Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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mercredi 30 septembre 2009

Beau-père

Je l'aimais avec une telle force, un tel éblouissement, que je reste encore coupable de cette distance que j'ai peu à peu recherchée, de ce mur que j'ai levé entre nous.

Marié à la plus jeune soeur de ma grand-mère, la fantasque Loulou qui fût un temps entraîneuse avant de franchir à son bras la voie de la sagesse, il faisait partie de cette famille bizarre que j'avais enfant, à la fois vaste et tronquée de l'essentiel, mon père. Il était institué mon "parrain" bien que je n'ai pas été portée sur les fronts baptismaux. Ingénieur agronome, il vivait la majeure partie du temps en Côte d'Ivoire et mon amour pour lui s'auréolait de mes rêves de rencontre avec les lions, les animaux sauvages, l'envoûtement de la brousse.

Quand il venait en congé dans notre maison de Casablanca j'attendais sa venue dans la fièvre, quand il était là j'étais dans l'adoration. A 3 ou 4 ans, je ressens l'exaltation d'un de ses retours, ma grand-mère venue au parc où je jouais me disant : ton parrain est là ! combien je m'étais dépêchée le long du chemin et cette joie débordante en me jetant dans ses bras. Cet empressement dans l'amour, cette confiance et ce besoin d'un père qui me portaient.
Un jour, sa femme Loulou disparue, ma mère, mon frère et moi sommes partis en vacances avec lui, traversant le détroit de Gibraltar, remontant l'Espagne jusque dans la Loire. Etonnant voyage initiatique, ma mère au volant et lui en copilote, mon frère et moi absolument insupportables, j'ai été larguée en route oubliée dans une station service, mon frère a failli se noyer, nous avons découvert la campagne française avec stupéfaction, faisant les pires bêtises en riant. Au retour, nous nous sommes envolés pour la Côte d'Ivoire. Dans une chambre d'hôtel d'Abidjan où j'ai commencé à comprendre un peu la situation, ma mère nous a demandé d'appeler dorénavant mon parrain "papa". Ils se sont mariés. J'avais 6 ans et j'avais bien voulu pour la circonstance porter une jolie robe à bretelles, moi qui ne m'habillais qu'en garçon.

J'ai vite senti que l'amour n'était pas vraiment au rendez-vous, mon père de substitution et ma mère ne s'entendaient pas. En épousant un homme bien plus âgé, qui avait une situation assurée, qui surtout vivait loin de chez elle, ma mère avait opté pour la sécurité, notre sécurité à nous les enfants. J'ai longtemps porté le poids de ce que j'entrevoyais être une sorte de sacrifice. Mais j'ai su aussi, plus tard, que ma mère tenait avant tout à nous couper de notre père resté au Maroc. Le sacrifice avait aussi ses satisfactions.
Ma mère était très belle et courtisée. Entre son divorce d'avec mon père et avant son remariage, elle a eu un vrai amoureux à Casablanca. J'ai quelques souvenirs de lui, il me plaisait beaucoup, il nous emmenait l'après-midi en décapotable dans un des clubs de la Corniche, ma mère resplendissait et, joie suprême, il obtenait toujours que l'on me prête le zèbre en peluche d'une marque d'apéritif. Mais il était jeune, Américain, et comme son mariage avec un Anglais avait tourné en déroute, ma mère a eu peur de le suivre. J'en ai toujours eu du regret, pour elle, et un peu pour moi aussi.

Mes trois années en Côte d'Ivoire, où j'ai été emportée par l'Afrique, ont été un paradis. Mon beau-père cherchait toujours à me faire plaisir, c'est grâce à lui que j'ai pu vivre avec les animaux, accompagner les troupeaux, avoir une ânesse et un ânon, vagabonder dans la brousse. Mais déjà, je sentais qu'il négligeait mon frère et cette différence faite entre nous deux me gênait, me blessait. Je ne savais pas en parler.

Quand nous sommes rentrés dans le midi de la France j'avais 9 ans, les trahisons se sont enchaînées. Ce retour définitif m'avait été présenté comme de simples vacances pour m'éviter la douleur de la séparation tant j'adorais mon pays de cœur, mais le sentiment de perte et le manque ont duré des années, je n'avais pas pu dire un vrai au-revoir aux lieux, aux amis et aux animaux que j'aimais. Puis, mon beau-père nous a adoptés mon frère et moi, le nom de mon père m'a été enlevé, j'ai dû porter son nom à lui. Je me suis éloignée, raidie dans un refus que je n'avais pas la capacité de signifier. Je ne voulais pas être prise pour sa fille. Parce qu'un fossé se creusait avec mon frère, plus âgé et moins malléable, qui ne rentrait pas dans ces tractations. Tout ce qui m'importait était de faire front avec mon frère, garder le même nom, la même histoire, la même place que lui, je ne le pouvais pas.

