Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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samedi 30 janvier 2010

Bonheur du soir

Sur le chemin de la forêt un Anima à grandes oreilles a déposé une merveille. On ne peut plus alléchée, je me précipite au rayon littérature latino-américaine de la bibliothèque de la maison. Zut, de Luis Sepúlveda n'a été engrangé qu'un seul ouvrage, je ne sais comment cela est possible mais il me faudra pallier ce manque. Évidemment je regarde la petite troupe solidaire qui se presse sur ce même rayonnage. Je suis déjà en lecture avec Alejo Carpentier. Tiens, Cent ans de solitude, quel bonheur ce livre, vraiment je devrais le relire. Ah mais là, c'est Julio Cortázar. Hop, Les armes secrètes passe sur le haut de ma pile à lire. Puis je tire Cronopes et Fameux, je feuillète, je tombe sur un discours qui pour le coup me fait sourire jusqu'aux oreilles.

Tout d'abord, le quatrième de couverture de Cronopes et Fameux :

Savez-vous lire l'heure en effeuillant un artichaut ? Tuer les fourmis à Rome ? Monter un escalier en connaissance de cause ? Poser correctement un tigre ? Vous faut-il des instructions pour pleurer ? Pour avoir peur comme il faut ? Vous arrive-t-il de jeter les timbres-poste que vous trouvez laids ? De tremper un toast dans vos larmes naturelles ? Avez-vous parfois envie de dessiner sur le dos d'une tortue une hirondelle ?
Si vous répondez " oui " à six de ces questions vous êtes un Cronope, un de ces êtres qui font, depuis quinze ans, carrière en Amérique latine : on dit -on écrit même dans la presse- que Monsieur X ou Y est ou n'est pas un Cronope authentique. Cela suffit pour que le lecteur sache à qui il a affaire.
Dans le cas contraire, vous risquez d'être un de ces Fameux qui conservent leurs souvenirs enveloppés dans un drap noir : pour votre tranquillité, mieux vaut s'abstenir de lire ce livre.


Et puis le texte, intitulé Discours de l'ours :

C'est moi l'ours des tuyauteries de l'immeuble, des tuyaux de l'eau chaude, du chauffage, de l'air frais, je vais par les tuyaux d'étage en étage, je suis l'ours qui va par les tuyaux.
je crois qu'on m'apprécie car mon poil nettoie impeccablement les conduits, je cours dans les tuyaux sans répit et sans trêve et rien ne me plaît tant que de passer d'étage en étage en glissant le long des tuyaux. Parfois, je sors une patte par un robinet et la jeune fille du troisième crie qu'elle s'est brûlée, ou je grogne à la hauteur du fourneau du deuxième et la cuisinière Wilhelmine se plaint qu'il tire mal. La nuit, je vais en silence, je vais sur la pointe des pattes, je sors mon nez sur le toit pour voir si la lune danse là-haut, puis je me laisse glisser dans la cheminée, comme le vent, jusqu'aux chaudières du sous-sol. Et l'été, je nage la nuit dans le réservoir piqueté d'étoiles, je me lave le museau, d'abord avec une patte, puis avec l'autre, puis avec les deux à la fois ce qui me remplit d'une joie extrême.
Après quoi, je dégringole par tous les tuyaux de la maison en grognant d'aise et les maris-et-femmes s'agitent dans leurs lits et pestent contre la plomberie défectueuse. Il y en a même qui allument et notent sur un petit papier : penser à se plaindre au gérant. Je cherche le robinet qui est resté ouvert à quelque étage -il y en a toujours un- je mets le nez dehors et je regarde l'obscurité des chambres où vivent ces êtres qui ne peuvent se promener dans les tuyaux et j'ai un peu pitié d'eux à les voir si grands et si maladroits, à les entendre ronfler et rêver à voix haute, ils sont si seuls. Lorsque le matin ils se lavent la figure, je leur caresse les joues, je leur lèche le nez, et je m'en vais, vaguement assuré de leur avoir fait un peu de bien.

