Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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samedi 16 janvier 2010

Terres incertaines


eldrigevicius.jpg

Lorsque je descends en moi, je ne trouve pas de moi
Ce que je trouve, ce sont les autres
Tantôt l'un, tantôt l'autre, tantôt les foules
Et les mots que je leur adresse, et les discours qu'ils me tiennent
Descendre en moi, c'est trouver le monde
Le monde installé dans ce que je croyais être mon for intérieur
Est-ce que cela voudrait dire que je ne m'appartiens pas ?


Illustration : The Land of the Hundred and Fifth Secret, de Stasys Eldrigevicius, graphiste, illustrateur et peintre (via Polish Poster Gallery)
Le site de Stasys Eldrigevicius

samedi 9 janvier 2010

D'un noeud

Ce que j'aimerais tant un jour serait que, devant un problème concret du quotidien, petit ou grand, avec ou pas son cortège de tracasseries diverses à résoudre voire de soucis financiers à encaisser, un amoureux me dise :

''Ne t'inquiète pas, j'en fais mon affaire, ça, je m'en occupe !''

Et bien sûr, passe à l'acte. Cela m'est si peu arrivé dans ma vie sentimentale que je garde le souvenir de chacune de ces fois où j'ai su ou bien voulu me reposer sur un homme, m'abandonner à une prise en charge matérielle, même toute petite petite, même un coup de scie sauteuse sur une planche à poser dans un placard.

Mortecouille,[1] qu'est-ce qui en moi m'incline à décourager ce type d'aide ? Parce qu'il est bien entendu que l'homme qui a partagé mon existence et ceux qui l'ont simplement traversée ont vite été fort enchantés de ne pas avoir à mettre les mains dans le cambouis de la vie courante. Puisque je m'en débrouille si bien toute seule.
Pourquoi est-ce que j'offre à un homme la possibilité de se retirer du jeu des embûches du quotidien en ne lui réclamant pas assistance quand ce serait utile ? Alors que je me sens aussi indéterminée et fragile que l'oiseau sur la branche, aussi peu intéressée qu'une moule par un quelconque pouvoir domestique, qu'est-ce qui me pousse à vouloir "faire" toute seule, à prétendre n'avoir besoin de personne dès lors que je suis affectivement liée ?

Cette indépendance matérielle revendiquée ne serait-elle en fait que le masque d'une dépendance amoureuse refusée ou si mal assumée ?

Parce que les coups de main, dès qu'ils se placent dans le contexte amical, que je les demande ou pas, mes amis et amies savent me les donner, et non seulement ils me soulagent grandement, mais j'accepte avec émotion une attention dont je suis plus qu'heureuse.

En écho à un ancien billet de Leeloolène à propos des remparts que nous bâtissons autour de nous et contre lesquels nous nous cognons sans répit Ou des nœuds que nous avons à cœur de bien serrer et qui nous entravent.



Notes

[1] copyright Dr. CaSo, une expression qui me plaît trop

mardi 5 janvier 2010

Par les couloirs bruissants du sommeil

Mi-éveillée mi-endormie, habitée de souvenirs, la nuit parfois j'entends. Couchée en chien de fusil, le ventre creux et le dos rond, la couverture tirée sur mes joues, je pelotonne contre moi la greffe Félicité. Une poignée de sable dans les yeux et nous montons toutes deux sur le navire des songes, bercées de ce ronronnement puissant qui est le talisman de nos nuits.

Dans les brumes du pays des rêves, de l'autre côté de la réalité, m'attendent de sonores visiteurs, aux humeurs incertaines.

Et déjà, ces brefs entrechoquements au rez-de-chaussée, n'est-ce pas un diablotin affairé à crocheter la porte d'entrée ? Ai-je bien pensé à donner le tour de clé salvateur pour protéger mes nuits ? Même à la porte ouvrant sur le préau ? Mais le cliquetis se dissout, absorbé par la profondeur cotonneuse de la chambre et je sombre dans la dérive du sommeil.

