Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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mardi 26 janvier 2010

J'irai par les forêts... #1

Je voudrais m'enfouir dans le sanctuaire d'une forêt. Je voudrais redevenir toute petite au pied d'un tronc immense, levant les yeux sur des branches dressées vers le ciel épanouies en aérien bosquet. Je voudrais fouler le tissu élastique d'un tapis tissé d'humus et d'écailles semé de racines, humer à plein cœur des senteurs d'âcres ténèbres et de vertes feuillées, sentir battre sous mes doigts de rugueuses écorces, fendre l'écran des branches et des feuilles enchevêtrées en de vivantes lianes. Je voudrais me perdre dans une forêt, traverser l'épaisseur des futaies, rejaillir transformée à l'orée des plaines, emplie du désir de vivre.
Alors, j'ai mis mes pas dans les pas des écrivains [1] partis à la rencontre des forêts du temps perdu... Fangorn, Brocéliande, Athshe, Amazonie... Forêt douce, forêt dévorante, forêt vierge, forêt profonde où coulent les secrets...

Me voilà dans les traces de Henri Michaux passant avec lui les frontières d'une botanique imaginaire. Etrangeté d'une forêt probablement située entre l'Équateur et la Grande Garabagne, dans un Ailleurs végétal où les arbres, s'évadant des contraintes de leur règne, sont devenus autres. Extraordinaires mutants dépourvus de feuilles, ils vivent intensément leur vie singulière, expérimentant de puissants pouvoirs mimétiques, déployant de curieux appendices, tranquilles ou affamés, agressifs ou rieurs. En cette forêt des métamorphoses, façonnée par les désirs de l'instant, tout est mouvements et changements, reptations inquiétantes et bourgeonnements joyeux...

Dans ce pays, il n'y a pas de feuilles. J'ai parcouru plusieurs forêts. Les arbres paraissent morts. Erreur. Ils vivent. Mais ils n'ont pas de feuilles.
La plupart, avec un tronc très dur, vous ont partout des appendices minces comme des peaux. Les Barimes semblables à des spectres, tout entiers couverts de ces voiles végétaux ; on les soulève, on veut voir la personne cachée. Non, dessous ce n'est qu'un tronc.
Il y a aussi, dans la forêt de Ravgor, de tout petits arbres trapus et creux et sans branches qui ressemblent à des paniers.
Les Karrets droits jusqu'à la hauteur de cinq ou six mètres, là tout à coup obliquent, pointent et vous partent en espadons contre les voisins.
D'autres avec de grandes branches dansantes, souples comme tout, serpentines.
D'autres avec de courts rameaux fermes et tout en fourchettes.
.../...
D'autres qui se tendent sous la pluie comme des courroies et grincent ; on se croirait dans une forêt en cuir.
Les arbres à chapelets, et les arbres à relais.
Les arbres à boules terminales creuses, munies de deux rubans. Par grand vent étaient emportées ces boules, et volaient, ou plutôt flottaient lentement, semblables à des poissons, des poissons qui vont enfin regagner la rivière après un voyage pénible, mais le vent les chassait et elles allaient s'empaler sur les arbres à fourchettes, ou roulaient à terre par centaines, formant un immense plancher de billes, se bousculant et comme rieuses.


bialobrzeski.jpg

Les Badèges ont des racines grimpantes. Une racine sort tout à coup, vient s'appuyer contre une branche d'un air décidé, l'air d'une monstrueuse carotte.
.../...
L'arbre le plus agréable, c'est le Vibon. L'arbre à laine. On voudrait vivre dans sa couronne. Quantité innombrable de rameaux ont ses branches, et chacune secrète une antenne de laine, si bien qu'il y a là une grosse tête laineuse. c'est le Bouddha de la forêt. Mais il arrive que les Balicolica (ce sont des oiseaux) y viennent habiter. Ils crottent partout. Alors c'est une odeur infecte qui se forme là, et il faut brûler l'arbre.
L'arbre à baleines de parapluie ; d'autres tout en lamelles, si vous y donnez un coup fort, tombent en s'ouvrant comme un paquet de cartes.
.../...
Les Romans, sans aucune hauteur, à peine la couronne sort de terre, ça leur suffit, mais larges... larges.
Parfois, vous ne voyez que plaines et c'est une forêt, une forêt de Romans. Les branches reposent sur le sol, allongées comme des serpents, les plus jeunes on peut les voir avancer, et on les entend si le sol est sablonneux et sec.
Dans les branches en cerceaux des Ricoites, les singes passent et sautent continuellement.
.../...


