Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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mercredi 28 octobre 2009

Le rire de l'horizon

Je ne sais pas grand chose du poète Maurice Fombeure, découvert il y a peu, attirée par les titres de ses recueils. A dos d'oiseau, A pas de souris, Poussière de silence ou encore A chat petit, autant dire que je ne résiste pas. Bonheur de cette écriture limpide, fraîche et profonde, de cet attachement au terroir, à la campagne poitevine où il est né et a vécu, de cette simplicité de trouvère emportée par un souffle lyrique, entre gaieté et tristesse... De source bien informée, ce serait lui l'auteur de l'expression c'est en lisant qu'on devient liseron, sur laquelle tant d'auteurs ont rebondi et qui m'a toujours enchantée. Sous ses mots, Maurice Fombeure esquisse l'ombre d'un chat sur l'herbe, l'espoir des marins qui vont à la pêche quand la lune est en berne, la fluidité des truites en robe fauve, ballerines du silence nageant entre les arbres, la douceur des soirs aux rondeurs de châtaigne. Parsemant ses vers de quelques batraciennes présences, sortilèges d'enfance, les grenouilles chantres des songes nageant au fil de la lune, les crapauds qui chantent depuis le fond des temps. Et d'oiseaux d'étoiles couverts.

Je ris avec tes yeux, cher oiseleur des larmes...

cels

Ciel avec oiseaux, étude de Jean-Michel Cels (1842)

Partir

Mourir sans boire entre les courants d'air,
C'est le destin des dromadaires.
Artillerie des rires, coutellerie des astres,
Ramures des nuages. Je traîne mon amour à l'ombre de tes yeux.
Et mon coeur bat comme un tambour ;
Mon âme est sourde, mes doigts sont gourds,
Je bégaye comme un vieux.
Mais je voudrais partir avec toi
A l'heure où fument les toits.
Une seule étoile monte sur la marée du gazon
Tu es une femme au bord de la mer
Du sommeil ou de la mort,
Entre les forêts frémissantes et le rire de l'horizon.
Partir à cette heure en aéroplane
Ou bien à dos d'âne - comme tu voudras -
Mon bras sur ton bras, les cheveux aux yeux
Et le coeur au vent.
Partir pour Beyrouth ou pour la Norvège
Où se fanent les neiges
Moins blanches que tes bras,
Pour l'Orient rose et rose et noir.
Revenir le soir par les gares, les villes roulées dans la brume
A l'heure où les lampes s'allument
Le long de l'éternité -
- Mais je reste dans la cage de ce bois de sapins.

Maurice Fombeure
Fontaines du temps perdu in Silences sur le toit
A dos d'oiseau - Poésie / Gallimard

samedi 24 octobre 2009

L'ombre des bêtes


rien

Parfois, quand je marche dans les bois, je m'invente une rencontre : supposons me dis-je qu'aux détours d'un sentier forestier, une étrange créature m'accoste. Une sorte de génie, mi-humain mi-chèvre, avec des oreilles pointues, un regard plissé et intense, emmitouflé d'un long cache-poussière en cuir fauve rapiécé, appuyé sur une canne fourchue, portant un grelot au poignet et un carquois à l'épaule. Il se mettrait à me parler, il me dirait : moi je sais plein de choses sur toi, et aujourd'hui si tu veux continuer ta route, il faut que tu me dises quels sont les regrets de ta vie.
Là je renâcle un peu, je n'ai pas vraiment envie de me pencher sur ce problème. Déjà les regrets et les remords forment dans ma tête une histoire bien embrouillée. Et puis, ce qui est fait est fait, je n'aime pas penser que je puisse regretter quoi que ce soit.
Mais la créature attend et elle n'est pas commode. Elle va me filer un coup de sabot si je ne lui réponds pas.
Alors, savez-vous ce que je lui raconte, un geste que je n'ai pas accompli qui régulièrement me revient ? Nous étions en Ardèche, mon greffe Tatanka, fringant parigot débarqué pour la première fois de son cinquième étage, découvrait la liberté, les courses en pleine nature, et chassait voluptueusement. Accoudé dans l'herbe rase sur le terre-plein derrière la maison, il terrorisait un mulot à nonchalants coups de patte acérés. Je me suis dirigée vers lui pour récupérer la bestiole, la relâcher plus loin. Quand je me suis aperçue qu'une des pattes arrières avait déjà été croquée, j'ai hésité, j'ai laissé faire, il a été dévoré. Souvent je me demande si ce mulot n'aurait pourtant pas préféré vivre, même avec une patte un peu grignotée.
Les voilà mes regrets, ceux qui me sont douloureux. Des animaux que je n'ai pas préservés. Qui par mon indifférence, mon incapacité, ma bêtise, sont morts. Ce bébé chauve-souris que je n'ai pas su nourrir correctement, cet oisillon tombé du nid que je ne suis pas arrivée à déposer en un endroit sûr où les parents auraient pu continuer à le nourrir, cette hirondelle que j'ai enfermée dans le garage sans l'avoir repérée, cette merlette qui s'est cassé le cou contre la baie vitrée, ce chat roux fracassé par une voiture et abandonné sous une pluie glaciale, ramassé en pleine nuit mais que le vétérinaire n'a pas pu sauver.
Je pense à eux, fragments de plomb sous le cœur. Ceux que j'ai protégés m'apaisent mais ne compensent pas.
Je ne sais encore de quel lieu de mon enfance, de quel manque, de quelle détresse ou de quelle rage, viennent mon identification animale, et cette angoisse déferlante qui m'engloutit quand une bête souffre ou meure. Même la plus petite. Ni pourquoi trop de place en moi reste encore prise par ceux qui sont morts, bêtes et gens. Même ceux que je ne connais pas. Mais je commence sans doute à l'entrevoir. Peut-être.


