l'acteur Robert Le Vigan et lui enseigne la comédie des chats. Il déambule rue Girardon, avenue Junot, lie des amitiés avec Marcel Aymé, le peintre Gen-Paul, et à la séparation du couple Le Vigan fin 1942, il est recueilli par Lucette la femme de Céline. Celui-ci, qui ne veut pourtant pas la charge d'un animal en ces temps d'occupation, est aussitôt conquis. Il lui donne le nom du petit garçon du Voyage, et plus rien ne les séparera. Ils ne s'abandonneront jamais. L'un soutenant l'autre, toujours auprès de Lucette, jusqu'au bout des errances et dans les pires des moments. Une fidélité de fauve.

Après le débarquement allié en Normandie, Céline quitte Paris avec sa femme pour sauver sa peau, dans l'espoir de passer au Danemark. Bébert, pourvu d'un vrai passeport, est bien entendu de la partie, enfoui au fond d'une gibecière percée de trous que tantôt Céline tantôt Lucette portent sur l'estomac (*). Berlin où les immeubles décapités tiennent en équilibre sur des éboulis et ouvrent sur l'effroi du néant, Sigmaringen où le trio entassé dans les basses-fosses côtoie la fine fleur de la collaboration et les membres du gouvernement de Vichy logés au château. Les trois fuyards, cherchant à atteindre le Danemark, vont traverser par deux fois une Allemagne pilonnée, exsangue sous les bombardements et les privations. Dans l'angoisse et la peur, décampant à l'aveuglette, tenaillés par la faim, courant à la recherche d'un train dans des gares en cendres, enfin embarqués dans un épouvantable périple ferroviaire. Ils auront tout perdu et brulé en route sauf le chat, avant de franchir la frontière danoise le 31 mars 1945. Céline sera arrêté, emprisonné puis libéré sur parole en 1947. Après le jugement par contumace et l'ordonnance d'amnistie en 1951, Céline, Lucette et Bébert rentreront en France, avec en prime la chienne Bessy et les trois chats récoltés en cours de route. Ils s'installeront au pavillon du Bas-Meudon.

D'un château l'autre, Nord et Rigodon sont les chroniques hallucinées de la fuite. C'est en lisant Nord tout de suite après Voyage au bout de la nuit que je me suis intéressée à Bébert ce voyageur félin hors du commun, que je lui ai emboîté le pas, allant sur ses traces au fil de mes lectures, tandis qu'il prenait place parmi les chats qui habitent mon esprit. C'est curieux combien je pense souvent à Bébert. Mais c'est tout récemment, voulant me documenter plus avant, que j'ai découvert le livre que Frédéric Vitoux lui a consacré. Bébert, le chat de Louis-Ferdinand Céline m'attendait, ne dormant que d'un œil, sur un rayon de la bibliothèque, caché à côté des essais et recherches. Il m'a guidée pour reconstituer la trame de l'odyssée.


(*) La liquidation de Louis-Ferdinand Céline à la Libération ne faisant guère de doute à ses yeux, Paul Léautaud qui ne l'aimait pas mais qui adorait les chats, avait proposé à l'écrivain d'adopter Bébert.

mercredi 15 avril 2009

Entrer dans le cercle

Il m'a suffi d'un film, Les Maîtres Fous, pour désirer connaître l'homme qui avait tenu la caméra une journée de 1954 dans les faubourgs d'Accra. Un documentaire sur les pratiques du culte Haouka, "maître du vent, maître de la folie". Une cérémonie rituelle au cours de laquelle les adeptes, émigrants venus des régions pauvres du Niger, brutalement passés de la brousse à la ville, se laissent posséder par les "génies de la force" qu'ils invoquent : divinités de guerre comme les soldats et les officiers de 14-18, mais aussi figures emblématiques de la présence coloniale, telles le gouverneur, le docteur, la femme du capitaine, le général, le conducteur de locomotive...
Ces transes de possession rejouent la domination blanche, comme pour se libérer dans l'imaginaire de l'oppression de la colonisation, apprivoiser le déracinement, résoudre l'adaptation forcée à la civilisation occidentale. Bien des années plus tard, celle en moi qui s'accrochait toujours à l'Afrique comme à son pays natal mais qui avait aussi confusément détesté y voir parader les drapeaux français, a reçu le film comme une gifle, prenant de plein fouet les ravages de la colonisation, encaissant la violence de notre emprise.