A cet instant précis où je glisse dans un songe, Patrick Bruel se met à chanter. Je me dresse, cramponnée aux draps. Pas de doute, un effroyable dragon aux yeux fixes cherche à m'épouvanter, m'annonçant ses meurtrières intentions en beuglant à se casser la voix. Le voilà qui grimpe lourdement l'escalier, il traverse le couloir et se dirige vers ma chambre. Quand il passe le seuil, tétanisée, je le vois s'évanouir dans l'ombre, la chanson s'était automatiquement enclenchée à l'heure fatidique de minuit, aucune créature au regard froid ne lèvera ce soir un couteau sur moi. Lentement, pour me rassurer, je touche de mes doigts mon visage et mes épaules.

Et je jaillis cœur battant, tirée de ma léthargie par les grondements du greffier Gribouille venu se poster à l'extrême bord du lit, poil hérissé, cou tendu, regard fixé vers la fenêtre baignée de lune. Il m'alerte. Je saisis qu'un monstre vorace vient de faire irruption dans la maison et rôde juste en-dessous, dans la cuisine. Tendue comme un arc, assise immobile au creux du lit, je tente de percer la chape du silence mais aucun clappement de langue ne se laisse entendre. Rien ne bouge, la vie s'immobilise. Sans doute s'agit-il seulement du gros chat des voisins qui déambule au fond du jardin, soucieux d'étendre son territoire.

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A présent, le claquement vif de la première chatière immédiatement suivi par le second, puis le déferlement d'une galopade effrénée dans l'escalier me font sursauter, ce n'est que Valentine échappée au tigre hantant le jardin qui se réfugie comme un boulet de canon dans la maison. Certaines nuits, les sons deviennent plus stridents, des feulements rauques et des sifflements grondants s'enchaînent en mélopée. Là, c'est Gribouille qui empoigne jusqu'à la sortie un étrange visiteur étourdi.

Plus tard, une autre nuit, une bouteille roule sur le carrelage et explose en mille éclats vibrants. Je pars en quête, nulle brisure de verre nulle part. Les greffiers endormis ouvrent un oeil soupçonneux. Placés aux premières loges, ils n'ont rien entendu et ne se privent pas de me faire remarquer que mes oreilles battent la campagne.

Et ce cri anxieux qui fend l'air et se répercute, renvoyé par les échos, lugubre et gémissant. Quelque mince fantôme pleurant la perte d'un abri ou la chouette envolée poussant un sombre hululement de chasse ?

Puis parfois c'est toi. Tu t'assois tout près et tu te penches vers moi. Je reconnais ton odeur, je respire d'un même souffle, tu caresses mon front de ce geste qui ébouriffe un peu la frange sur mes yeux, tes doigts s'attardent sous la pommette. Ta main est toujours aussi tendre. Tu me parles, j'assemble la douce sonorité de tes mots comme de frémissants petits cailloux sur le chemin qui nous réunit. Mes paupières trop lourdes, mon corps de plomb me clouent dans la torpeur du songe, je sais que tu es là, je lutte mais je dors. Je dors et au matin tu as disparu. Mon Prince qui m'appelle à rejoindre le Pays du Sommeil, je ne t'entends plus, je me réveille.

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Illustrations : Winsor McCay - Little Nemo in Slumberland