Texte : Notes de Botanique de Henri Michaux dans Mes propriétés (extraits) in La nuit remue, chez Poésie/Gallimard
Illustration : Paradise Now de Peter Bialobrzeski (son site)

Notes

[1] J'ai l'intention de démarrer une petite série présentant des textes que j'aime sur la forêt, la rencontre entre la forêt et l'eau. Si par hasard vous avez dans vos boites à images de quoi les illustrer et que le jeu vous tente, merci de me contacter ou de vous signaler en commentaire. Le prochain texte concernera certainement l'Orénoquie luxuriante de Alejo Carpentier.

dimanche 15 novembre 2009

A l'oeil qui perd une larme

En ce temps-là, je me perdais à perte de vue dans cet horizon que tenaient deux bras.

(La veille du départ, le voyageur regarde en arrière,
c'est comme s'il perdait courage.)

Semblable à la nature, semblable à la nature, semblable à la nature,
A la nature, à la nature, à la nature,
Semblable au duvet,
Semblable à la pensée,
Et semblable aussi en quelque manière au globe de la terre,
Semblable à l'erreur, à la douceur et à la cruauté,
A ce qui n'est pas vrai, n'arrête pas, a la tête d'un clou enfoncé,
Au sommeil qui vous reprend d'autant plus qu'on s'est occupé ailleurs,
A une chanson en langue étrangère,
A une dent qui souffre et reste vigilante,
A l'araucaria qui étend ses branches dans un patio,
Et qui forme son harmonie sans présenter ses comptes et ne fait pas le critique d'art,
A la poussière qu'il y a en été, à un malade qui tremble,
A l'oeil qui perd une larme et se lave ainsi,
A des nuages qui se superposent, rétrécissent l'horizon mais font penser au ciel.
Aux lueurs d'une gare la nuit, quand on arrive, quand on ne sait pas s'il y a encore des trains.
Au mot Hindou, pour celui qui n'alla jamais où l'on en trouve dans toutes les rues.
A ce qu'on raconte de la mort,
A une voile dans le Pacifique,
A une poule sous une feuille de bananier, une après-midi qu'il pleut,
A la caresse d'une grande fatigue, à une promesse de longue échéance,
Au mouvement qu'il y a dans un nid de fourmis,
A une aile de condor quand l'autre aile est déjà au versant opposé de la montagne,
A des mélanges,
A la moelle en même temps qu'au mensonge,
A un jeune bambou en même temps qu'au tigre qui écrase le jeune bambou.
Semblable à moi enfin,
Et plus encore à ce qui n'est pas moi.
By, toi qui étais ma By.....

Henri Michaux

Souvenirs, Ecuador


mercredi 28 octobre 2009

Le rire de l'horizon

Je ne sais pas grand chose du poète Maurice Fombeure, découvert il y a peu, attirée par les titres de ses recueils. A dos d'oiseau, A pas de souris, Poussière de silence ou encore A chat petit, autant dire que je ne résiste pas. Bonheur de cette écriture limpide, fraîche et profonde, de cet attachement au terroir, à la campagne poitevine où il est né et a vécu, de cette simplicité de trouvère emportée par un souffle lyrique, entre gaieté et tristesse... De source bien informée, ce serait lui l'auteur de l'expression c'est en lisant qu'on devient liseron, sur laquelle tant d'auteurs ont rebondi et qui m'a toujours enchantée. Sous ses mots, Maurice Fombeure esquisse l'ombre d'un chat sur l'herbe, l'espoir des marins qui vont à la pêche quand la lune est en berne, la fluidité des truites en robe fauve, ballerines du silence nageant entre les arbres, la douceur des soirs aux rondeurs de châtaigne. Parsemant ses vers de quelques batraciennes présences, sortilèges d'enfance, les grenouilles chantres des songes nageant au fil de la lune, les crapauds qui chantent depuis le fond des temps. Et d'oiseaux d'étoiles couverts.