J'ai voulu faire une thèse sur les phénomènes de possession, une thèse jamais finie, mais cet homme j'ai pu enfin le rencontrer, je l'avais choisi comme directeur de thèse. Il était anthropologue et cinéaste et, il n'y a pas de plus belle définition de lui disait Jean-Luc Godard : chercheur au Musée de l'Homme. Il s'appelait Jean Rouch. Il a été l'un des premiers à s'intéresser à la réalité sociale africaine, aux migrants, à la ville et au sous-prolétariat. La chemise ouverte sur un foulard noué, une veste bleue jetée sur les épaules, toujours en pantalon blanc, ce costaud avait dans la voix une troublante douceur. Il aimait l'Afrique, son pays de prédilection et son pays de cinéma, la boucle du Niger et ses amis Songhay auprès desquels il vivait de longues périodes. Et il aimait le jazz. Immergé dans son sujet et porté par l'inspiration, il faisait danser sa caméra comme Louis Amstrong faisait virevolter sa trompette.

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Jean Rouch n'essayait pas d'être un observateur invisible, il n'essayait pas d'être un narrateur neutre, il ne se faisait pas oublier, il ne faisait pas semblant de ne pas être là, l'autre qu'il filmait avait son mot à dire. Il vivait la réciprocité entre le filmeur et les filmés. Une anthropologie partagée ouvrant sur ce qu'il appelait la ciné transe, ce ballet où la caméra devient aussi vivante que les hommes qu’elle filme, ce moment où, quand le caméraman pénètre réellement dans son sujet, précède ou suit le danseur, le prêtre, l’artisan, il n’est plus lui-même mais un “œil mécanique” accompagné d’une “oreille électronique”. A la fois dans l'action et comme dépossédé de lui-même pour mieux accueillir l'autre.

« Il ne faut plus seulement approcher et observer les autres en restant à l’extérieur du cercle dans lequel ils évoluent, il faut entrer dans le cercle, mieux même, il faut se placer au centre, là où les autres se tiennent, il faut se mettre à leur place, les incorporer… devenir l’autre. »
Maxime Scheinfeigel, parlant de la pratique du cinéaste in Jean Rouch

J'ai retrouvé, par la suite, une part de cette démarche qui entremêle entre tant de choses l'attention à l'autre, la patience et l'implication, chez deux femmes que j'admire, l'ethnologue Jeanne Favret-Saada qui a en particulier travaillé sur la sorcellerie dans le Berry. Et l'éthologue Shirley C. Strum qui, sachant tout simplement s'asseoir et attendre au milieu des babouins du Kenya pour les observer, a jeté à bas les plus belles certitudes des primatologues masculins touchant notamment l'agression et la dominance des mâles (héhé)... Mais d'elle, je reparlerai.
Et je pense aussi à Raymond Depardon qui, travaillant avec les paysans sur son dernier film, reconnaissait en riant que lors de la préparation du tournage, ceux-ci avaient bien plus appris sur lui et sa famille que lui n'en avait finalement appris sur eux. Mais il avait su se donner, et ils s'étaient laissés approcher. J'aime ces observateurs de l'autre qui nous dévoilent le monde tout autant qu'ils se dévoilent. C'est avec eux, que j'ai tenté de faire confiance à la subjectivité de mes choix, de laisser parler ma subjectivité.

Sources : L'Homme - Revue française d'anthropologie
Photo : Philo Breigstein
Première partie des Maitres Fous ici.


mercredi 8 octobre 2008

Houba houba hop !


marsupilami C'est sûr que l'on ne présente plus le Marsupilami, cette créature légendaire de la forêt tropicale Palombienne. Mais je ne résiste pas au plaisir du portrait. Il a été un compagnon de mon enfance, présence drôle et pugnace, et il est toujours présent parmi mes petits héros. Né sous la plume virtuose de Franquin, c'est sûrement le plus extraordinaire animal de la bande dessinée et même de la création. Imaginez un peu un mammifère pourvu d'un nombril mais qui pond des œufs, se sert de ses pieds comme si c'était des mains, mange de tout, déguste les fruits avec délicatesse et gobe vivants les piranhas. Qui est amphibie comme une baleine, qui possède le pelage jaune tacheté de noir du félin, les oreilles du lapin, les vibrisses du chat, et qui fait son nid dans les arbres comme un gorille...

