En ces temps de chasse aux étrangers et même aux très très jeunes étrangers, en ces temps de politique répressive de l'immigration, en ces temps où le racisme ressurgit avec force, je repense au livre Chien Blanc de Romain Gary publié en 1970 et dont Sam Fuller s'est en partie inspiré pour réaliser le film Dressé pour tuer au début des années 80. Tant d'années après, ils ont plus que gardé leur actualité, et pire, la société est devenue bien plus dure, bien plus discriminatoire, bien plus clivée.
C'est bizarre puisque je ne l'ai pas connu, mais j'ai comme de l'affection pour Romain Gary, une affection respectueuse. Je suis émue par son aptitude à brouiller les cartes, par son inlassable désir de se rendre multiple et insaisissable. ll était Romain Gary ou Emile Ajar voire Fosco Sinibaldi ou Shatan Bogat et a d'ailleurs réussi le burlesque exploit d'obtenir deux fois le Goncourt sous deux noms différents. Evidemment, par sentiment de proximité, je tends à rattacher cette quête identitaire au fait qu'il ne savait pas qui était son père mais c'est pure supputation de ma part, bien qu'il ait dit avec un aplomb qui ne peut qu'interroger : je n'ai pas eu de père, ça ne m'a pas non plus cassé une jambe. Clown triste et lucide, sa vision de la vie était mélancolique mais il savait la parer d'ironie et d'humour. Un pessimiste idéaliste. Romain Gary était un combattant de l'espoir, même si c'est le désespoir qui lui a fait rendre les armes.
Il y a longtemps que je n'ai pas relu Chien Blanc. Il m'en reste un sentiment mêlé de désespérance et d'espérance.
L'action se déroule en grande partie dans la Californie de 1968, en pleine lutte des Noirs Américains pour leurs droits civiques et pendant les émeutes qui suivirent l'assassinat de Martin Luther King. A l'époque, la femme de Romain Gary, l'actrice Jean Seberg, soutient activement les mouvements de lutte contre la ségrégation raciale.
En parallèle au récit des dures années de militantisme de Jean Seberg, de la tendresse de leurs relations, de la difficulté à aimer une femme bien plus jeune, une femme que l'on ne peut ni aider, ni changer, ni quitter, le livre développe l'histoire parabole de Batka, un berger allemand recueilli par le couple et qui se révèle être un "chien blanc", un chien dressé à attaquer et tuer les Noirs. Ne pouvant admettre que ce chien soit irrécupérable ni se décider à l'abattre, Romain Gary décide de tenter une rééducation. Qui serait comme le symbole de la réversibilité du racisme, une lueur d'espoir pour l'humanité.
Mais il n'en sera rien. Le dresseur Noir auquel Batka est confié le reprogrammera en "chien noir", dressé à tuer les Blancs.
Une allégorie sur l'absurdité du racisme et un plaidoyer contre la bêtise crasse. Quoi de plus borné et désespérant qu'une humanité qui, créant un "chien blanc" puis le transformant en "chien noir", montre qu'elle n'en finit pas de ne rien comprendre ? Quand saurons-nous voir que la haine ne peut qu'appeler la haine en retour et que l'autre est aussi nous-mêmes ?
Une occasion également pour Romain Gary de dévoiler un profond humanisme.
Au contact de Seberg, il m'arrive de retrouver un peu de cette candeur qu'il faut pour gagner en sachant perdre. J'entends par là qu'il faut continuer à faire confiance aux hommes, parce qu'il importe moins d'être déçu, trahi et moqué par eux que de continuer à croire en eux et à leur faire confiance. Il est moins important de laisser pendant des siècles encore des bêtes haineuses s'abreuver à vos dépens à cette source sacrée que de la voir tarie. Il est moins grave de perdre que de se perdre.

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