Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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vendredi 22 janvier 2010

Une luciole brille dans la nuit



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Qu'est-ce que la vie ? C'est l'éclat d'une luciole dans la nuit. C'est le souffle d'un bison en hiver. C'est la petite ombre qui court dans l'herbe et se perd au couchant.

En avril 1890, sur le point de mourir, Isapo-Muxika grand chasseur et grand guerrier de la nation des Blackfeet parla, une dernière fois, de la vie.
in Pieds nus sur la terre sacrée - Textes rassemblés par T.C. McLuhan


21 janvier 2010, 19 heures


samedi 16 février 2008

Ecce idiotes


concombre hiver

Les jours de l'humanité sont comptés.
Différentes expéditions avaient été envoyées dans le plus grand secret pour retrouver le maudit compteur.
Maintenant, tout le monde est au courant et tout le monde s'en mêle.
Mais non. Ce ne sont pas les jours de l'humanité qui sont comptés. C'est le genre humain qui peut compter ses abattis.
L'humanité n'a jamais existé. Elle a simplement eu lieu par de minuscules efflorescences et affleurements, ici et là.
Il arrive peut-être à chaque homme, au cours de sa vie, d'être humain le temps de quelques secondes.
Mais il n'y aura jamais d'humanité parce que le genre humain est dominé par de vieilles pies.
Ces misérables individus sanguins, colériques, atrocement agités, qui ont un répugnant besoin d'être aimés.

Thanks to Mandryka et son Chourave en illustration
(bien qu'ils n'aient rien à voir avec ce que j'écris, une mystérieuse accointance quand même, peut-être)

mardi 25 décembre 2007

Des jours meilleurs, un jour ?

« ... Un autre héritage dont je voulais témoigner avec une égale fierté et une immense tendresse, est celui qu'ont légué les chibanis, nos pères, à nous, les enfants d'immigrés. L'héritage d'une histoire souvent tourmentée, parfois douloureuse, mais avant tout une belle histoire, trop souvent mal racontée.

Faire du cinéma a très tôt signifié pour moi rendre à cette histoire sa beauté et défaire l'enfermement mental d'une vision étriquée. Si l'on refuse de se souvenir, de se comprendre et de comprendre l'autre, et que l'on s'acharne à enfermer cet autre dans le rôle que l'on a décidé pour lui, il s'efforcera de se conformer à ce modèle, et c'est peut-être, finalement, ce que l'on attend de lui. C'est destructeur. Et le plus prisonnier des deux n'est peut-être pas celui que l'on croit.

Tant que la France refusera de prendre conscience de la chance qu'elle a d'abriter une jeunesse et plus généralement une population aussi riche de sa différence, et s'acharnera à y voir un problème, elle passera à côté de ce foisonnement d'énergie, de culture, de possibilités, elle réduira son horizon et enfermera son esprit derrière ses frontières bien gardées.

Un jour, des hommes sont venus de loin et ont posé leurs bagages dans l'espoir d'offrir à leurs descendants une vie meilleure. C'est l'histoire de l'humanité. »

Abdellatif Kechiche
Cinéaste

graine mulet

Je tire mon chapeau à Abdellatif Kechiche pour ses propos, pour ce qu'il est, pour ce qu'il filme, nous donne à regarder et à penser. Je ressens si profondément ce qu'il dit, je l'espérerais tant. Et je cours voir La Graine et le Mulet. La graine et le mulet, deux composants essentiels du couscous au poisson (un régal que le couscous au poisson, une oeuvre d'art que préparait ma grand-mère), le symbole aussi des richesses de la rencontre entre les deux rives de la Méditerranée, entre le couscous et la bouillabaisse aussi pourquoi pas.

Entretien dans Les Inrockuptibles du 11 décembre 2007

mardi 30 octobre 2007

Chien blanc, chien noir

En ces temps de chasse aux étrangers et même aux très très jeunes étrangers, en ces temps de politique répressive de l'immigration, en ces temps où le racisme ressurgit avec force, je repense au livre Chien Blanc de Romain Gary publié en 1970 et dont Sam Fuller s'est en partie inspiré pour réaliser le film Dressé pour tuer au début des années 80. Tant d'années après, ils ont plus que gardé leur actualité, et pire, la société est devenue bien plus dure, bien plus discriminatoire, bien plus clivée.