Je ris avec tes yeux, cher oiseleur des larmes...

cels

Ciel avec oiseaux, étude de Jean-Michel Cels (1842)

Partir

Mourir sans boire entre les courants d'air,
C'est le destin des dromadaires.
Artillerie des rires, coutellerie des astres,
Ramures des nuages. Je traîne mon amour à l'ombre de tes yeux.
Et mon coeur bat comme un tambour ;
Mon âme est sourde, mes doigts sont gourds,
Je bégaye comme un vieux.
Mais je voudrais partir avec toi
A l'heure où fument les toits.
Une seule étoile monte sur la marée du gazon
Tu es une femme au bord de la mer
Du sommeil ou de la mort,
Entre les forêts frémissantes et le rire de l'horizon.
Partir à cette heure en aéroplane
Ou bien à dos d'âne - comme tu voudras -
Mon bras sur ton bras, les cheveux aux yeux
Et le coeur au vent.
Partir pour Beyrouth ou pour la Norvège
Où se fanent les neiges
Moins blanches que tes bras,
Pour l'Orient rose et rose et noir.
Revenir le soir par les gares, les villes roulées dans la brume
A l'heure où les lampes s'allument
Le long de l'éternité -
- Mais je reste dans la cage de ce bois de sapins.

Maurice Fombeure
Fontaines du temps perdu in Silences sur le toit
A dos d'oiseau - Poésie / Gallimard

dimanche 4 octobre 2009

Promenons-nous dans les bois

J'avais un tel besoin de voir la mer que j'ai filé d'un coup l'autre matin, cap sur Dieppe. Je retourne encore à Varengeville, ce coin de campagne normande qui tombe dans la mer, toujours attirée par les jeux changeants de la lumière, l'à-pic des falaises, la beauté elfique des chemins bordés de hauts talus herbus, la quiétude des maisons de pierres derrière l'opulence des jardins ou le foisonnement des hortensias, la sérénité du cimetière marin où repose Georges Braque en surplomb du gouffre bleu.

Et le bois des Moutiers dont je crois bien être amoureuse. Il y a un siècle cette grande valleuse ouverte sur la mer était un pré où paissaient les vaches. La passion d'un homme a fait surgir des pâtures un site hors du commun, bâtissant une maison de toute beauté dans le plus pur style Art and Crafts, alignant en harmonie avec l'architecture quelques rigoureux jardins anglais aux mixed-borders échevelées, et surtout plantant en un bois extraordinaire des milliers d'arbres et arbustes, des essences rares, parfois inconnues en ces terres : magnolias de Chine, azalées de Turquie, rhododendrons de l’Himalaya, et aussi cèdres de l'Atlas, hêtres, pins, bambous, hortensias... Profitant du sol acide et au fil du temps, de vivants monstres bénéfiques ont pris leur essor, atteignant des dimensions exceptionnelles. Je garde précieusement cette vision des rhododendrons devenus arbres, immense et éclatante barrière de plus de quinze mètres de haut. C'est bien ce bois au charme intense qui m'entraîne vers Varengeville. Je m'y promène, le coeur battant et apaisé, éprouvant au détour de chaque clairière l'émotion sans cesse renouvelée de la découverte, ne sachant plus où je suis, probablement transportée sur les luxuriantes pentes de quelque lointain Eldorado, à la fois oublieuse du monde et si profondément attachée à la nature, perdue et retrouvée.