Une hémorragie cérébrale a alors laissé mon beau-père quasiment dément. Avec ces images de lui qui me déboussolaient. En pyjama, hirsute, jetant des billets par les fenêtres de l'appartement, désireux de m'acheter la lune alors que ma mère me faisait de grands signes de dénégation dans son dos. Enfermé dans une chambre capitonnée de l'hôpital militaire de Marseille, agité et violent, des visites qui me terrifiaient, je n'avais que 10 ans. Puis zombie presque décharné, assommé de médicaments et de sédatifs, allant du fauteuil au lit pendant 5 ans avant d'être emporté par un cancer de la gorge. Ces années là, je les ai passées en pension, la vie chez moi n'était pas facile. Ma mère tenait les rênes de la maison et s'évertuait à rendre le quotidien possible. Mais il ne fallait pas faire de bruit, ne pas contrarier mon beau-père et surtout mentir. Mentir sur les sorties, les difficultés, les problèmes, mentir pour protéger mon frère car il ne le reconnaissait plus l'accusant d'être un amant, ou ma grand-mère qu'il s'était mis à détester. Seule préservée dans cette tourmente, j'ai profondément souffert de ce traitement de faveur. Je crois bien ne jamais avoir cherché à en tirer profit. Je me demande si cette incapacité à supporter la concurrence affective qui m'a toujours poursuivie ne puiserait pas là quelques racines. Tout en le désirant, je ne me donne pas le droit d'être choisie.

Quand mon beau-père est mort, c'est mon frère qui me l'a annoncé avec précaution. J'ai eu honte car au fond de moi je n'en étais pas triste du tout et j'ai dû le cacher.

mardi 19 février 2008

Tombe la pluie

Quand le cœur bat de travers, quand l'absence suffoque et que la vie paraît si peu supportable, je m'en vais lire Cesare Pavese... Tristesse et violence entremêlées, émotion barrée de sévérité, ses mots sont un rempart à la douleur. Parce que la douleur, le romancier et poète italien, communiste et antifasciste, traducteur entre autres de Melville, Dos Passos et Joyce, il l'a côtoyée de très près.

Toujours en bascule entre le désir de se plonger dans la vie et le désir de s'en retirer, Pavese n'a jamais pu s'adapter au monde où il devait vivre, vacillant entre son présent angoissé, son passé disparu et un avenir incertain. Il y avait un vide en lui. L'absence sans doute de son père mort quand il avait 6 ans et la difficulté d'accéder au monde des adultes. L'écartèlement entre la sauvagerie douce de ses hautes collines piémontaises et la modernité agitée de la grande ville de Turin, entre la tradition ancestrale et l'avant-garde intellectuelle. Il était d'une sensibilité exacerbée que tout blessait, tels ceux, écrit Dominique Fernandez en préface d'une réédition, qui n'ouvrent les yeux que dans le noir, ou sous la lueur de l'aube, quand le monde est vide et que celui que tout contact blesse n'a point à redouter le choc d'une présence inconnue.

Il se déclarait misogyne, mais se déchirait entre ses difficultés à avoir des relations durables avec les femmes, son dégoût pour ses performances sexuelles et celles des autres, et ses exigences d'amour absolu. Pensée d’amour: je t’aime tant que je voudrais être né ton frère ou t’avoir mise au monde, a-t-il noté dans son journal intime Le métier de vivre. Il se heurtait durement à la solitude, doutant d'être aimé et doutant d'être aimable.

Aride et âpre, zébré d'images de violence, de terre et de sang, le sombre Travailler fatigue, son premier livre, trace autour de l'absence et de la mort. Ce n'est pas tant travailler qui fatigue que vivre. La mort, il vizio assurdo tenait profondément Pavese.

Avec les dix poèmes réunis dans le recueil Verrà la morte e avrà i tuoi occhi (La mort viendra et elle aura tes yeux), le ton devient plus mélodieux et plus charmeur. Plus classique aussi. Pavese était inspiré par la femme aimée, celle qu'il appelait hirondelle ou visage de printemps, l'actrice américaine Constance Dowling. Il était amoureux, il souhaitait tant lui plaire et vivre avec elle.