Julio Cortázar, Discours de l'ours, in Cronopes et Fameux, NRF/Gallimard



La bibliothèque est certainement la plus forte présence dans la maison des bois. Elle a sa vie, ses espaces, ses habitudes maniaques, ses grains de folie. Je la connais assez mal, n'en ayant pas percé tous les mystères et d'ailleurs ne le souhaitant pas. Je soupçonne quelques livres de s'amuser à voyager la nuit, en quête de bonne compagnie, certains d'ailleurs s'oublient par terre. Tandis que d'autres, étroitement accolés, refuseraient absolument de se quitter. Nos relations sont fluctuantes, cette bibliothèque je ne l'aime pas toujours, surtout quand elle m'oppose une façade butée et refuse de donner suite à mes recherches. Bien des fois tous ses livres me pèsent et je me promets de les rôtir dans un grand feu. Souvent sa puissance me réconforte, elle est si chaleureuse quand elle est de bonne humeur. Mais chaque fois que, furetant auprès d'elle, je suis attirée par un livre que je ne savais pas être là, ou que je trouve précisément le livre que je désirais, je sens, au plus profond de ma poitrine, mon cœur se bouleverser. Le lien avec Sevi se retisse immédiatement. A chaque fois, je suis émerveillée de la justesse de ses choix, de l'étendue de ses curiosités. De la somptuosité éclectique de celle qui demeure sa bibliothèque et qui reflète si bien ce qu'il était.

Ainsi, entre la vitalité heureuse de mon souvenir et la gaieté farfelue de ma lecture, je passe ce soir une soirée délicieuse.

Avant d'aller dormir, je glisserai ce discours à ma chaudière, je sais qu'elle en ronronnera de plaisir et qu'elle passera le mot à la tuyauterie, j'espère bien que demain matin, un ours me posera sur le nez un bisou tout mouillé.

dimanche 10 janvier 2010

Un fer à souder please !

Je descends me faire un petit café et horreur, j'entends une cascade en furie. Un oeil à la chaudière, non elle ne semble pas se liquéfier sur place, un oeil au lave-linge, bon la lessive est finie. Je me précipite sous le préau attenant à la maison. Damned, un geyser s'échappe d'un tuyau sortant de la maison, dûment enveloppé mais néanmoins irrémédiablement fendu. Vite, se ruer dans le jardin, soulever la plaque de béton qui pèse trois tonnes, me mettre à plat ventre, enlever les protections, couper l'eau (non, il n'y a pas de bidule pour couper l'eau dans la maison, cela aurait été trop simple, nous n'avons jamais pu repérer l'arrivée d'eau dans la maison !). Evidemment c'est dimanche. Inquiétudes. Est-ce un tuyau relié à la chaudière qui se trouve juste derrière, de l'autre côté du mur ? Semble que oui et il continue de couler faiblement. Est-ce que la chaudière se vide ? Possible. Je tourne un loquet posé sur ce tuyau mystère. D'accord il ne coule plus. J'en suis là. J'attends. Pour l'instant il fait chaud et j'espère que la chaudière va continuer à ronronner tranquille. Mais il n'y a plus d'eau dans la maison. Ce n'est pas la première fois. J'ai déjà eu droit à diverses combinaisons dont de l'eau mais ni électricité ni chauffage. A tout prendre je préfère le cas d'aujourd'hui. Puis je pourrais éventuellement remettre en marche le circuit d'eau qui alimente le jardin et avoir de l'eau à l'extérieur ?

Si quelqu'un pouvait me parachuter un fer à souder, ce serait bien. Ah, et aussi une galette à la frangipane. Parce que les routes sont toujours bloquées par la neige et mercredi j'ai oublié celle que j'avais achetée dans la remorque du garagiste. Oui, parce que ma voiture a une cosse de travers du côté du boitier d'injection. Pas grand chose mais elle m'a traitreusement abandonnée d'un seul coup en pleine route. Je suis donc sans voiture. Sans galette. Sans chocolat. Et sans eau.
Et dire que j'étais en train de préparer un beau billet à la gloire de ma maison et à la fiabilité de ses équipements...

PS de Valentine Chacureuil : et puis quelques boîtes de thon siouplaît, la zumaine dit qu'on va tous devoir manger des brocolis maintenant, au secours !


Edit du 11 janvier à 17 heures : Ca y est ! Dépannée ! Tuyau changé (mais c'est que pour souder, il faut tout un équipement, pas juste un chalumeau), eau à tous les robinets (un privilège que j'apprécie je crois à sa mesure ). J'ai fait la vaisselle avec délectation. Chaudière ronronnante. Voiture réparée et récupérée, demain je ravitaille (et une galette, une !). Merci à "mon" plombier et à "mon" garagiste (des costauds super gentils en plus). Et merci à vous tous de votre soutien.

jeudi 7 janvier 2010

Hardi la puce !