Grande première, je mets quelques photos, mais j'ai entre autres raté le bois (je fais les photos sans rien voir ou presque puisque l'écran numérique noircit à la lumière, je ne sais pas retoucher, puis pas moyen de m'habituer à ne pas pouvoir coller mon oeil dans l'objectif ni régler moi-même la netteté, suis un dinosaure de la photo... un de ces quatre, je m'équipe). Quelques photos plus inspirées ici et .


mer_bleue

La mer bleue de bleu à Varengeville sur Mer


plage

Une plage de Varengeville sous les falaises


vaches

Les vaches normandes (ouvrez l'oeil) bien en-dessous du cimetière marin


bois

L'approche du bois des Moutiers


bois

Un petit aperçu du bois des Moutiers


bois

Un autre aperçu du bois des Moutiers


gunnera

Les gunneras géants du bois des Moutiers


feuille_gunnera

Une immense feuille de gunnera, j'adore cette plante


hortensias.JPG

De somptueux massifs d'hortensias surgissant dans le bois


hortensia_mauve.JPG

Une fleur mauve d'hortensia (et une toute verte à côté)



Créé à partir de 1898 par Guillaume Mallet, qui a fait appel à l'architecte Edwin Lutyens et à la paysagiste Gertrude Jekyll, toujours entretenu par la famille Mallet qui en est le seul mécène, le Bois des Moutiers est aujourd'hui en difficulté financière. Il a malheureusement été mis en vente et rien ne dit qu'il continuera à être ouvert au public comme les Mallet l'ont toujours fait. A quand un classement par les Affaires Culturelles pour ce lieu magique et unique ?

jeudi 24 septembre 2009

J'aime les fragments


anhui

Huangshan Mountains, Anhui, China, de Michael Kenna


J'étais au sommet du plateau, à cet endroit précis où la ligne de la terre rejoint le ciel dans la lumière déchirante de l'automne. A la croisée d'un impossible commencement, j'écoutais en moi quelque chose qui cogne. Coups feutrés qui tâtonnent et s'évanouissent. Je me sentais si loin de tout, si complétement étrangère. J'essayais de m'envoler couchée sur le paysage. Eprouvant de chaque particule de mon corps les couleurs, les formes, les branches mortes, les feuilles rousses, la ligne incertaine de la route, où parfois cheminent lentement un tracteur, une motocyclette miniature sur laquelle je voudrais être pour regarder l'autre face du monde. Cette impossible folie d'y être et de n'y être pas, d'être ici et là-bas. Les yeux croisés sur les cris des busards. Les oreilles envahies par le bourdonnement des herbes, les milles friselis de l'air rayé de tant d'efforts minuscules. L'étranglement soudain du cœur. Je veux me perdre dans l'instant. Enfiler les secondes comme des perles étincelantes dans le crissement de l'éternité.

Le site du photographe Michael Kenna ici

mardi 9 juin 2009

Allo la Terre ?

Le film Home distribué à grande échelle me laisse un vrai malaise. Je l'ai survolé d'un oeil rendu nauséeux par les travellings qui distordaient chaque plan, et d'une oreille écoeurée par le sirop qui l'enrobait.

C'est vrai, je ne suis pas très attirée par les photos de Yann Arthus-Bertrand qui exploite sans trêve son filon des vues du ciel et livre des images aussi somptueuses que lisses, aussi virtuoses qu'abstraites. Pourtant, à l'époque où il avait encore les pieds sur terre, j'aimais ses photos de lions, vivantes et drôles. Depuis la Terre vue du ciel, sa production s'est figée en consensuelles images de calendrier.

C'est sûr, le financement du projet par l'un des plus grands groupes du luxe et par un membre du showbizz, la distribution "planétaire" m'ont mise en garde. Le greenwashing a de beaux jours devant lui. François Pinault ne se gêne d'ailleurs pas pour présenter le film comme une "opération". Quand marketing et relations publiques se tiennent par la main...