samedi 31 octobre 2009

La vie ferait un doux bruit d'ailes

Je me rends bien compte que la chose politique m'est devenue tellement insupportable que je ne peux en parler, c'est comme une chape écrasante d'injustices, de laideurs, de compromissions qui ploie mes épaules et scelle mes pensées. Il n'y a pas que cela. Les conditions de travail sont difficiles. Mes contrats se traitent au plus serré alors que les délais raccourcissent encore, mes prix se négocient à la baisse alors que les marges des actionnaires galopent. Il faut plier le dos. Je ne suis qu'un petit pion parmi d'autres, pas la plus mal lotie et finalement bien contente de n'être inféodée à aucune structure, même si certains me font entendre que nous autres freelance seront rejetés dans les culs de basse-fosse de la précarisation. Je ne suis pas encore prête à me laisser passer par dessus bord ! Que la peste ravage le capitalisme financier et que périssent dans la pire des misères tous ces salopards qui se sont bâtis des fortunes incommensurables en broyant chaque salarié sous le joug inhumain d'une infernale productivité, en licenciant à tour de bras, en saignant à blanc les entreprises rachetées avec l'argent qu'ils n'ont pas déboursé et qui a fructifié à leur unique profit.

Alors c'est vrai, je me réfugie dans l'intime, même si à mes oreilles tintent la fureur et la tristesse.

Faire un bouquet de toutes ces choses douces et le garder près de moi.

rose Des roses s'ouvrent encore dans le petit massif contre la maison. Je ne connais pas leur nom, les pétales orangés rosissent puis se nacrent en froufroutant légèrement, l'odeur est délicatement poudrée. Je ne cueille jamais les roses, et d'ailleurs aucune des fleurs, j'aime les voir s'épanouir et habiter le jardin, l'habillant des disparates couleurs de la vie.



gribou Le regard vert de Gribouille se pose sur moi, tendre et attentif. Je me réjouis de le savoir si heureux à la maison des bois. Il ne s'éloigne jamais de ses abords, ravi d'avoir enfin un toit. Je l'observe, attendrie, profiter des lieux de confort avec une science toute féline : assoupi dans la corbeille près de la baie vitrée sous les rayons de l'après-midi, allongé sur le coussin de l'appui de fenêtre au-dessus du radiateur, pattes avant et museau enfouis au plus près de l'enivrante chaleur, vautré sur le dos contre les gravillons de la terrasse pour un voluptueux massage quand le soleil tape à midi.



nuit Le soir qui tombe bruit des imperceptibles gazouillis précédant l'endormissement du jardin. La chute virevoltante d'une feuille de vigne effleurant la façade, le gratouillis de petites pattes inconnues agrippant le toit au-dessus de mon bureau, le murmure des pépiements filtrant des dortoirs criblant la haie, le claquement du merle regagnant son abri, dernier couché de la tribu ailée. Et le si léger grésillement de la lampe s'allumant au-dessus de la porte d'entrée.

Je vais écouter une entraînante ballade de Elvis Perkins, gorgée d'harmonica. Puis je sortirai vagabonder dans la nuit. Je voudrais que quelqu'un m'enroule une écharpe autour du cou et me dise : ne prends pas froid et sois prudente sur la route, il y a du brouillard.

mercredi 30 septembre 2009

Beau-père

Je l'aimais avec une telle force, un tel éblouissement, que je reste encore coupable de cette distance que j'ai peu à peu recherchée, de ce mur que j'ai levé entre nous.

Marié à la plus jeune soeur de ma grand-mère, la fantasque Loulou qui fût un temps entraîneuse avant de franchir à son bras la voie de la sagesse, il faisait partie de cette famille bizarre que j'avais enfant, à la fois vaste et tronquée de l'essentiel, mon père. Il était institué mon "parrain" bien que je n'ai pas été portée sur les fronts baptismaux. Ingénieur agronome, il vivait la majeure partie du temps en Côte d'Ivoire et mon amour pour lui s'auréolait de mes rêves de rencontre avec les lions, les animaux sauvages, l'envoûtement de la brousse.