Illustration de Claudine et Roland Sabatier in La Grande Encyclopédie des Lutins de Pierre Dubois

dimanche 30 août 2009

D'août à septembre

Hier, j'ai pris le petit chemin qui longe le côté des maisons. D'abord la nôtre et son long mur chapeauté de tuiles plates. Ensuite, après le saut-de-loup bordé d'arbustes où les chats se guettent en embuscade, celle du premier voisin qui, tous les matins, pratique dix minutes réglementaires de tronçonnage en sifflant. Enfin la dernière maison et sa grande pelouse, deux jeunes enfants nouvellement arrivés jouaient près de l'allée et deux chiens blancs aux babines roses et noires se sont jetés contre la clôture en grondant. Après, ce sont les chaumes de part et d'autre, jaunes, desséchés, piquants. Il faisait doux, le ciel était limpide. Plus loin, au détour du chemin, les nains de jardin sur les fontaines de la maison neuve, et le toit de chaume d'une maison autrefois abandonnée sur lequel poussent des iris et dont le jardin embroussaillé nous plaisait. De l'autre côté, la vieille ferme, la pâture où quelques moutons m'ont suivie d'un long regard entre les espacements des pommiers, la grange aux briques usées. J'ai traversé la grande rue, j'ai aperçu la mairie qui ressemble à une maison de poupée. Contre elle, le cimetière. Je n'y vais jamais. Quand je passe à proximité, je regarde en l'air. Aux premiers temps, dans l'hébétude, je me racontais que c'était là que tu habitais à présent, très vite j'ai cessé de t'imaginer dans ce carré de stèles roides. J'avais suivi le petit chemin pour évoquer tranquillement tes anniversaires, ce que nous avions fait ces jours là, ce que nous nous étions dit. Et c'est ta mort qui m'est venue. Les dates sont si proches à des années de différence.

De l'enterrement, je me souviens des dérèglements, ces notes dissonantes qui crevaient le brouillard. Je savais bien que tu étais mort, j'avais senti tes paupières fermées sur les orbites qui se creusaient, j'avais vu les cernes bleus qui se dessinaient sous la blancheur fine de ta peau, je savais ton long corps étendu bloqué dans une immobilité froide entre les planches. Mais j'étais dans l'effarement d'une incroyable vérité que je ne pouvais concevoir, dans la sensation persistante du décalage, je croyais sans cesse que tu allais te dresser dans l'éclat d'un rire, tout heureux d'un jeu qui m'aurait juste effrayée pour de faux. Il y avait le trop grand cercueil qui ne pouvait pas descendre les escaliers autrement que debout, il y a eu la tombe récalcitrante qui n'était pas prête quand le cortège est arrivé car l'obstacle d'un rocher empêchait de creuser assez profond, il fallait dynamiter, le cantonnier du village n'avait pas eu le temps. Et ton connard de frère qui voulait absolument que la fosse soit maçonnée comme si cette dérisoire armure de béton pouvait te préserver de l'inéluctable délabrement. Finalement tu avais été entreposé en un séjour temporaire et, quelques jours plus tard, enterré contre la pierre éventrée. Une amie m'avait glissé de ne pas m'en inquiéter : ton esprit voyageait tant, m'avait-elle dit, que tu apprécierais le vagabondage. C'était vrai. Il n'y avait ni curé ni fleurs. Je n'ai pas lu le poème que j'aurais aimé lire pour toi. Tes amis n'osaient pas parler puisque je ne disais rien. Ta famille tissait déjà sa sordide toile. Je me souviens que je ne pleurais pas, que je ne ressentais pas alors l'étendue foudroyante de la douleur. J'attendais la solitude pour être plus près de toi. Je tenais debout, stupéfaite, tandis qu'une partie de moi avait été coupée net, irrémédiablement, et brutalement jetée en terre. L'herbe dans le jardin était verte et très haute. C'était la mi-septembre mais il y avait toujours, au cœur des bordures, des fleurs vivantes qui jaillissaient. On se serait crû au printemps. On entendait bêler les moutons de la ferme. Les hirondelles étaient encore là. A présent, elles se rassemblent déjà sur les fils.

