Il m'a suffi d'un film, Les Maîtres Fous, pour désirer connaître l'homme qui avait tenu la caméra une journée de 1954 dans les faubourgs d'Accra. Un documentaire sur les pratiques du culte Haouka, "maître du vent, maître de la folie". Une cérémonie rituelle au cours de laquelle les adeptes, émigrants venus des régions pauvres du Niger, brutalement passés de la brousse à la ville, se laissent posséder par les "génies de la force" qu'ils invoquent : divinités de guerre comme les soldats et les officiers de 14-18, mais aussi figures emblématiques de la présence coloniale, telles le gouverneur, le docteur, la femme du capitaine, le général, le conducteur de locomotive...
Ces transes de possession rejouent la domination blanche, comme pour se libérer dans l'imaginaire de l'oppression de la colonisation, apprivoiser le déracinement, résoudre l'adaptation forcée à la civilisation occidentale. Bien des années plus tard, celle en moi qui s'accrochait toujours à l'Afrique comme à son pays natal mais qui avait aussi confusément détesté y voir parader les drapeaux français, a reçu le film comme une gifle, prenant de plein fouet les ravages de la colonisation, encaissant la violence de notre emprise.
J'ai voulu faire une thèse sur les phénomènes de possession, une thèse jamais finie, mais cet homme j'ai pu enfin le rencontrer, je l'avais choisi comme directeur de thèse. Il était anthropologue et cinéaste et, il n'y a pas de plus belle définition de lui disait Jean-Luc Godard : chercheur au Musée de l'Homme. Il s'appelait Jean Rouch. Il a été l'un des premiers à s'intéresser à la réalité sociale africaine, aux migrants, à la ville et au sous-prolétariat. La chemise ouverte sur un foulard noué, une veste bleue jetée sur les épaules, toujours en pantalon blanc, ce costaud avait dans la voix une troublante douceur. Il aimait l'Afrique, son pays de prédilection et son pays de cinéma, la boucle du Niger et ses amis Songhay auprès desquels il vivait de longues périodes. Et il aimait le jazz. Immergé dans son sujet et porté par l'inspiration, il faisait danser sa caméra comme Louis Amstrong faisait virevolter sa trompette.

Jean Rouch n'essayait pas d'être un observateur invisible, il n'essayait pas d'être un narrateur neutre, il ne se faisait pas oublier, il ne faisait pas semblant de ne pas être là, l'autre qu'il filmait avait son mot à dire. Il vivait la réciprocité entre le filmeur et les filmés. Une anthropologie partagée ouvrant sur ce qu'il appelait la ciné transe, ce ballet où la caméra devient aussi vivante que les hommes qu’elle filme, ce moment où, quand le caméraman pénètre réellement dans son sujet, précède ou suit le danseur, le prêtre, l’artisan, il n’est plus lui-même mais un “œil mécanique” accompagné d’une “oreille électronique”. A la fois dans l'action et comme dépossédé de lui-même pour mieux accueillir l'autre.
« Il ne faut plus seulement approcher et observer les autres en restant à l’extérieur du cercle dans lequel ils évoluent, il faut entrer dans le cercle, mieux même, il faut se placer au centre, là où les autres se tiennent, il faut se mettre à leur place, les incorporer… devenir l’autre. »
Maxime Scheinfeigel, parlant de la pratique du cinéaste in Jean Rouch
J'ai retrouvé, par la suite, une part de cette démarche qui entremêle entre tant de choses l'attention à l'autre, la patience et l'implication, chez deux femmes que j'admire, l'ethnologue Jeanne Favret-Saada qui a en particulier travaillé sur la sorcellerie dans le Berry. Et l'éthologue Shirley C. Strum qui, sachant tout simplement s'asseoir et attendre au milieu des babouins du Kenya pour les observer, a jeté à bas les plus belles certitudes des primatologues masculins touchant notamment l'agression et la dominance des mâles (héhé)... Mais d'elle, je reparlerai.
Et je pense aussi à Raymond Depardon qui, travaillant avec les paysans sur son dernier film, reconnaissait en riant que lors de la préparation du tournage, ceux-ci avaient bien plus appris sur lui et sa famille que lui n'en avait finalement appris sur eux. Mais il avait su se donner, et ils s'étaient laissés approcher. J'aime ces observateurs de l'autre qui nous dévoilent le monde tout autant qu'ils se dévoilent. C'est avec eux, que j'ai tenté de faire confiance à la subjectivité de mes choix, de laisser parler ma subjectivité.
Sources : L'Homme - Revue française d'anthropologie
Photo : Philo Breigstein
Première partie des Maitres Fous ici.
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