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Jamais vu autant de neige depuis que j'habite à la campagne. Tout le jardin et les alentours sont revêtus d'une épaisse pelisse immaculée, scintillante au soleil. Ce matin, en allant ravitailler les oiseaux, la neige montait à mes genoux. Un beau faisan squattait la mangeoire au sol et s'est à peine éloigné tant il peinait à faire sa trace dans la poudreuse. Valentine s'est laissée surprendre, engloutie jusqu'aux oreilles en s'élançant sur son territoire blanc. Le silence est ouaté, personne ne s'aventure sur le chemin. Les cheminées fument. On se sent bien !

PS - Ne peux rien faire, la neige a bloqué le portail, le chemin n'est pas praticable et de toutes façons ma voiture est chez le garagiste, il ne va sûrement pas me la ramener. Rendez-vous reportés. Vacances ! Chouette !

jeudi 17 décembre 2009

Sous la neige



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L'une pense qu'elle va sans doute s'aventurer...


gribouille_a_la_fenetre

... L'autre estime plus prudent d'observer bien au chaud


Les deux dernières dorment du sommeil du juste. Moi je me prélasse. Huhu, peux pas sortir. Le chemin qui me ramène vers la civilisation croule sous la neige. Grand calme sous le ciel plombé. Seuls les oiseaux s'agitent autour des mangeoires et mettent les becquées doubles. Tiens, si je faisais des crêpes ?

samedi 31 octobre 2009

La vie ferait un doux bruit d'ailes

Je me rends bien compte que la chose politique m'est devenue tellement insupportable que je ne peux en parler, c'est comme une chape écrasante d'injustices, de laideurs, de compromissions qui ploie mes épaules et scelle mes pensées. Il n'y a pas que cela. Les conditions de travail sont difficiles. Mes contrats se traitent au plus serré alors que les délais raccourcissent encore, mes prix se négocient à la baisse alors que les marges des actionnaires galopent. Il faut plier le dos. Je ne suis qu'un petit pion parmi d'autres, pas la plus mal lotie et finalement bien contente de n'être inféodée à aucune structure, même si certains me font entendre que nous autres freelance seront rejetés dans les culs de basse-fosse de la précarisation. Je ne suis pas encore prête à me laisser passer par dessus bord ! Que la peste ravage le capitalisme financier et que périssent dans la pire des misères tous ces salopards qui se sont bâtis des fortunes incommensurables en broyant chaque salarié sous le joug inhumain d'une infernale productivité, en licenciant à tour de bras, en saignant à blanc les entreprises rachetées avec l'argent qu'ils n'ont pas déboursé et qui a fructifié à leur unique profit.

Alors c'est vrai, je me réfugie dans l'intime, même si à mes oreilles tintent la fureur et la tristesse.

Faire un bouquet de toutes ces choses douces et le garder près de moi.

rose Des roses s'ouvrent encore dans le petit massif contre la maison. Je ne connais pas leur nom, les pétales orangés rosissent puis se nacrent en froufroutant légèrement, l'odeur est délicatement poudrée. Je ne cueille jamais les roses, et d'ailleurs aucune des fleurs, j'aime les voir s'épanouir et habiter le jardin, l'habillant des disparates couleurs de la vie.



gribou Le regard vert de Gribouille se pose sur moi, tendre et attentif. Je me réjouis de le savoir si heureux à la maison des bois. Il ne s'éloigne jamais de ses abords, ravi d'avoir enfin un toit. Je l'observe, attendrie, profiter des lieux de confort avec une science toute féline : assoupi dans la corbeille près de la baie vitrée sous les rayons de l'après-midi, allongé sur le coussin de l'appui de fenêtre au-dessus du radiateur, pattes avant et museau enfouis au plus près de l'enivrante chaleur, vautré sur le dos contre les gravillons de la terrasse pour un voluptueux massage quand le soleil tape à midi.



nuit Le soir qui tombe bruit des imperceptibles gazouillis précédant l'endormissement du jardin. La chute virevoltante d'une feuille de vigne effleurant la façade, le gratouillis de petites pattes inconnues agrippant le toit au-dessus de mon bureau, le murmure des pépiements filtrant des dortoirs criblant la haie, le claquement du merle regagnant son abri, dernier couché de la tribu ailée. Et le si léger grésillement de la lampe s'allumant au-dessus de la porte d'entrée.