Ce sont ses derniers écrits, il les a laissés sur sa table avant de se tuer dans une chambre de l'hôtel Roma à Turin après que celle qu'il aimait l'ait trahi et abandonné. Quand il a compris qu'elle ne reviendrait pas. Il avait 42 ans. Il ne pouvait plus vivre car il ne pouvait exister sans elle. En lui la faille existentielle était bien trop profonde pour résister et survivre.
Quelques semaines auparavant, ayant reçu le prix Strega pour Le bel été, il avait inscrit dans son journal : Tout cela me dégoûte. Pas de paroles. Un geste. Je n’écrirai plus.
On dit que lorsque un valet de chambre, préoccupé de n’avoir pas vu ce client de toute la journée, finit par forcer la porte, un chat s'est glissé dans la chambre où Pavese était mort.
Le poème La mort viendra et elle aura tes yeux peut se lire ici. Très connu, souvent mis en musique, il a en particulier été chanté par Léo Ferré. Mais c'est celui des chats que j'aime, annonciateurs et douce escorte d'un retour tant espéré.

The cats will know

La pluie tombera encore
sur tes doux pavés,
une pluie légère
comme un souffle ou un pas.
La brise et l'aube légères
fleuriront encore
comme sous ton pas,
quand tu rentreras.
Entre fleurs et balcons
les chats le sauront.

Il y aura d'autres jours,
il y aura d'autres voix.
Tu souriras toute seule.
Les chats le sauront.
Et tu entendras
des mots très anciens,
des mots las et vains
comme les vieux habits
des fêtes d'hier.

Toi aussi, tu auras des gestes.
Tu diras des mots -
visage de printemps,
toi aussi, tu auras des gestes.

Les chats le sauront,
visage de printemps ;
et la pluie légère,
l'aube de jacinthe,
qui déchirent le cœur
quand on ne t'espère plus,
sont le triste sourire
que, seule, tu souris.
Il y aura d'autres jours,
d'autres voix, d'autres éveils.
Nous souffrirons dans l'aube,
visage de printemps.

Cesare Pavese
in La mort viendra et elle aura tes yeux
10 avril 1950

Et avec Cesare Pavese, que j'ai découvert il y a peu et que je me suis mise très vite à aimer, je me demande si je vais toujours être attirée comme par un aimant par des personnes dont je m'aperçois à un moment qu'elles n'ont pas vraiment eu de père... Cette prescience du manque paternel qui me guide vers d'autres est très étrange.


dimanche 11 novembre 2007

La peur du père

A 3 ou 4 ans, j'ai une bouille toute ronde, un regard grave et interrogateur. Je crois que j'en ai ma claque de poser chez le photographe. J'ai différentes photos de cette série et je ris sur certaines, mais c'est celle-ci que je préfère. Je crois que j'étais comme cela, rieuse et grave déjà.

moi_3ans.jpg

Cette époque est celle du divorce de mes parents. J'avais entre 3 et 4 ans quand mes parents se sont déchirés. Quand ma mère a coupé tous les ponts entre mon père et ses deux enfants. Et que mon père n'a pas essayé de les rétablir.

Il y a quelques années, ma mère m'a raconté une anecdote à ce propos qui m'a stupéfiée et que j'avais totalement oubliée. Mon père et elle se querellaient à l'étage alors que je jouais dans la cour de la maison où ma grand-mère grillait du café vert dans un espèce de tambour cylindrique. Entendant la dispute, je me serais précipitée dans l'escalier pour les rejoindre, en criant : mon papa frappe ma maman. Je me demande ce que je voulais faire... protéger ma mère, me mettre entre eux, les retenir ensemble... Longtemps j'aurais ensuite empêché ma grand-mère de torréfier du café.

Je connaissais fort bien cette violence paternelle. Ma mère l'évoquait comme une des justifications de son divorce. C'est aussi ce qui lui a permis d'obtenir gain de cause car mon père ne voulait pas divorcer, et de renforcer son emprise sur la garde des enfants. Il y avait sûrement un climat de tension et de peur à la maison, et cette manière de me porter vers la dispute l'atteste, je pense. Mais quelle était exactement cette violence ? Des mots, des coups ? Mon frère âgé de 9 ans à l'époque et qui aimait notre père, comme je l'ai su il y a peu, estime que la violence venait de notre mère. Nous ne saurons jamais ce qui s'est passé entre eux.