marsupilami_nid Donc, dans le nid, redoutable place-forte aux sophistiqués systèmes de défense mais tapissée de douces plumes et ornée de fleurs, les petits marsupilami éclosent avec leur queue toute pleine de nœuds, l'esprit déjà vif et curieux. Merveille de l'éducation, pour acquérir les données de base, ils n'ont qu'à coller leur oreille sur le fameux nombril des parents et hop, toute la mémoire de l'espèce qui est stockée dans le cerveau des adultes leur arrive direct dans l'esprit via un conduit nerveux. Les voilà parés pour les connaissances théoriques. Pour les choses de la vie, c'est quand ils veulent et comme ils veulent. Allergiques à la discipline, ils apprennent le monde en s'amusant (non mais, pourquoi ne m'a-t-on pas envoyée dans cette école ?).

marsupilami Grognon, têtu comme une mule, joueur et blagueur, affectueux, le Marsupilami est un hercule à la force incroyable, capable de déraciner un arbre d'une pichenette. En plus, la nature l'a doté d'un cinquième membre surpuissant : une queue préhensile, cogneuse et rebondissante de sept mètres de long, dont il joue avec une habileté diabolique. Il n'a qu'à la rouler en boule pour envoyer de sacrées peignées aux méchants. Resté profondément sauvage même s'il sait s'adapter à la civilisation comme tout bon écolo, le Marsupilami est un protecteur de la vie et de la nature. Il ne se trompera jamais d'ennemis, il se bat contre les armées imbéciles, les savants fous, les dictateurs et tous les prétendus maîtres du monde. Nul doute qu'il balancerait à fond de cale les grotesques pantins qui nous gouvernent s'il décidait de nous rendre une petite visite.

chat_fou Dans les créations de Franquin, je n'oublie pas non plus Gaston Lagaffe, le poète libertaire en espadrilles escorté du chat cinglé et de la mouette ricanante. Ce pionnier de la réduction du temps de travail s'y entend comme personne pour désorganiser le système en lui substituant sa propre logique, antiproductive ou totalement loufoque. Je rêverais d'une économie aux mains de Gaston. M'enfin ! Il finirait de tout détraquer le capitalisme et nous régalerait de sa recette favorite, la morue aux fraises avec mayonnaise chantilly aux câpres flambées au pastis.

mouette Franquin, qui prêtait sa plume à Greenpeace et Amnesty International, disait de lui-même : Moi, un anarchiste ? Disons plutôt que je suis un lapin qui serait contre la chasse. Les chasseurs, les traîneurs de sabre et les porteurs de goupillons ont dégusté quelques giclées d'encre carabinée lorsque le lapin Franquin a sorti les Idées Noires. Sous les habits du burlesque, l'homme était un un grand pessimiste. Houbi Houbi, Doudli Doudli Dadli pour toi Franquin ! Ta fantaisie et ta tristesse, ta noirceur et ta lucidité m'ont appris bien des choses à propos des zumains dont je suis.

PS - Pour l'inspiration, j'ai revisité Et Franquin créa la gaffe de Numa Sadoul, le Livre d'or Franquin, certains des premiers albums des Aventures de Spirou où le Marsupilami a fait irruption (QRN sur Bretzelburg je l'adore) (la série se prolonge sous d'autres plumes), un hommage à Franquin de Michel Daubert.

Et une pensée pour Moukmouk qui aime beaucoup beaucoup le Marsupilami. Beh oui, entre bestioles qui se font rares, faut se serrer les pattes. g-)

dimanche 20 juillet 2008

Blue Sunday


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Sunday Afternoon de Ronald Searle

Non, je ne hais pas les dimanches. Ce sont juste des jours hors du temps, et après tout s'échapper du temps n'est déjà pas si mal.

Ronald Searle, que j'adore pour son humour satirique et son drôle de coup de crayon qui semble griffonné à la hâte alors que tout est soigneusement détaillé, est un sacré caricaturiste. Il est né en 1920 à Cambridge et a commencé à dessiner à 5 ans : "Toutes les possibilités que pouvaient me donner une simple plume, un simple crayon, exercèrent sur moi une sorte de fascination qui tourna vite à l'obsession. Personne ne s'intéressait particulièrement à mes dessins, personne ne semblait choqué par leur caractère spontanément grotesque. Tout cela paraissait bien naturel pour un garçon qui se servait de sa main gauche..." Il faut dire que sa famille était composée de joyeux excentriques : sa mère lisait l'avenir dans les feuilles de thé, deux de ses cousines se produisaient sur la scène des music-halls en qualité de femmes-serpents, son oncle Sid était peintre en bâtiment la semaine et peintre de natures mortes (exclusivement de fruits) le dimanche... Cela égaie ce fameux jour de la semaine, non ? Il n'a jamais cessé de croquer la vie et le monde de son trait acerbe, même lorsqu'il était prisonnier des Japonais pendant la dernière guerre et contraint de participer à la construction du pont de la rivière Kwaï. Ronald Searle a dessiné pour Punch, Life, The New Yorker, a réalisé des films d'animation et commis quelques livres en compagnie des chats. Je crois qu'il vit en Haute-Provence et continue à dessiner pour Le Monde.