Le temps passe, souvent immobile. Je m'arrange avec la vie. Parfois j'aime ailleurs. Une fidélité inchangée demeure. Depuis que tu es parti, tu ne m'as pas quittée.

jeudi 28 mai 2009

De l'avantage de vivre avec des greffiers


chatciel

J'ai toujours imaginé, en ce qui me concerne, que le meilleur des enterrements serait d'être mangée par mes chats. Je dis ça parce que j'entends régulièrement la remarque que je vis seule dans une grande maison loin de tout. Et que, outre que je dois me dépatouiller moi-même des tuiles qui pourraient me tomber sur la tête - merci, ça va, je m'en sors que je pense tout de suite, même si je ne sais toujours pas changer une roue, m'en fous - il se pourrait qu'un jour je me casse la tête dans mon escalier ou que je claque d'un infarctus. Et couic, ni vu ni connu, je végète morte pendant des nuits.
Et alors là, un grand sourire intérieur me saisit en douce. Parce que je me dis : chouette, au moins je meurs d'un coup, sur place, car comme tout le monde rien ne me fait plus peur que de devoir me soumettre à la médecine pour sauver ma peau. Et mieux : chouette, mes greffiers vont me grignoter, j'espère qu'ils ne vont pas se gêner, j'espère que j'aurai bon goût, j'espère que comme ça ils pourront attendre les secours. Je ne l'ai jamais répondu à personne, je crains la camisole. Mais sérieusement, c'est une pensée réjouissante. Sauf si je ne fais que me casser une jambe, bien sûr !

Dessin de Selçuk in Regards de chats

mercredi 8 avril 2009

Elle voyage en solitaire

Je me la coulais douce sur l'arrière du peloton
Au risque de me retrouver décrochée sur une brusque accélération des poissons-pilotes
Et maintenant avec mes mollets brûlants de trop plein de vodka, j'essaie de remonter vers la tête
Fugue menue comme un souffle d'enfant
Je n'étais pas inscrite dans cette course
Et c'est clandestinement que je m'y suis glissée
Faut-il croire aux empoignades de la vie
Quand déferlent sans fin les plages du passé ?

O Naciketas, n'interroge pas plus avant sur la mort
O Naciketas, ne cherche pas à en savoir davantage sur la mort
O Naciketas, ne cherche pas davantage ce qu'est la mort


Remember... once upon a time we were happy



(huhu Valérie, merci pour la combine de la zique !!)

vendredi 16 janvier 2009

J'aspire à tant de rien

Je n'écris pas beaucoup. Je ne suis pas tellement ici. Je remue là-bas des terres enfouies.
J'entends les éclats sanglants des missiles sur Gaza. Je sens les corps qui se broient. Je ne sais pas quoi faire. Je ne sais pas vers quoi tourner mes pensées quand vient le soir. Je lis les poètes. De Norge à Michaux, ne luit qu'un petit pas. Je les vois qui se côtoient dans la tiédeur des rayons de bois. Puis je les serre tout contre moi près de Desnos, pour la nuit.
Qui laisse une trace laisse une plaie, a-t-il dit. Comment s'effacent un jour les traces ?

Emportez-moi

Emportez-moi dans une caravelle,
Dans une vieille et douce caravelle,
Dans l'étrave, ou si l'on veut, dans l'écume,
Et perdez-moi, au loin, au loin.