C'est bizarre puisque je ne l'ai pas connu, mais j'ai comme de l'affection pour Romain Gary, une affection respectueuse. Je suis émue par son aptitude à brouiller les cartes, par son inlassable désir de se rendre multiple et insaisissable. ll était Romain Gary ou Emile Ajar voire Fosco Sinibaldi ou Shatan Bogat et a d'ailleurs réussi le burlesque exploit d'obtenir deux fois le Goncourt sous deux noms différents. Evidemment, par sentiment de proximité, je tends à rattacher cette quête identitaire au fait qu'il ne savait pas qui était son père mais c'est pure supputation de ma part, bien qu'il ait dit avec un aplomb qui ne peut qu'interroger : je n'ai pas eu de père, ça ne m'a pas non plus cassé une jambe. Clown triste et lucide, sa vision de la vie était mélancolique mais il savait la parer d'ironie et d'humour. Un pessimiste idéaliste. Romain Gary était un combattant de l'espoir, même si c'est le désespoir qui lui a fait rendre les armes.

Il y a longtemps que je n'ai pas relu Chien Blanc. Il m'en reste un sentiment mêlé de désespérance et d'espérance.

L'action se déroule en grande partie dans la Californie de 1968, en pleine lutte des Noirs Américains pour leurs droits civiques et pendant les émeutes qui suivirent l'assassinat de Martin Luther King. A l'époque, la femme de Romain Gary, l'actrice Jean Seberg, soutient activement les mouvements de lutte contre la ségrégation raciale.

En parallèle au récit des dures années de militantisme de Jean Seberg, de la tendresse de leurs relations, de la difficulté à aimer une femme bien plus jeune, une femme que l'on ne peut ni aider, ni changer, ni quitter, le livre développe l'histoire parabole de Batka, un berger allemand recueilli par le couple et qui se révèle être un "chien blanc", un chien dressé à attaquer et tuer les Noirs. Ne pouvant admettre que ce chien soit irrécupérable ni se décider à l'abattre, Romain Gary décide de tenter une rééducation. Qui serait comme le symbole de la réversibilité du racisme, une lueur d'espoir pour l'humanité.
Mais il n'en sera rien. Le dresseur Noir auquel Batka est confié le reprogrammera en "chien noir", dressé à tuer les Blancs.

Une allégorie sur l'absurdité du racisme et un plaidoyer contre la bêtise crasse. Quoi de plus borné et désespérant qu'une humanité qui, créant un "chien blanc" puis le transformant en "chien noir", montre qu'elle n'en finit pas de ne rien comprendre ? Quand saurons-nous voir que la haine ne peut qu'appeler la haine en retour et que l'autre est aussi nous-mêmes ?

Une occasion également pour Romain Gary de dévoiler un profond humanisme.

Au contact de Seberg, il m'arrive de retrouver un peu de cette candeur qu'il faut pour gagner en sachant perdre. J'entends par là qu'il faut continuer à faire confiance aux hommes, parce qu'il importe moins d'être déçu, trahi et moqué par eux que de continuer à croire en eux et à leur faire confiance. Il est moins important de laisser pendant des siècles encore des bêtes haineuses s'abreuver à vos dépens à cette source sacrée que de la voir tarie. Il est moins grave de perdre que de se perdre.

portrait romain gary

lundi 15 octobre 2007

Quand les bois frémissent sous le vent

Nous aimons la tranquillité. Nous laissons la souris jouer en paix. Quand les bois frémissent sous le vent, nous n'avons pas peur.
Chef indien au gouverneur de Pensylvanie en 1796

canyon de chelly

(Navajos au Canyon de Chelly par E.S. Curtis 1904)

Vous dites que vous voulez nous mettre dans une réserve, nous construire des maisons et des postes médicaux. Je n'en veux pas. Je suis né dans la prairie où le vent soufflait librement et il n'y avait rien pour briser la lumière du soleil. Je suis né là où il n'y avait pas de clôture, où tout respirait librement. Je veux mourir là-bas et non entre des murs. Je connais chaque ruisseau et chaque bois entre le Rio Grande et l'Arkansas, j'ai chassé et vécu dans ce pays. J'ai vécu comme mes pères avant moi et, comme eux, j'ai vécu heureux...
Mais il est trop tard. L'homme blanc a pris le pays que nous aimons et nous ne souhaitons plus qu'errer sur les prairies jusqu'à notre mort.
Lors du conseil de paix de Medecine Lodge, qui s'ouvrit le 16 octobre 1867 et rassembla plus de 4000 indiens, Parra-Wa-San, dit Ten Bears, qui était davantage poète que chef de guerre Comanche, fit ce discours dont je présente un extrait. Un nouveau plan de paix du gouvernement visait à l'établissement de cinq grandes tribus sur une même réserve au sud de la rivière Arkansas. Parra-Wa-San signa le traité avec les autres. Trahi et spolié par les blancs, qui exigèrent toujours plus de terres pour eux, il mourut cinq ans plus tard. Quand il était avec les siens, Parra-Wa-San disait que son coeur était rempli de joie comme les ruisseaux qui se gonflent d'eau quand la neige fond au printemps.