J'ai trouvé des informations et quelques dessins ici.

mercredi 11 juin 2008

La soledad

Bien souvent, Pierrot le Fou de Godard continue de se projeter derrière l'écran de mes yeux.
Film d'amour et de détresse. Escapade à deux saturée de soleil, d'ombres et de couleurs posées à grands coups de pinceau. Au bleu du ciel et de la mer s'allie le rouge du sang et de la dynamite, à la douceur des échappées bucoliques répond la violence des armes, au bonheur à deux s'oppose le désordre du monde en guerre et puis le piège du doute.
Sur une intrigue de roman noir, avec son héros romantique et sa femme manipulatrice, Pierrot le Fou c'est l'impossibilité de l'amour fou.

Pierrot, qui ne s'appelle pas Pierrot mais Ferdinand, tombe amoureux de Marianne. Pour elle et pour ressentir son désir de liberté, il quitte tout et ils partent vers le Sud. Une grande partie du film raconte une vie en marge, sur une plage qui leur tient lieu d'île déserte. Déambulations joyeuses sous la voute des pins, jeux amoureux au creux du sable, gracieuse robe rouge virevoltante, "j'ai une toute petite ligne de chance" chante Anna Karina... "c'est fou ce que j'aime ta ligne de hanches" s'amuse Belmondo.
Se rejoue aussi ce moment intense où les deux amants se retrouvent à Toulon, "pourquoi tu ne crois jamais que je t'aime ? je t'aime à ma manière" dit Marianne, tendant à Ferdinand le carnet de notes qu'il a abandonné sur la plage où elle a griffonné pour lui un poème. Il lit... J'entends la voix de Belmondo.
Il lit la fin d'un poème de Prévert, Lanterne magique de Picasso..., des mots qui disent le monde et l'amour aussi...

pierrot_le_fou

Les idées pétrifiées devant la merveilleuse indifférence d’un monde passionné
D’un monde retrouvé
D’un monde indiscutable et inexpliqué
D’un monde sans savoir-vivre mais plein de joie de vivre
D’un monde sobre et ivre
D’un monde triste et gai
Tendre et cruel
Réel et surréel
Terrifiant et marrant
Nocturne et diurne
Solite et insolite
Beau comme tout.

Marianne lui dit : tu es "solite et insolite". Existe-t-il plus superbe déclaration ? Insolite tu es différent de moi, et solite tu es mon semblable. Solite et insolite, je te reconnais dans ton infinie complexité, je t'aime dans ce que tu as d'irréductible.

Mais l'incompréhension ne tardera pas à pointer le nez, "tu me parles avec des mots et moi, je te regarde avec des sentiments" reproche Marianne, "tu n’as jamais d’idée ! rien que des sentiments" rétorque Ferdinand. Ferdinand verra son couple lui échapper, son rêve se détruire sans vraiment réagir. Ce passionné qui voudrait un peu de beauté "dans un monde d'abrutis" est aussi un homme à la dérive, perdu parmi les autres, en marge de sa propre vie et comme étranger à lui-même, qui songe "je voudrais être unique, j’ai l’impression d’être plusieurs". Le déchirement se résoudra quand, après s'être barbouillé le visage de peinture bleue, il s'entourera de dynamite rouge et jaune, et explosera face à "la mer allée avec le soleil" de Rimbaud. Projeté dans l'éternité de l'amour.

Pierrot le Fou était sans doute la lettre d’adieu du cinéaste à la comédienne qu'il avait tant aimée, le constat d’un amour absolu impossible à vivre ici-bas.
Godard dit ne plus aimer beaucoup ce film. Moi, il continue de me transpercer. Il est si présent en moi que je ne l'ai jamais revu.

, le poème de Prévert. Ici, la promenade dans la pinède, émouvante pour moi au-delà du raisonnable. C'est peut-être idiot mais l'enfance et le jeu dans l'amour me font toujours frissonner. Je me dis que cela reviendra bientôt. Sûrement.