Cette anecdote racontée si tard et presque par hasard a été une espèce de révélation. En me voyant appeler mon père de ce terme affectueux de papa, j'ai compris d'un coup que ce père que j'avais cru totalement absent avait été bien présent durant ma prime enfance, j'avais vécu auprès de lui à la maison, et je l'avais oublié. Il était mon papa, un lien affectif existait entre nous. J'en ai été sidérée et bouleversée. Un peu consolée aussi. Durant quelques petites années, j'ai quand même été sa fille, il m'a considérée comme sa fille, il m'a offert des jouets, il m'emmenait en promenade, il voulait acheter une maison pour nous, comme ma mère me l'a aussi appris.

Ces images d'une relation plus aimante ont été effacées de ma mémoire. Toute mon enfance, j'ai gardé en moi la peur de mon père. La figure paternelle présentée à mon imagination enfantine était détestable : un père violent qui donnait des coups, un père rejetant qui n'aimait pas ses enfants et ne s'en occupait pas, un père captateur qui voulait nous enlever. Un père qu'il fallait craindre, repousser. Un père qu'il fallait oublier et dont il était impossible de parler car il n'y avait rien de bien à en dire. Je l'imaginais même, je ne sais pourquoi, avec un fantasmatique pied-bot.

N'empêche qu'en même temps que je le craignais mon père me manquait profondément. Je lui en voulais de m'avoir abandonnée et j'avais peur de lui. Alors que je désirais le voir et être avec lui, je me serais enfuie si jamais il s'était approché de moi.

Je porte toujours en moi un peu de l'empreinte tordue de ce premier attachement. L'avantage c'est que, dans mes amours, me placer sous un père ne m'intéresse pas, j'aime les relations d'égaux, dans la fusion de l'homme amant ou le compagnonnage de l'homme frère. Les relations où les rôles de chacun peuvent subtilement bouger, ne sont pas prédéterminées, les faiblesses et les fêlures bien plus que la force. Mais l'ambivalence des attachements est souvent au coeur de mes sentiments amoureux. Le spectre du rejet, le balancier du désir et de la peur, la tentation de m'abandonner et de fuir reviennent parfois hanter mes relations amoureuses. L'angoisse de la souffrance reste-t-elle l'aiguillon de l'amour ?

vendredi 3 août 2007

Félin pour l'Autre

Mes premiers souvenirs impliquent déjà l'animal : encordée dans une poussette sur le chemin du parc, je cherche du regard un chat enclos dans un jardin puis un chimpanzé enfermé derrière une grille, mes compagnons d'une fugue à peine entrevue. Plus tard, en brousse africaine, je vis au plus près des animaux. Je dors roulée avec des chats, refais le monde avec un âne, me glisse dans des troupeaux, déchiquette des mouches, flambe un scorpion, élève un agneau, traque en vain un lion.

Grandissant sur l'absence et l'attente du père, je me nourris de leur énergie, leur vitalité remplit la part de vide de mes jeunes années et la rend vivable. Avec eux, j'apprivoise les ombres du monde qui m'entoure, j'en éprouve la tendresse et la violence. L'empreinte est restée. Il fut un temps où ma relative sauvagerie devait passer par l'animal pour entrer en relation avec l'Autre. En transposant, j'ai souvent décodé des situations, interprété et ressenti des sentiments qui m'échappaient. C'est ainsi que, parfois encore, j'aime ou je rejette les hommes grâce aux animaux.
Animal, mon proche cousin, médiateur vers l'étranger humain.

Mais pourquoi l'inclination pour le félin ? Un crabe qui n'a pas pour autant la fibre animale m'a posé la question.

Figure du père prédateur qui aurait pu m'enlever comme je l'entendais dire, du père rejetant qui ne se souciait pas de moi, qui me faisait si peur mais que je souhaitais approcher ? Sans doute.
Surface de projection de toute beauté, emplie d'élégance et de sensualité, de férocité et de douceur ? Assurément.
Puissance du mythe, Born To Be Wild comme l'a chanté Steppenwolf, fascination pour des tueurs candides dont le regard profond happe l'esprit en même temps que les crocs broient l'échine ? Certainement.

Tout cela... Mais songer aux félins me laisse en fait tout simplement heureuse. Les évoquer, et c'est la vie qui entre en moi, la jouissance tranquille de la vie. Comme un âge d'or, un premier paradis que j'ai perdu.

tigre rousseau

Quels autres êtres savent ainsi habiter le monde sans efforts ? Dénués du souci de la représentation, ils vont l'âme légère, d'une démarche coulée, élastique et puissante. Indifférents et inaccessibles. Si assurés de leur force qu'ils peuvent se permettre l'abandon. Seuls les lions semblent dormir d'un profond sommeil sans nuages.