Dans l'attelage d'un autre âge,
Dans le velours trompeur de la neige,
Dans l'haleine de quelques chiens réunis,
Dans la troupe exténuée des feuilles mortes.

Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,
Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent,
Sur les tapis des paumes et leur sourire,
Dans les corridors des os longs et des articulations.

Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi.

Henri Michaux, extrait de Mes Propriétés (1929)



samedi 8 novembre 2008

Mon coeur le soir

Quelqu'un t'a quitté à la croix des chemins, et tu regardes longuement en arrière. Pas argentés dans l'ombre des petits pommiers rabougris. Pourpre, l'éclat du fruit dans les branchages noirs, et dans l'herbe mue le serpent. O ! l'obscurité; la sueur qui paraît sur le front glacé et les rêves tristes dans le vin, à l'auberge de village sous les poutres noires de fumée. Toi, encore lieu sauvage, dont la magie change en îles roses les nuées brunes du tabac et qui tire des profondeurs le cri sauvage d'un griffon, quand il chasse autour de noirs écueils au milieu de la mer, de la tempête, de la glace. Toi, métal vert et visage de feu au-dedans, qui veut partir et chanter les temps sombres de la colline aux ossements et la chute flamboyante de l'ange. O ! désespoir, qui avec un cri muet tombe à genoux.

Un mort te visite. De son cœur s'épanche le sang que lui-même a fait couler, et dans le sourcil noir niche un instant indicible; sombre rencontre. Toi — une lune pourpre, quand l'autre apparaît dans l'ombre verte de l'olivier. Le suit une nuit impérissable.

Georg Trakl - Métamorphose du Mal (extrait) in Sébastien en Rêve

Né en 1887, le poète autrichien Georg Trakl est mort une nuit du 3 novembre 1914, à 27 ans. Paralysie cardiaque due à l'absorption d’une trop forte dose de cocaïne. Les autorités de l'hôpital militaire concluent à un suicide. Overdose de désespoir, overdose de la boucherie de Grodek, overdose des tranchées de l'horreur, overdose des corps déchiquetés dans la boue des matins de cendre. Il est tombé une obscurité de pierre écrivait-il, ne supportant plus de voir le monde se briser en deux.

Une étincelle de joie pure et l'on serait préservé songeait-il aussi. Juste un peu d'amour sans doute.

Qui peut-il avoir été ? s'interrogeait Rilke. Personne ne le saura. Mais Georg Trakl, qui disait de lui je suis à moitié né, je suis complètement mort, aimait entendre les oiseaux.


Le titre Mon coeur le soir est emprunté à un autre poème de Georg Trakl

dimanche 24 août 2008

As tears go by

24 août. Je ne sais pas si je devrais penser qu'il s'agit d'un bon jour. Comment le saurais-je ? De la fin août à la mi-septembre, comme je refuse de me souvenir précisément, comme les deux bornes de ta vie sont trop proches l'une de l'autre, le temps s'emmêle. Cette année particulièrement. Cette année est certainement une date clé, un chiffre rond. Si je réfléchissais, je le saurais, mais je veux toujours que les signes me demeurent illisibles. C'est tellement étonnant de me dire que je deviens plus vieille que toi alors que j'étais plus jeune. Que finalement maintenant tu seras toujours plus jeune que moi. Tellement étonnant de voir tes objets et tes livres qui continuent à te survivre. Tu écoutais beaucoup les anciens albums de Marianne Faithfull les derniers temps, du temps où sa voix ne s'était pas encore brisée. Je ne suis jamais jamais arrivée à me souvenir de la chanson que tu remettais sans cesse sur la platine, celle des Stones ou celle des Beatles ? Les années pour toi ne veulent plus rien dire, ton âge est pour toujours fixé, mais c'est ton anniversaire Sevi.


(les commentaires sont fermés, juste parce que je ne me sens pas ni d'inviter à commenter, ni de répondre)

mardi 19 août 2008

Que n'ai-je ?

Comme si le temps souffrait d'un rétrécissement
D'une sclérose bien digne d'une matière organique
Brutalement, toute une vie cristallise
Les jours mènent à une lente agonie
Tout est pareillement dérisoire dans la lumière crue
Le monde ? Un écorché ?
Le paysage est grotesque et les corps grimaçants
Je n'attends rien sans pouvoir m'empêcher d'espérer


dimanche 10 août 2008

Tonight

Quand on est mort, on s'amuse
On se promène dans la tête des gens
Il me l'a dit cette nuit
J'aime bien qu'il se promène