Dans Home, je n'ai vu qu'une enfilade de somptueux décors de carton-pâte, un étalage des beautés intemporelles de la planète Terre, une mise en scène de la magnificence des réalisations humaines. Tout cela vu de bien haut, de bien loin, planant à mille lieux au-dessus des réalités concrètes de la vie, des problèmes quotidiens. Des images vidées de leur sens, de leur spécificité, exploitées pour produire de belles émotions esthétiques bien calibrées. Désincarnées. Publicitaires. Dont il ne restera pas grand chose. C'est mon ressenti, il se discute. Mais j'ai d'autant plus de mal à imaginer un réel effet de sensibilisation à l'écologie que le message de fond est culpabilisant. Qu'attendre d'un discours qui manie le bâton de la responsabilité individuelle et la carotte de la bonne conscience ?

Bon, même si l'idée ne m'emballe pas, je peux concevoir que ce type de film puisse après tout ouvrir le dialogue sur l'écologie. Il reste que le parti pris esthétisant m'insupporte et me rend le film détestable. Parce que la Terre idéalisée sous de splendides atours est transformée dans Home en une Terre de carte postale, filmée sous ses angles les plus sublimes et pittoresques à grande débauche d'argent et de kérozène, offerte comme un magnifique jouet à s'approprier tranquillement. J'ai du mal à circonscrire cette impression pénible, mais, par son procédé, je ne ressens pas du tout ce film comme un hommage à la beauté menacée de la nature mais profondément comme une injure aux souffrances et au pillage qu'elle endure.

Bien sûr, Yann Arthus-Bertrand n'est pas un documentariste. Les documentaristes qui font oeuvre de réflexion n'ont malheureusement pas une manne financière à leur disposition.

A lire : le billet L'écologie vue du ciel de André Gunthert
Pour sourire (ah, ça fait du bien!) : L'interview (fausse) de Yann Arthus-Bertrand, Je suis tombé de haut

lundi 16 mars 2009

Porte-bonheur

Je fais un petit billet avec mon commentaire écrit ce matin (huhu, rien ne se perd).

Coucou à vous, merci de vos passages et de vos pensées. J'ai une telle montagne de papelards à écrire que je ne peux plus écrire ici. D'un autre côté, je n'ai rien à dire, alors ça tombe plutôt bien. :-p

Mon esprit vide et troué part en quenouille, si si ça se peut ! P'têtre que ça reviendra, que le désir reviendra, sûrement même, que cette sensation d'inutile s'estompera, et surtout que des idées me viendront en tête, un vent mauvais a tout emporté et tout emmêlé. Fatigue dans la tête, manque au cœur, travail et tout(x) ça par-dessus. Besoin de m'asseoir au bord de la mer, là-bas dans le Sud ou bien de vagabonder dans la forêt où je me dis que les primevères sauvages sont en train d'envahir les talus sans moi. Juste m'en donner le temps.

Mais sinon, je ne voulais pas du tout faire un billet de jérémiades. Parce que je sais que l'énergie refera signe.
(en plus, l'expérience me souffle qu'il suffit de crier : blog pause ! pour que hop, ça reparte)

A bientôt. Oui oui, à bientôt, pas envie de lâcher !

renardeau

Porte-bonheur de Fabrice Cahez

Portez-vous bien. Je vous embrasse et Valentine Chacureuil vous envoie des ronronnades printanières.