Quand il venait en congé dans notre maison de Casablanca j'attendais sa venue dans la fièvre, quand il était là j'étais dans l'adoration. A 3 ou 4 ans, je ressens l'exaltation d'un de ses retours, ma grand-mère venue au parc où je jouais me disant : ton parrain est là ! combien je m'étais dépêchée le long du chemin et cette joie débordante en me jetant dans ses bras. Cet empressement dans l'amour, cette confiance et ce besoin d'un père qui me portaient.
Un jour, sa femme Loulou disparue, ma mère, mon frère et moi sommes partis en vacances avec lui, traversant le détroit de Gibraltar, remontant l'Espagne jusque dans la Loire. Etonnant voyage initiatique, ma mère au volant et lui en copilote, mon frère et moi absolument insupportables, j'ai été larguée en route oubliée dans une station service, mon frère a failli se noyer, nous avons découvert la campagne française avec stupéfaction, faisant les pires bêtises en riant. Au retour, nous nous sommes envolés pour la Côte d'Ivoire. Dans une chambre d'hôtel d'Abidjan où j'ai commencé à comprendre un peu la situation, ma mère nous a demandé d'appeler dorénavant mon parrain "papa". Ils se sont mariés. J'avais 6 ans et j'avais bien voulu pour la circonstance porter une jolie robe à bretelles, moi qui ne m'habillais qu'en garçon.

J'ai vite senti que l'amour n'était pas vraiment au rendez-vous, mon père de substitution et ma mère ne s'entendaient pas. En épousant un homme bien plus âgé, qui avait une situation assurée, qui surtout vivait loin de chez elle, ma mère avait opté pour la sécurité, notre sécurité à nous les enfants. J'ai longtemps porté le poids de ce que j'entrevoyais être une sorte de sacrifice. Mais j'ai su aussi, plus tard, que ma mère tenait avant tout à nous couper de notre père resté au Maroc. Le sacrifice avait aussi ses satisfactions.
Ma mère était très belle et courtisée. Entre son divorce d'avec mon père et avant son remariage, elle a eu un vrai amoureux à Casablanca. J'ai quelques souvenirs de lui, il me plaisait beaucoup, il nous emmenait l'après-midi en décapotable dans un des clubs de la Corniche, ma mère resplendissait et, joie suprême, il obtenait toujours que l'on me prête le zèbre en peluche d'une marque d'apéritif. Mais il était jeune, Américain, et comme son mariage avec un Anglais avait tourné en déroute, ma mère a eu peur de le suivre. J'en ai toujours eu du regret, pour elle, et un peu pour moi aussi.

Mes trois années en Côte d'Ivoire, où j'ai été emportée par l'Afrique, ont été un paradis. Mon beau-père cherchait toujours à me faire plaisir, c'est grâce à lui que j'ai pu vivre avec les animaux, accompagner les troupeaux, avoir une ânesse et un ânon, vagabonder dans la brousse. Mais déjà, je sentais qu'il négligeait mon frère et cette différence faite entre nous deux me gênait, me blessait. Je ne savais pas en parler.

Quand nous sommes rentrés dans le midi de la France j'avais 9 ans, les trahisons se sont enchaînées. Ce retour définitif m'avait été présenté comme de simples vacances pour m'éviter la douleur de la séparation tant j'adorais mon pays de cœur, mais le sentiment de perte et le manque ont duré des années, je n'avais pas pu dire un vrai au-revoir aux lieux, aux amis et aux animaux que j'aimais. Puis, mon beau-père nous a adoptés mon frère et moi, le nom de mon père m'a été enlevé, j'ai dû porter son nom à lui. Je me suis éloignée, raidie dans un refus que je n'avais pas la capacité de signifier. Je ne voulais pas être prise pour sa fille. Parce qu'un fossé se creusait avec mon frère, plus âgé et moins malléable, qui ne rentrait pas dans ces tractations. Tout ce qui m'importait était de faire front avec mon frère, garder le même nom, la même histoire, la même place que lui, je ne le pouvais pas.