Je vais écouter une entraînante ballade de Elvis Perkins, gorgée d'harmonica. Puis je sortirai vagabonder dans la nuit. Je voudrais que quelqu'un m'enroule une écharpe autour du cou et me dise : ne prends pas froid et sois prudente sur la route, il y a du brouillard.

dimanche 11 octobre 2009

Ma déesse Lare

Lorsque nous sommes tombés sous le charme de la maison des bois, celle-ci était loin d'être terminée. Sa restauration s'était arrêtée en chemin, il n'y avait aucun sanitaire, salles de bains et cuisine étaient absolument vides, à l'étage le sol en ciment (qui plus est poudreux et pas très plan) attendait désespérément son plancher, la cave était inondée, le jardin ressemblait à un terrain de football (hélas encore), en l'absence de vitrage sur la baie, les murs avaient été exposés au vent, à la pluie, au froid, aussi aux hirondelles qui avaient tapissé les poutres du séjour d'une flopée de nids en terre dure.

Mais il y avait ces très grandes pièces inondées de lumière, les terres cuites anciennes dont les tons d'ocre rosé me rappelaient la Provence, où des empreintes de pattes de chat et d'oiseau figuraient d'heureux présages, l'arc splendide d'une poutre dans la chambre, la vue dégagée vers les champs, le tilleul, l'absolu du silence... et détail qui a toute son importance, l'abondance de murs impeccablement alignés pour héberger les innombrables livres.

Bonheur suprême, le chauffage central était installé, les radiateurs semblaient bien un peu vieillots, mais la chaudière - absente pour être préservée du chapardage selon les dires du vendeur -, était certifiée neuve, de haute technicité, munie de sondes extraordinaires qui devaient nous assurer de substantielles économies et une qualité inégalée de chauffage, adaptée aux plus infimes variations extérieures et intérieures. Innocents que nous étions, la tête accaparée par les travaux et surtout par les redoutables problèmes légaux qui se sont abattus sur notre achat (que la peste étouffe le vendeur et son notaire, que l'enfer les avale vivants). Quand la chaudière a été livrée, elles nous a certes parue un peu cabossée et le plombier mandaté par le vendeur complétement à côté de la plaque. Mais il était trop tard et de toutes façons hors de question d'intégrer une nouvelle dépense dans notre budget.

Un livre ne suffirait pas pour raconter les méfaits de cette bourrique de chaudière. Nous avons emménagé en août. Le premier hiver survenu très tôt a été glacial. Outre le gel d'une canalisation fantôme qui nous a privés d'eau pendant 15 jours, nous avons claqué des dents dans la maison tout en dépensant des sommes astronomiques pour y faire grimper la température. Il paraît qu'il fallait d'abord réchauffer les plâtres avant d'avoir chaud nous-mêmes. On caillait, je passais mes soirées enveloppée dans un duvet. Ployant sous d'alarmantes nouvelles car des chauffagistes appelés à la rescousse arpentaient la maison en hochant une tête soucieuse : la chaudière n'était pas assez puissante pour la superficie des lieux, il fallait changer telle pièce ou telle autre, la sonde extérieure était mal placée, le vase d'expansion était trop petit, des stalactites n'allaient pas tarder à se former autour de l'encadrement de la baie (si, si, on me l'a dit), le thermostat intérieur était incomplet, les radiateurs étaient inaptes au service et bons à changer (faut dire que l'un d'eux était monté à l'envers). Bref, jamais nous ne serions correctement chauffés et, pendant ce temps là, la cuve se vidait à toute allure... qu'il fallait remplir, encore et encore. Tandis que la tuyauterie encastrée on ne sait comment cognait funestement dans les murs. Je me réfrigérais d'angoisse.