Faute de pouvoir pour l'instant courir les bois, je flâne chez le photographe animalier Fabrice Cahez, ici. Et là-bas, je sens que je continue de vivre car tout simplement je vibre et je m'émerveille.

mardi 3 février 2009

Poolamazoonee

Je croyais que nous étions dans ce monde pour l'éternité. Mais d'aucuns pensaient que cela avait assez duré. Enfant, les animaux, les insectes, les étendues cachées de la brousse me fascinaient. Je n'aimais pas les boites ni les portes fermées, mais j'aimais bien les cabanes et les niches. Je me demandais ce que l'on éprouvait à vivre là-dedans, yeux mis-clos, tête alanguie, pattes légèrement étendues dépassant le seuil. Je me souviens un après-midi m'être installée à croupetons dans la niche du chien du village, qui me regardait, interrogateur amical. C'était bien, comme un songe enveloppant de sécurité. Kpan m'a demandé doucement de sortir et m'a ramenée à la maison. J'adorais entrer dans les trous, me cacher dans les arbres, faire des tunnels dans les hautes herbes. Je passais du temps devant les cabanes à lapin. J'étais tellement étonnée de penser, comme on me l'avait dit, que la mère lapin arrachait les poils de son ventre pour faire un nid, j'observais avidement les courtes chenilles à peau laiteuse, béates enfouies dans ce duveteux édredon qui respirait. J'ai toujours aimé les lapins. Un jour, j'ai vu courir un canard sans tête. Je ne sais plus si je l'ai vraiment vu ou si on me l'a raconté, je me bouchais les yeux et les oreilles quand un boy égorgeait une volaille, mais le souvenir est comme un rêve tenace. Je voyais les oiseaux mouche tournoyer dans les corolles des fleurs, planant, immobiles, à une vitesse folle. Certaines fleurs, semblait-il, étaient carnivores, j'attendais le coup de rasoir au cœur des pétales. Il y avait tant de chauve-souris dans la cave, je tirais la porte derrière moi, je guettais leur présence secrète, ces minuscules froissements tendus dans le noir, c'est sans doute là que j'ai commencé à les aimer, même si j'en avais un peu peur. Amour et peur, est-ce que cela ne va pas ensemble ? Près du puits, venait la grande salamandre à crête que mon frère tentait d'apprivoiser, il n'y est jamais arrivé et je m'en réjouissais, je voulais la voir plonger filant vers les profondeurs, anguille sombre dont les taches jaunes se fluidifiaient peu à peu. Il y avait un arbre qui ressemblait vaguement à un figuier dont le suc brûlait irrémédiablement les yeux mais dont les feuilles faisaient le délice des chèvres. Il n'y avait pas de chèvres, mais j'avais toujours peur que mon ânon aille s'y frotter, je faisais toujours un détour quand j'étais avec lui espérant ainsi qu'ils ne lieraient jamais connaissance. Un jour, j'ai trouvé un marsupial fauve accroché dans les palmes du toit. Je revois les grands yeux vides dans le froncement du masque triangulaire, la démarche chaloupée et les mouvements lents de peluche sauvage qui l'agrippaient à la brousse quand je l'ai relâché. Je partais des journées entières garder les moutons avec mon copain Natole, j'ai vu naître les agneaux. Naître aussi les chatons gluants, que la mère chatte réchauffait de vigoureux coups de langue. Je dormais avec les chats. Toujours.

mardi 13 janvier 2009

La florette des minous

La greffière Valentine rêve et Norge, le bel escogriffe à la mistenflute visite ses songes. Gare au réveil, son appétit de vivre sera dévorant ! Comment résister au poète qui vivait à profondes gorgées, buvant le temps, buvant tout l'air du temps, et tout le vin qui coule dans le temps ? Qui disait que les mots, ils sont comme les enfants, les mots : ils ont besoin de jouer quand ils sont jeunes. Ce grand fricasseur magicien, tendre et cruel comme un chat. Norge, qui embrassait la vie sous toutes ses formes.

La Faune

Et toi, que manges-tu, grouillant ?
- Je mange le velu qui digère le
pulpeux qui ronge le rampant.

Et toi, rampant, que manges-tu ?
- Je dévore le trottinant, qui bâfre
l'ailé qui croque le flottant.

Et toi, flottant, que manges-tu ?
- J'engloutis le vulveux qui suce
le ventru qui mâche le sautillant.

Et toi, sautillant, que manges-tu ?
- Je happe le gazouillant qui gobe
le bigarré qui égorge le galopant.