Une hémorragie cérébrale a alors laissé mon beau-père quasiment dément. Avec ces images de lui qui me déboussolaient. En pyjama, hirsute, jetant des billets par les fenêtres de l'appartement, désireux de m'acheter la lune alors que ma mère me faisait de grands signes de dénégation dans son dos. Enfermé dans une chambre capitonnée de l'hôpital militaire de Marseille, agité et violent, des visites qui me terrifiaient, je n'avais que 10 ans. Puis zombie presque décharné, assommé de médicaments et de sédatifs, allant du fauteuil au lit pendant 5 ans avant d'être emporté par un cancer de la gorge. Ces années là, je les ai passées en pension, la vie chez moi n'était pas facile. Ma mère tenait les rênes de la maison et s'évertuait à rendre le quotidien possible. Mais il ne fallait pas faire de bruit, ne pas contrarier mon beau-père et surtout mentir. Mentir sur les sorties, les difficultés, les problèmes, mentir pour protéger mon frère car il ne le reconnaissait plus l'accusant d'être un amant, ou ma grand-mère qu'il s'était mis à détester. Seule préservée dans cette tourmente, j'ai profondément souffert de ce traitement de faveur. Je crois bien ne jamais avoir cherché à en tirer profit. Je me demande si cette incapacité à supporter la concurrence affective qui m'a toujours poursuivie ne puiserait pas là quelques racines. Tout en le désirant, je ne me donne pas le droit d'être choisie.

Quand mon beau-père est mort, c'est mon frère qui me l'a annoncé avec précaution. J'ai eu honte car au fond de moi je n'en étais pas triste du tout et j'ai dû le cacher.

jeudi 24 septembre 2009

J'aime les fragments


anhui

Huangshan Mountains, Anhui, China, de Michael Kenna


J'étais au sommet du plateau, à cet endroit précis où la ligne de la terre rejoint le ciel dans la lumière déchirante de l'automne. A la croisée d'un impossible commencement, j'écoutais en moi quelque chose qui cogne. Coups feutrés qui tâtonnent et s'évanouissent. Je me sentais si loin de tout, si complétement étrangère. J'essayais de m'envoler couchée sur le paysage. Eprouvant de chaque particule de mon corps les couleurs, les formes, les branches mortes, les feuilles rousses, la ligne incertaine de la route, où parfois cheminent lentement un tracteur, une motocyclette miniature sur laquelle je voudrais être pour regarder l'autre face du monde. Cette impossible folie d'y être et de n'y être pas, d'être ici et là-bas. Les yeux croisés sur les cris des busards. Les oreilles envahies par le bourdonnement des herbes, les milles friselis de l'air rayé de tant d'efforts minuscules. L'étranglement soudain du cœur. Je veux me perdre dans l'instant. Enfiler les secondes comme des perles étincelantes dans le crissement de l'éternité.

Le site du photographe Michael Kenna ici

dimanche 13 septembre 2009

L'âme adore nager


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In attesa del volo de Roberto Kusterle

L'âme adore nager.
Pour nager on s'étend sur le ventre. L'âme se déboîte et s'en va. Elle s'en va en nageant. (Si votre âme s'en va quand vous êtes debout, ou assis, ou les genoux ployés, ou les coudes, pour chaque position corporelle différente l'âme partira avec une démarche et une forme différentes c'est ce que j'établirai plus tard.)
On parle souvent de voler. Ce n'est pas ça. C'est nager qu'elle fait. Et elle nage comme les serpents et les anguilles, jamais autrement.
Quantité de personnes ont ainsi une âme qui adore nager. On les appelle vulgairement des paresseux. Quand l'âme quitte le corps par le ventre pour nager, il se produit une telle libération de je ne sais quoi, c'est un abandon, une jouissance, un relâchement si intime.
L'âme s'en va nager dans la cage de l'escalier ou dans la rue suivant la timidité ou l'audace de l'homme, car toujours elle garde un fil d'elle à lui, et si ce fil se rompait (il est parfois très ténu, mais c'est une force effroyable qu'il faudrait pour rompre le fil), ce serait terrible pour eux (pour elle et pour lui).
Quand donc elle se trouve occupée à nager au loin, par ce simple fil qui lie l'homme à l'âme s'écoulent des volumes et des volumes d'une sorte de matière spirituelle, comme de la boue, comme du mercure, ou comme un gaz - jouissance sans fin.
C'est pourquoi le paresseux est indécrottable. Il ne changera jamais. C'est pourquoi aussi la paresse est la mère de tous les vices. Car qu'est-ce qui est plus égoïste que la paresse ?
Elle a des fondements que l'orgueil n'a pas.
Mais les gens s'acharnent sur les paresseux.
Tandis qu'ils sont couchés, on les frappe, on leur jette de l'eau fraîche sur la tête, ils doivent vivement ramener leur âme. Ils vous regardent alors avec ce regard de haine, que l'on connaît bien, et qui se voit surtout chez les enfants.