Elle m'en a fait baver cette saleté. Peu à peu et grâce à un talentueux chauffagiste, un artisan d'expérience d'une touchante douceur, qui a su lui parler entre quatre yeux, qui a peaufiné les réglages de ses doigts de fée tout en nous évitant la moindre dépense superflue, la carne a consenti à fournir un relatif confort. Elle restait néanmoins sujette aux incartades, avait de fréquentes vapeurs, emmêlait ses circuits, cédait aux appels de sirène du calcaire qui l'entartrait. Je ne sais plus combien de fois elle est tombée en panne, ces moments attristants où je pénétrais le soir dans une maison froide sous l'œil courroucé des greffiers. Alors j'ai muté experte et obsédée. Je me suis mise à écouter tourner la chaudière, le moindre bruit suspect m'alertait même en pleine nuit, j'avais appris à décoder ses sautes d'humeur, au moindre gargouillement je reconnaissais un problème. J'étais devenue très branchée chauffage, lancée dans les réglages, surveillant les niveaux, anticipant les crises. J'avais surtout reporté sur les défaillances de la chaudière la douleur de la perte qui m'habitait quand je me suis retrouvée seule dans la maison. Ses pannes m'anéantissaient, décuplant la brûlure du manque. Bref, elle me pourrissait la vie, et je n'avais pas vraiment chaud non plus.

Un jour, j'ai pu la changer. J'ai vue cette fée Carabosse me quitter et partir en morceaux avec quand même un petit pincement au coeur.

Depuis quatre ans, je vis une idylle avec ma nouvelle chaudière, une beauté sobre d'un blanc immaculé. Ma confiance en elle est totale et elle m'obéit au doigt et à l'oeil. Réglée comme une horloge sans en faire tout un plat, elle combine les températures extérieure et intérieure pour m'offrir la plus douce des chaleurs en ronronnant comme un chat. A condensation, elle est relativement économique et contrôle en partie ses émanations. C'est la reine de la maison, à laquelle je ne manque pas d'adresser quelques hommages de temps à autre en récompense de ses bienfaits et de ma tranquillité, tandis que les greffiers la vénèrent et s'appliquent tour à tour à lui tenir compagnie. C'est simple, j'aime ma chaudière d'amour (et ce qui ne gâte rien, le chauffagiste est tout à fait charmant, je peux juste regretter qu'il n'ait à intervenir qu'une fois l'an pour le contrôle !)

En rebond sur un billet de mirovinben, ici, qui a ravivé mes souvenirs.

samedi 12 septembre 2009

Le tigre


Il y a quelques instants, j'étais tranquillement fort occupée à ne rien faire quand ma greffe Valentine Chacureuil me tombe sur le râble, le poil ébouriffé et le regard courroucé.

- Ca ne peut plus durer comme ça, qu'elle me dit, j'en ai ma claque de risquer ma vie à chaque instant quand je me promène dans mon jardin.
- Hmmh ? Pourtant les hirondelles, tes ennemies jurées qui te tombent dessus en piqué quand tu les embêtes, sont parties que je lui rétorque.
- Nan, tu n'y es pas du tout, râle-t-elle, forcément tu ne sais rien faire de tes dix doigts, tu ne sais même pas que mes entrées privatives se coincent et que si je suis poursuivie par un tigre, crac, je me casserai le nez dessus, je ne pourrai pas me réfugier dans ma maison, le tigre me trucidera, là, contre ta chattière de malheur.

walton-ford_tigre.jpg

Diable, l'heure était grave si un tigre pouvait effroyablement occire Valentine par ma faute ! Par chance, confronté à une question de vie ou de mort, mon génie du bricolage consent à s'éveiller. J'ai donc saisi mes tournevis. Dévissage des chattières et extraction des portes de la maison. Ouverture en deux, beuark, l'intérieur est plein de choses louches mais apparemment inertes, bien qu'il y ait aussi des cocons suspects. Lessivage. Démontage des portes battantes, remise en place des caoutchoucs. Auscultation. Vérification admirative du mécanisme, un système simple et ingénieux. Réajustage de l'ensemble. Zut, où ai-je rangé les vis ? Ah bien sûr, elles sont restées par terre. Revissage sur les portes. Fonctionnement impeccable. Je suis fière de mes talents.
La greffière en chef, impériale, consent à effectuer un essai et daigne accorder son feu vert.

Nous sommes heureuses de vous annoncer que désormais, à la maison des bois, les tigres se casseront les dents sur les chattières.

Illustration de Walton Ford

mardi 11 août 2009

Langueurs estivales

J'accoste la semaine la plus insolite de l'année, celle qui me laisse la curieuse sensation d'être comme étrangère au cours de l'actualité. Bien qu'ayant l'habitude de vivre perdue en pleine campagne, j'ai toujours, à cette période du 15 août comme d'ailleurs à celle de Noël, l'impression d'être parachutée sur une autre planète. Une planète désertée et léthargique. Il ne se passe rien nulle part, sauf dans les coulisses du pouvoir où les réformes dévastatrices continuent de s'ourdir sans trêve, chez les traders qui ouvrent toute grande leur avide escarcelle, sur la plaine de Crau saccagée par la vague noire d'un oléoduc... mais tout cela semble couler de soi, mollement amorti par les ressacs vacanciers.