Bientôt, j'oublie un peu ce "romantisme" certes séduisant mais aussi réducteur, pour parler des luttes plus actuelles. Les luttes et les résistances de ces nations Amérindiennes dont la souveraineté a été solennellement reconnue par les Etats-Unis et constamment niée depuis.

Un clin d'oeil à mon amie L'Arpenteuse car, elle comme moi je crois, nous souhaiterions savoir mieux écouter le coeur des hommes, mieux approcher cette harmonie avec la nature et avec soi.
Je ne saurais trop vous inviter à la découverte de son nouveau territoire Imago Mundi, si original et prenant, ici.

Source : Pieds nus sur la terre sacrée - Textes du patrimoine oral ou écrit des Amérindiens rassemblés par TC McLuhan
Photo de Edward S. Curtis - Un lien qui renvoie sur son oeuvre, emprunté à L'Arpenteuse (merci).

dimanche 13 mai 2007

L'homme descend du légume

Un jour, là haut, je ne sais quel dieu, qui venait de boire et de manger gaillardement, entouré de force convives, demanda, repu, qu'on lui ouvre la trappe par où l'on voyait le monde. Jamais ce dieu n'était venu dans ces parages de l'univers. Se penchant, il aperçut une boule de terre, tournant lentement sur elle-même.

Pour mieux voir, il repoussa la nappe et des miettes tombèrent dans l'espace. Miettes de charisios et gouttes d'ambroisie sans doute, qui s'accouplèrent au contact de cette terre chaude et humide. Ainsi naquit le légume.

Ce végétal passif songeait. Ses rêves étaient pleins de langueur et de détresse : savoir ce qu'il y avait au loin...

Mais il découvrit bientôt que ce lointain était peuplé d'êtres monstrueux et colossaux qui semblaient soulever la terre à leur passage. L'angoisse du légume cloué au sol lui donna des pattes qu'il s'empressa de prendre à son cou.

Du légume ambulant à l'homme, il y aurait un nombre actuellement indéfinissable de chapitres à écrire. Ce que je me garderai bien d'entreprendre, il y faudrait plus d'une vie.

concombre

(merci à Mandryka pour le dessin du Concombre Masqué, et à Sevi)

dimanche 24 décembre 2006

En passant par le cimetière

En vagabondant sur les traces de ce voyage où d'intéressants aperçus et paysages vous attendent, je pensais aux cimetières. Je suis donc allée me promener dans le cimetière militaire allemand qui se trouve à une dizaine de kilomètres de chez moi. Dans la campagne, loin en retrait de la petite route. Sous un ciel gris plombé peut-être annonciateur de neige et par un froid vif bien agréable.

Un calme incroyable. Un profond silence. Pas un chat en cette veille de Noël. Juste la compagnie de quelques corbeaux. Et 19 809 croix tombales grisâtres plantées dans l’herbe et dessinant de grandes figures géométriques. Des croix en pierre calcaire coquillée, portant de chaque côté, le nom, le grade, les dates de naissance et de décès de deux soldats inhumés l’un à côté de l’autre. Certains inconnus. Des soldats venant de différents endroits de Normandie où ils sont tombés pour la plupart au cours du Débarquement en 1944. Presque 20 000 soldats morts. Des très jeunes, 18 ans, 19 ans, 20 ans, 30 ans… A côté de certaines tombes, de sobres couronnes en feuilles ou branches tressées.

Je ne m’y sens pas si mal dans ce cimetière. L’endroit est majestueusement beau et triste. En pleine nature, avec de grands arbres, l'herbe est verte et toute entrelacée de mousses comme dans mon jardin. Au printemps et à l’automne, les couleurs sont magnifiques. Il y règne maintenant la paix. Et puis, au moins, il y a de l’espace. Ces morts ne sont pas entassés les uns sur les autres comme dans les cimetières modernes où il faut subir la promiscuité. Ils respirent !