Henri Michaux, La paresse
Mes propriétés, dans La Nuit remue (Poésie Gallimard)

Ce texte de Michaux me touche au plus profond, où je sens vivre le désir d'abandon dans tout l'élan de sa fluidité. Douceur de l'immersion dans l'intimité aquatique, vitalité du laisser-aller à la jouissance, permanence du lien entre le corps et l'esprit, soulagement de s'ouvrir, se relâcher, cesser de lutter. C'est être plus fort que ses faiblesses de savoir ôter les masques. Etre disponible, résister à ce qui résiste en moi. Je me rappelle du regard outré qu'ont les enfants que l'on dérange dans leurs rêves.

C'est grâce au blog La course des nuages que j'ai découvert les étranges monochromes du photographe Roberto Kusterle, que j'ai associé à Henri Michaux.
Deux imaginations poétiques qui sont pour moi entrées en résonance.
Vers quels fantastiques rivages ces oiseaux en attente dressés en oriflamme vont-ils plonger ? Où vont-ils laisser voguer l'âme des songes ?

dimanche 30 août 2009

D'août à septembre

Hier, j'ai pris le petit chemin qui longe le côté des maisons. D'abord la nôtre et son long mur chapeauté de tuiles plates. Ensuite, après le saut-de-loup bordé d'arbustes où les chats se guettent en embuscade, celle du premier voisin qui, tous les matins, pratique dix minutes réglementaires de tronçonnage en sifflant. Enfin la dernière maison et sa grande pelouse, deux jeunes enfants nouvellement arrivés jouaient près de l'allée et deux chiens blancs aux babines roses et noires se sont jetés contre la clôture en grondant. Après, ce sont les chaumes de part et d'autre, jaunes, desséchés, piquants. Il faisait doux, le ciel était limpide. Plus loin, au détour du chemin, les nains de jardin sur les fontaines de la maison neuve, et le toit de chaume d'une maison autrefois abandonnée sur lequel poussent des iris et dont le jardin embroussaillé nous plaisait. De l'autre côté, la vieille ferme, la pâture où quelques moutons m'ont suivie d'un long regard entre les espacements des pommiers, la grange aux briques usées. J'ai traversé la grande rue, j'ai aperçu la mairie qui ressemble à une maison de poupée. Contre elle, le cimetière. Je n'y vais jamais. Quand je passe à proximité, je regarde en l'air. Aux premiers temps, dans l'hébétude, je me racontais que c'était là que tu habitais à présent, très vite j'ai cessé de t'imaginer dans ce carré de stèles roides. J'avais suivi le petit chemin pour évoquer tranquillement tes anniversaires, ce que nous avions fait ces jours là, ce que nous nous étions dit. Et c'est ta mort qui m'est venue. Les dates sont si proches à des années de différence.