Au diapason, je me laisse aller, voguant au fil d'un temps qui s'étire en douceur. Le nez en l'air, je paresse, abandonnée en de longues siestes nonchalantes, amusée par la lecture diagonale des rebondissements d'un roman superbement mal écrit (Katherine Pancol, huhu). Je feuillète les rubriques beauté des journaux féminins en quête d'élixir miracle, ponce puis crème et parfume mon corps de senteurs ambrées, orne mes pieds d'un vernis aux tons de coquillage.
Certes, évidemment que j'ai un rapport à rendre pour le début de la semaine prochaine. Mais bon, rien ne presse, n'est-ce pas ? D'abord penser un peu à l'endroit où je vais à mon tour partir... M'en aller vraiment en un lointain et hasardeux voyage ? Ou me jeter dans l'immédiateté de quelques lestes aventures toutes proches ?

Il faut quand même que je surveille de près la seconde nichée d'hirondeaux. Tout emplumés mais le bec encore bordé du bourrelet jaune de la prime enfance, gonflant leur gorge rousse, le trio se tient à présent au bord du nid. Je ne voudrais pas rater la première tentative d'envol, qui m'étouffe discrètement de rire tellement ils sont hésitants à se jeter dans le vide, l'un poussant l'autre, jusqu'à ce que les parents les privent de becquée pour les encourager à s'élancer enfin, titubant de l'aile, hors le domicile familial.

rosier

Mon rosier grimpant préféré, le seul qui ne joue pas les délicats

Le jardin respire un air léger d'abandon, l'herbe a jauni, des feuilles sèchent et commencent à tomber en certains endroits, les roses se font plus rares. Par contre le trèfle se répand avec un zèle sans égal, les orties émergent vaillamment au cœur d'un massif qui s'ensauvage, les cosmos se haussent gaiement du col, les capucines se déchaînent et les pucerons aussi. La bourrache poilue que je croyais disparue, fidèle à son caractère magique, agite le bleu céleste de ses corolles là où je ne l'aurais pas attendue. Les papillons sont de retour et les graines explosives de la vigne vierge sont assaillies par les hordes bourdonnantes des abeilles. Le portail grince, gêné par l'allongement insidieux d'une des branches du cèdre qui vient malencontreusement l'alourdir. Il va falloir trancher. Demain peut-être. J'attends la pluie avec impatience, qui pourrait m'éviter d'avoir à arroser les plantes les plus assoiffées. Je peste d'habiter, paraît-il, le Sahara de la Normandie.
J'ai eu une grande récolte d'abricots, délicieusement fondants et goûteux bien que plutôt vilains d'aspect. Je dîne de pêches plates à la chair fine, mais les cerises c'est hélas terminé, le prix devenait astronomique.

Les chats dorment. Gribouille, qui s'est pris une peignée d'un énorme malotru que j'ai dû pourchasser à coups d'arrosoir, squatte prudemment un fauteuil. Valentine Chacureuil, qui reste une campagnarde en vadrouille même par temps de canicule, est probablement à l'abri d'une futaie, étalée de tout son long à même une terre qu'elle affectionne. La Commandante bougonne en ronflant. Félicité se remet lentement d'une brutale insuffisance hépatique aigüe, et la douce toute amaigrie est encore un peu tremblante sur ses fines pattes grises. Elle a 17 ans. GrandManitoudesChats continue je t'en conjure à bien veiller sur elle, laisse-la moi encore un peu, encore beaucoup, elle est si précieuse ma Félicité.

Les oiseaux sont presque silencieux, juste quelques notes flûtées d'alerte filtrant de ci de là, les merles se font aussi plus discrets, cédant un peu de leur superbe devant un pivert roublard dont les visites sur leurs platebandes deviennent insistantes. Le petit peuple ailé ne s'ébroue plus qu'au tout petit matin, au moment où les chauve-souris rentrent de leurs chasses et avant que les hirondelles, entraînées dans de virevoltantes acrobaties, ne remplissent de leur gazouillis joyeux la plénitude de l'été.

dimanche 31 mai 2009

Chantemerle


pivoine

Chantepleure

Chantecaille fleur des rues
Chantepie fleur des bois
Chanteloup fleur des eaux
Chantamour fleur des nuits
Chantemort fleur des pois

Pleurivresse fruit de l’aube
Pleurétreinte fruit des yeux
Pleuraccueil fruit des mains
Pleurémoi fruit des lèvres
Pleurez-moi fruit du temps.