Je pense à ces jeunes soldats, à mon grand-père qui a fait les quatre années de la Grande Guerre, car je marche en ce moment sur ses traces, et à ses camarades, les poilus. A tous les autres. A tous ceux qui ne sont pas soldats et que la guerre n'épargne pas pour autant. A toutes les guerres. Partout, tout le temps. A leur absurdité.

Happy Xmas, war is over a chanté, un jour mais il y a bien longtemps, John Lennon.

samedi 23 décembre 2006

Pensées indiennes

Pieds nus sur la terre sacrée me revient sans cesse en mémoire ces derniers temps.

Ce sont des textes rassemblés par T.C. McLuhan en 1971 provenant de discours d'Indiens vivant dans toutes les parties du continent nord-américain, entre le XVIème et le XXème siècle. Avec des photographies de Edward S. Curtis qui, de 1896 à 1930, photographia plus de 80 tribus dont il partagea la vie, du Mississippi au Nouveau-Mexique et à l'Alaska.

Dans ce livre, les Indiens parlent eux-mêmes de la qualité de leur vie, de leur attention envers la terre, les animaux, leur environnement, de leur façon d'exister en étroite interdépendance avec la nature. De leurs tentatives pour faire partager leurs idées à l'homme blanc dans l'espoir qu'il les laisserait vivre en paix. Puis de leur colère quand ils l'ont vu à l'oeuvre. Et de leur désenchantement.

C'est avec le plus profond respect que j'ai envie de faire entendre leur voix.

Le chef Sioux Oglala Tashunca-Uitco (Crazy Horse pour les Américains, en français Cheval Fou) s'opposa toujours avec force et bravoure à l'homme blanc. C'était un très grand guerrier. En 1875, il s'éleva contre l'occupation des Black Hills par les Blancs appâtés par l'or et contre leurs abus. Allié à Tatanka Yotanka, ils anéantirent les troupes de Custer en 1876 à la bataille de Littel Big Horn. Mis aux arrêts en 1877, il trouva la mort en tentant une évasion.

Dans ce passage, il s'exprime sur l'invasion des terres de son peuple par l'homme blanc.
Hommes Blancs ! On ne vous a pas demandé de venir ici. Le Grand Esprit nous a donné ce pays pour y vivre. Vous aviez le vôtre. Nous ne vous gênions nullement. Le Grand Esprit nous a donné une vaste terre pour y vivre, et des bisons, des daims, des antilopes et autres gibiers. Mais vous êtes venus et vous m'avez volé ma terre ; vous tuez mon gibier ; il devient alors dur pour nous de vivre. Maintenant, vous nous dites que pour vivre, il nous faut travailler ; or le Grand Esprit ne nous a pas faits pour travailler, mais pour vivre de la chasse.
Vous autres, hommes blancs, vous pouvez travailler si vous le voulez. Nous ne vous gênons nullement mais, à nouveau, vous nous dites pourquoi ne devenez-vous pas civilisés ? Nous ne voulons pas de votre civilisation ! Nous voulons vivre comme le faisaient nos pères, et leurs pères avant eux.

Et voici ce que dit Tatanka Yotanka (Sitting Bull en anglais, Taureau Assis en français), chef et chaman des Sioux Honkepapas.
Je tiens à ce que tous sachent que je n'ai pas l'intention de vendre une seule parcelle de nos terres ; je ne veux pas non plus que les Blancs coupent nos arbres le long des rivières ; je tiens beaucoup aux chênes dont les fruits me plaisent tout spécialement. J'aime à observer les glands parce qu'ils endurent les tempêtes hivernales et la chaleur de l'été, et - comme nous-mêmes - semblent s'épanouir par elles.

Et encore, Isapo-Muxika (qui signifie Grand Pied des Indiens Crows, Crowfoot), grand chasseur et grand guerrier, porte-parole de la fédération des Blackfeet, qui céda en 1877 à contrecoeur mais en toute confiance 50 000 miles carrés de prairies au gouvernement canadien. Ce traité amena la rapide disparition des bisons et la famine chez les Blackfeet. En 1890, sur le point de mourir, il parla, une dernière fois, de la vie.
Qu'est-ce que la vie ? C'est l'éclat d'une luciole dans la nuit. C'est le souffle d'un bison en hiver. C'est la petite ombre qui court dans l'herbe et se perd au couchant.