De l'enterrement, je me souviens des dérèglements, ces notes dissonantes qui crevaient le brouillard. Je savais bien que tu étais mort, j'avais senti tes paupières fermées sur les orbites qui se creusaient, j'avais vu les cernes bleus qui se dessinaient sous la blancheur fine de ta peau, je savais ton long corps étendu bloqué dans une immobilité froide entre les planches. Mais j'étais dans l'effarement d'une incroyable vérité que je ne pouvais concevoir, dans la sensation persistante du décalage, je croyais sans cesse que tu allais te dresser dans l'éclat d'un rire, tout heureux d'un jeu qui m'aurait juste effrayée pour de faux. Il y avait le trop grand cercueil qui ne pouvait pas descendre les escaliers autrement que debout, il y a eu la tombe récalcitrante qui n'était pas prête quand le cortège est arrivé car l'obstacle d'un rocher empêchait de creuser assez profond, il fallait dynamiter, le cantonnier du village n'avait pas eu le temps. Et ton connard de frère qui voulait absolument que la fosse soit maçonnée comme si cette dérisoire armure de béton pouvait te préserver de l'inéluctable délabrement. Finalement tu avais été entreposé en un séjour temporaire et, quelques jours plus tard, enterré contre la pierre éventrée. Une amie m'avait glissé de ne pas m'en inquiéter : ton esprit voyageait tant, m'avait-elle dit, que tu apprécierais le vagabondage. C'était vrai. Il n'y avait ni curé ni fleurs. Je n'ai pas lu le poème que j'aurais aimé lire pour toi. Tes amis n'osaient pas parler puisque je ne disais rien. Ta famille tissait déjà sa sordide toile. Je me souviens que je ne pleurais pas, que je ne ressentais pas alors l'étendue foudroyante de la douleur. J'attendais la solitude pour être plus près de toi. Je tenais debout, stupéfaite, tandis qu'une partie de moi avait été coupée net, irrémédiablement, et brutalement jetée en terre. L'herbe dans le jardin était verte et très haute. C'était la mi-septembre mais il y avait toujours, au cœur des bordures, des fleurs vivantes qui jaillissaient. On se serait crû au printemps. On entendait bêler les moutons de la ferme. Les hirondelles étaient encore là. A présent, elles se rassemblent déjà sur les fils.

Le temps passe, souvent immobile. Je m'arrange avec la vie. Parfois j'aime ailleurs. Une fidélité inchangée demeure. Depuis que tu es parti, tu ne m'as pas quittée.

vendredi 21 août 2009

Accrocs du temps


maison_dhiver

Parfois je passe des barrières de feu
Des fleuves m'emportent que je ne sais pas nommer
Je ne peux rien saisir, l'air se dérobe à chaque mot
Ma mémoire évadée court loin de ma tête
Dans l'espace, dans l'étendue, dans les objets, dans les rues
Dans ce train qui passe au kilomètre onze alors que les premiers flocons de neige s'agrippent au sol, aux buissons, aux maisons
Lentement ma vie se désenlace de l'étreinte des souvenirs


Maison d'hiver de Stanislao Lepri
(huile sur toile)

Edit du 1er septembre : loupiotte a donné vie à mon train fantôme et l'a empli des mots et trésors que j'aurais aimé y trouver, à lire en vagabondant sur ce rail

mardi 11 août 2009

Langueurs estivales

J'accoste la semaine la plus insolite de l'année, celle qui me laisse la curieuse sensation d'être comme étrangère au cours de l'actualité. Bien qu'ayant l'habitude de vivre perdue en pleine campagne, j'ai toujours, à cette période du 15 août comme d'ailleurs à celle de Noël, l'impression d'être parachutée sur une autre planète. Une planète désertée et léthargique. Il ne se passe rien nulle part, sauf dans les coulisses du pouvoir où les réformes dévastatrices continuent de s'ourdir sans trêve, chez les traders qui ouvrent toute grande leur avide escarcelle, sur la plaine de Crau saccagée par la vague noire d'un oléoduc... mais tout cela semble couler de soi, mollement amorti par les ressacs vacanciers.

