Quand nous sommes partis de Côte d'Ivoire, nous avons regagné la France en bateau. D'Abidjan à Marseille, une lente traversée, avec une seule escale à Dakar. J'ai peu de souvenirs du voyage, il me semble que le paquebot était presque désert. Mon frère et moi passions notre temps à nous poursuivre sur les ponts, dans les coursives, enfilant des escaliers à bride abattue, nous cachant à l'intérieur des canots du pont supérieur. Je me souviens surtout de ces galopades, des portes battantes percées d'un hublot que nous nous lâchions dans la figure, des dîners bien ordonnancés dans une grande salle demi-ronde où il était bien vu de se montrer sage. Et de la mer que je regardais longuement filer à la poupe, me penchant tranquillement à travers le bastingage.
Mais je me souviens parfaitement de l'entrée dans la rade de Marseille. C'est le moment où j'ai jeté mon chapeau de Robin des Bois dans les flots. Comme on jette une bouteille à la mer. Je voulais qu'il retourne chez nous, je n'étais pas certaine de vouloir endosser une nouvelle peau, la sauvageonne africaine ne se projetait pas en petite fille et ne souhaitait pas embrasser un autre pays que celui qu'elle s'était donné. J'avais 9 ans.
J'ai tout de suite aimé Marseille que j'ai approchée par la mer, comme il se doit. Comment en serait-il autrement d'une ville qui inscrit dans son nom le mot "mars" qui veut dire "rade" en arabe, pour toujours liée à la mer et au Levant, et qui est si belle vue du large ?
Marseille est le seul berceau familial que je connaisse, le seul lieu déjà parcouru auquel je puisse raccorder une partie de mon histoire. Il y en a tant d'autres, où je ne suis jamais allée, en Ecosse où les tombes d'un cimetière de village porteraient presque toutes mon nom de famille, en Pologne, au coeur de l'Emilie d'où vient ma grand-mère Noémie qui a immigré à l'adolescence... Marseille reste d'ailleurs à jamais pour moi aux couleurs de Noémie, elle qui a vécu plus de 20 ans à la Belle de Mai, dans la chaleur d'un quartier qui était un petit morceau d'Italie, portant haut les idéaux communistes. C'est à la Belle de Mai, après avoir chacun mené une première vie, que mon grand-père Jean et elle se sont enfin rencontrés. Ma mère est née rue du Jet d'Eau et y a passé sa petite enfance. Et après maints détours et de bien nombreuses années, elle y vit à nouveau aujourd'hui.
J'aime le côté baroque de Marseille, le monumental escalier qui dévale de la gare Saint-Charles et qui me semblait gigantesque quand je l'ai découvert enfant, l'immense place des Arcenaux qui s'habille d'ocres à l'italienne, le Vieux-Port et les deux forts qui en protègent l'entrée, la balade le long de la Corniche qui épouse la mer, l'arrivée sur la statue du David qui me fait à chaque fois sourire tant je la trouve incongrue et du coup si plaisante, la Bonne Mère coiffée d'or qui parlait tant à ma grand-mère. Et le pouce levé vers le ciel du sculpteur César, né lui aussi à la Belle de Mai.
Il y a à Marseille ce bleu si particulier de l'eau et du ciel, qui se nuance selon les heures et le souffle du mistral. Tantôt presque blanc et tantôt presque noir, parfois grave et souvent éblouissant, naviguant du bleu gris au bleu lavande, et jusqu'à ce bleu cuivré de coucher de soleil. Tout ce bleu qui me remplit la tête comme si je m'y noyais lorsque grimpant le long d'un flanc du massif de Marseilleveyre, mon regard plonge vers les calanques, vers cette mer qui s'échappe si loin, mouvante et apaisée. Quand un coup de mistral peut me faire ployer les genoux, oreilles sifflantes. Quand les parfums de sarriette emportées par le vent viennent me chavirer les sens. Quand les falaises deviennent blanches, que les collines sont arides, et que la roche se grise. Ici, il fait beau si souvent, et triste bien peu de temps.
A Callelongue, tout au bout du bout car c'est là que finit la route, dans une cour ombrée par un figuier, la pizza est savoureuse. Et je n'oublie pas, depuis des années, ce repas provençal dégusté chez Brun avec mon amoureux, l'austérité délicieuse des multiples mets qui se succédaient selon un cérémonial rigoureusement réglé.
J'aime la gouaille marseillaise, qui éclate malicieusement dans les yeux, cette turbulence tranquille agitée par l'esprit de contestation. Un chaudron où mille langues ont fusionné, où mille peuples se sont rencontrés. Je me régale du parlé marseillais, des galéjades, de ces racontars sur la sardine plus grosse que l'entrée du port, j'entends ma grand-mère ponctuer ses phrases de sonores fan de loup pour le plaisir d'entendre chanter les mots et la joie de me faire rire. Personne d'autre ne me serrera ainsi contre son coeur en m'appelant ma Belle, en me cuisinant des cannelloni farcis ou des pâtes torsadées aux alouettes sans tête.
Marseille, c'est un peu de mon chez moi, la ville m'a cueillie comme tous ceux qui depuis toujours y débarquent. Marseille c'est aussi comme une escale ouverte vers l'ailleurs, tout m'y paraît possible. Joseph Conrad et Arthur Rimbaud ne se sont-ils pas croisés sur ses quais avant de s'embarquer vers des terres lointaines et mystérieuses ?
Et comment ne pas aimer une ville dont les légendes racontent qu'elle serait née de l'amour d'une fille de roi pour un navigateur phocéen ? Marseille est une ville selon nos coeurs qui se donne sans se reprendre. Fanny n'oubliera pas Marius, Marie-Jo aimera passionnément et son mari et son amant. Fabio Montale poursuivra ses rêves nostalgiques de fraternité. Les pointus continueront de caboter nonchalamment vers le large, emportant des amoureux qui s'aiment ou se déchirent, qui s'aiment et se déchirent.

Marseille n'est pas une ville pour touristes. Ici, il faut prendre partie. Se passionner. Etre pour, être contre. Etre, violemment. Alors seulement, ce qui est à voir se donne à voir.
Jean-Claude Izzo in Total Khéops
Image : Marie-Jo et ses deux amours, un film réalisé par Robert Guédiguian, où la beauté de Marseille devient charnelle
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