Robert Desnos in Youki 1930 Poésie

Vendredi 17 heures. J'ai bouclé et rendu un copieux rapport assommant, posté une déclaration d'impôts laborieusement remplie, fait les courses, puis je me suis innocemment rendue chez le garagiste pour un petit taptaptap bizarre et finalement changer deux pneus déformés. En rentrant, j'ai alors senti venir sur moi cet état particulier d'apesanteur qui clôt une fin de chantier. Je suis épuisée, libérée et vacante.

Samedi fin d'après-midi. Je n'ai pas arrêté de dormir, c'est dans une fuite ensommeillée que mon esprit se rassemble. J'ai jardiné en fin de journée. Enlever les anciennes feuilles craquelées, ramasser la légère floraison rouillée de la glycine, déblayer sous les haies, arracher le lavatère qui n'a pas résisté à quelques fortes gelées de cet hiver, couper les têtes fanées des lilas. Je reprends goût à un jardin longtemps délaissé et qui ne m'en veut pas. Ce sont les jours heureux du foisonnement, les branches s'allongent démesurées, les tendres touches de vert ont foncé, déployant des vagues plus sombres où les fleurs roses du weigélia s'attendrissent. Je m'absorbe à imaginer le feuillage découpé d'un grand figuier qui serait planté contre la chaleur du mur. Valentine joue entre les fruitiers. Elle passe d'une course folle, queue ondulante en traine, à des bonds saisissants, dos arqué et pattes jointes en cœur, puis se jette à l'assaut d'un tronc. Toute entière dans la joie du mouvement, fragilité et détermination, la force d'une plume. Gribouille, le nez froncé, l'esprit tatillon, inspecte le bord des rigoles, tendant une patte soupçonneuse pour vérifier que je n'oublie rien. Félicité rêve, enroulée dans les fleurs de trèfle, je l'entends soupirer après les bribes de ses songes. J'égrène les pétales flétris des premières roses qui tâchent mes doigts d'une saveur anisée. Je déguste le silence qui habite le jardin, m'enveloppe d'un néant tissé de bruits invisibles et me rend la maison douce. Quelques chants d'oiseau par giclées, des pépiements pressés, un sifflement impérieux, de tendres rengorgements qui peu à peu s'éteignent. Je me suis sentie en paix, comme cela ne m'est plus arrivé depuis des mois. Le merle menteur qui bloquait ma gorge s'est dégagé. Chantamour. Pleurétreinte. Les sentiments déchirants s'envolent, c'est triste et reposant.

Dimanche matin. J'ai passé du temps près des pivoines. Elles sont à leur apogée. Juste quelques pieds mais tant de plaisir. Et tant d'indolente vigueur dans ces têtes rondes qui se penchent ébouriffées. Le jardin me tient dans ses bras.

samedi 9 mai 2009

Epinglettes jolies

Dans un panier ardéchois en châtaignier tressé, je les amasse soigneusement. J'aime leurs grandes oreilles bien droites réunies par un ressort en travers, qui se ferment sur une robuste mâchoire pincée. J'en ai des flamboyantes en plastique dur qui font chanter la gaieté des bleu, jaune et rouge. Mais aussi des douces usées en pâle bois poli qui appartenaient à ma grand-mère. Au fond du panier niche une petite boîte carrée qui enferme six délicates miniatures. Sur l'anse, trône une belle italienne offerte en talisman portant au dos une rainette verte à pois noirs. Puis, se répandent en vrac des transparentes chics qui arrivent du Japon. Clic clac, je saisis, j'appuie, je ferre et je lâche. Sur le paquet de biscuits entamé. Sur le sac de croquettes entrouvert. Sur la ramette désaccordée. Sur la carte postale vagabonde. Derrière l'échancrure baillante du rideau. Sous les fils démêlés de l'ordinateur. Sur la queue offusquée du greffier. Sur le linge qui flotte au vent, rameutant les folles senteurs du printemps.

epinglette

E viva lapin, la.. pin... la pinc' à linge !