Au diapason, je me laisse aller, voguant au fil d'un temps qui s'étire en douceur. Le nez en l'air, je paresse, abandonnée en de longues siestes nonchalantes, amusée par la lecture diagonale des rebondissements d'un roman superbement mal écrit (Katherine Pancol, huhu). Je feuillète les rubriques beauté des journaux féminins en quête d'élixir miracle, ponce puis crème et parfume mon corps de senteurs ambrées, orne mes pieds d'un vernis aux tons de coquillage.
Certes, évidemment que j'ai un rapport à rendre pour le début de la semaine prochaine. Mais bon, rien ne presse, n'est-ce pas ? D'abord penser un peu à l'endroit où je vais à mon tour partir... M'en aller vraiment en un lointain et hasardeux voyage ? Ou me jeter dans l'immédiateté de quelques lestes aventures toutes proches ?

Il faut quand même que je surveille de près la seconde nichée d'hirondeaux. Tout emplumés mais le bec encore bordé du bourrelet jaune de la prime enfance, gonflant leur gorge rousse, le trio se tient à présent au bord du nid. Je ne voudrais pas rater la première tentative d'envol, qui m'étouffe discrètement de rire tellement ils sont hésitants à se jeter dans le vide, l'un poussant l'autre, jusqu'à ce que les parents les privent de becquée pour les encourager à s'élancer enfin, titubant de l'aile, hors le domicile familial.

rosier

Mon rosier grimpant préféré, le seul qui ne joue pas les délicats

Le jardin respire un air léger d'abandon, l'herbe a jauni, des feuilles sèchent et commencent à tomber en certains endroits, les roses se font plus rares. Par contre le trèfle se répand avec un zèle sans égal, les orties émergent vaillamment au cœur d'un massif qui s'ensauvage, les cosmos se haussent gaiement du col, les capucines se déchaînent et les pucerons aussi. La bourrache poilue que je croyais disparue, fidèle à son caractère magique, agite le bleu céleste de ses corolles là où je ne l'aurais pas attendue. Les papillons sont de retour et les graines explosives de la vigne vierge sont assaillies par les hordes bourdonnantes des abeilles. Le portail grince, gêné par l'allongement insidieux d'une des branches du cèdre qui vient malencontreusement l'alourdir. Il va falloir trancher. Demain peut-être. J'attends la pluie avec impatience, qui pourrait m'éviter d'avoir à arroser les plantes les plus assoiffées. Je peste d'habiter, paraît-il, le Sahara de la Normandie.
J'ai eu une grande récolte d'abricots, délicieusement fondants et goûteux bien que plutôt vilains d'aspect. Je dîne de pêches plates à la chair fine, mais les cerises c'est hélas terminé, le prix devenait astronomique.

Les chats dorment. Gribouille, qui s'est pris une peignée d'un énorme malotru que j'ai dû pourchasser à coups d'arrosoir, squatte prudemment un fauteuil. Valentine Chacureuil, qui reste une campagnarde en vadrouille même par temps de canicule, est probablement à l'abri d'une futaie, étalée de tout son long à même une terre qu'elle affectionne. La Commandante bougonne en ronflant. Félicité se remet lentement d'une brutale insuffisance hépatique aigüe, et la douce toute amaigrie est encore un peu tremblante sur ses fines pattes grises. Elle a 17 ans. GrandManitoudesChats continue je t'en conjure à bien veiller sur elle, laisse-la moi encore un peu, encore beaucoup, elle est si précieuse ma Félicité.

Les oiseaux sont presque silencieux, juste quelques notes flûtées d'alerte filtrant de ci de là, les merles se font aussi plus discrets, cédant un peu de leur superbe devant un pivert roublard dont les visites sur leurs platebandes deviennent insistantes. Le petit peuple ailé ne s'ébroue plus qu'au tout petit matin, au moment où les chauve-souris rentrent de leurs chasses et avant que les hirondelles, entraînées dans de virevoltantes acrobaties, ne remplissent de leur gazouillis joyeux la plénitude de l'été.