Est-il bon, chers mangeurs, est-t-il
bon, le goût du sang?
-Doux, doux! tu ne sauras jamais
comme il est doux, herbivore!

Géo Norge in Famines (1950)



Le titre est un vers du poème Minoiselle - La langue verte

jeudi 4 septembre 2008

My loneliness

Je marche dans la forêt. Tous les jours. Je pars en fin d'après-midi et vais à grande allure au hasard des sentiers que je rencontre. En de nombreux endroits, les bois sont des ronciers qui voudraient m'empêcher de passer. A d'autres, ils s'entrouvrent sur les champs, ou bien ce sont les champs qui montent doucement jusqu'à eux. Les parcelles de chaumes blonds, pas encore ensemencées, irrégulièrement découpées et ondulées sont bordées de chênes, de hêtres, de charmes et de taillis. Mon œil voudrait capturer des instants de journée, isoler des bribes de paysage, mon désir d'avoir un vrai appareil photo se renforce. L'autre jour, j'ai vu trois moutons qui dormaient dans un pré, et l'herbe rase était ponctuée de plusieurs chats assoupis qui dressaient leurs oreilles. Sinon je ne rencontre jamais personne. D'humain je veux dire. Les bois, les champs sont déserts, seule la vie animale et végétale palpite. Je ramasse des plumes, je mange des mûres, je me laisse griffer par les épineux, mouiller par les fougères humides. Et je marche.

C'est étrange comme, quand le corps est pris dans le déroulé des enjambées, les pensées s'abandonnent ou se resserrent. Arpentant, je tire des plans de quatre sous, je décrochète l'hameçon des angoisses, je fatigue la colère. Je ne sais pas me satisfaire d'une relation qui se rêve sans vouloir qu'elle se vive. Je ne suis pas capable d'aimer quelqu'un qui a sa vie avec une autre. Il y a des histoires légères qui s'égrènent dans des éclats de rire, sans promesse de lien, et qui n'en ont nul besoin. Il y a des attachements autres qui ne s'accommodent pas de la clandestinité. Sous les mots fous qui étaient dits les dés étaient pipés. Je ne voulais pas le savoir mais le présent bien rangé nous a rattrapés. Bien sûr que rien n'est possible. Je n'ai pas de place. Ou ce serait une place engouffrée de trop de douleur, de solitude, de dépendance. Il y a cette violence du silence qui s'installe, même si c'est moi aussi qui le recherche. Je marche et en marchant je me dresse à la distance. Ne reste plus que des mots qui se déboîtent comme des legos et des étreintes mordantes qui se dérobent.

Hier j'ai tellement dérivé dans un bois que je ne connaissais pas, que j'ai fini par ne plus savoir où j'étais. Je perds mes pas comme je perds mes idées parfois. Je tournais sur place, reprenant deux fois le même chemin qui ne menait nulle part sans m'en apercevoir. Le soir allait tomber. Finalement, j'ai tracé tout droit, pour déboucher en pleine terre, toujours sans rien reconnaître. Il y avait une seule présence, un paysan qui tenait un chien grondant contre lui. J'étais soulagée de le voir. Je lui ai demandé où se trouvait la route et il m'a répondu : c'est vous qui avez une Clio verte là en bas ? J'étais repérée depuis le début, moi qui me crois seule au monde dans ces espaces. Il m'a fait un bout de conduite, mais je devais me tenir un mètre derrière lui à cause de son chien dont disait-il je devais me méfier. Si je tombais dans quelque ravine écartée lors de mes escapades solitaires, je n'y resterai sans doute pas longtemps. Les champs n'ont pas leurs yeux dans leur poche. Je me suis quand même acheté une carte des bois. Mais la semaine prochaine, je devrais prendre garde, les gibecières seront de sortie avec les chiens. C'est la chasse qui commence. Je filerai bien un coup de fusil aux espérances quand elles jaillissent de ma tête comme des perdrix qui s'affaissent.