Une liberté et une aisance des mouvements qui me subjuguent. Quand je m'enlise dans le sol, ils bondissent superbement vers le ciel. Libérant une énergie foudroyante, tous muscles tendus, après l'infinie patience du guet. Tout entiers présents et concentrés dans l'instant. Perfection de l'artiste et prouesse du tueur. Gaieté du jeu. Cruauté innocente. Douceur mordante des échanges.

Je voudrais tant pénétrer ce territoire. Savoir être là. Suspendre mon souffle, taire ma voix, alléger mes pas, oublier mes pensées. Occupant mon espace et me sentant enfin chez moi.
Il me faut pour cela rencontrer les félins dans les songes et me laisser emporter avec eux.
Félin, miroir de mes rêves d'une Autre qui serait en moi.

Félin pour l'autre de Benoit Morel, chanteur-parolier de l'ex-groupe La Tordue (bel album et si beau titre)
Surpris ! Huile sur toile du Douanier Rousseau 1891

mercredi 7 mars 2007

Le nom du père me suffira

J’ai longtemps porté un nom qui n’était pas le mien ou du moins cela m’a paru durer une éternité. Le nom du second mari de ma mère.

Quand ma mère a engagé le divorce, elle était tétanisée à l’idée que mon père puisse me prendre, et j’ai d'ailleurs vécu une partie de mon enfance avec cette possibilité quelque peu effrayante, que mon père, cet inconnu dont j'avais rejeté tout souvenir bien qu’ayant vécu quatre ans avec lui, vienne tel un loup-garou m’enlever et m’emporter, sans doute pour me dévorer.

Après un divorce long et violent, ma mère a d’abord mis des kilomètres entre mon père qui continuait à résider à Casablanca, et sa nouvelle demeure avec son nouvel époux en Côte d’Ivoire. Ce remariage en fait, comme je l’ai assez vite compris, n’avait pas d’autre raison que de nous éloigner. Nous mettre à l'abri peut-être. Casser les liens, couper les ponts, sûrement.

Puis, elle m’a fait adopter par son mari ainsi que mon frère, ce qui je crois a dû nécessiter une procédure complexe pour que mon père soit déchu de ses droits paternels.
Au terme du jugement du Tribunal, obligation juridique était faite d'assortir le nom de mon père de celui de mon beau-père, les deux noms étant séparés par un trait d’union mais accolés pour toujours. Deux noms qui n'ont rien à voir l'un avec l'autre, symbole de la fissure qui me traverse : mon nom originel typiquement écossais et mon nom de couverture typiquement français.

A mon coeur défendant, on se mit à m’appeler uniquement par le nom de mon beau-père, à m’inscrire à l’école sous ce nom et, insidieusement, à me faire passer pour sa fille. J’aimais bien cet homme, là n’est pas la question. J’avais 5 ans ou 6 ans quand ma mère s’est remariée et il faisait intimement partie de la famille. Un jour, j’expliquerai qui il était.

Assez vite, j’ai commencé à souffrir de la situation. Tout restait dans l’ombre, je n’avais pas les mots pour le dire mais je savais très bien qu'il n'était pas mon père même si, affamée d'amour paternel, je l'appellais volontiers papa. Mon frère avec ses 7 ans de plus s’était lui débrouillé pour faire front et ne pas utiliser notre nom d'emprunt. Dans la vie de tous les jours, hors contraintes administratives, nous ne nous appelions donc plus pareil. Or j’adorais mon frère qui était aussi le repère de ma vie, et ce que je voulais par dessus tout était d’être reconnue comme sa vraie sœur à 100%. Je voulais que soit affirmé le fait que nous avions tous deux les mêmes origines, que nous avions la même histoire. Je ressentais mon allégeance à mon beau-père comme une dépossession et comme une trahison. A 8 ans, à 9 ans, à 10 ans... je ne voulais pas être sa fille, j'étais la fille de mon père, la soeur de mon frère.

Puis au moment du brevet et jusqu'au bac que j’ai passé assez jeune, la honte s’est ajoutée à la souffrance. Dès que cette question du nom surgissait, j’avais l’impression de tomber dans un trou noir. Je ne savais pas comment la dire. Comment expliquer à mes amis que, dans les salles d’examen comme sur le panneau d’affichage des résultats, je ne serais pas là où l’on m’attendait. Qu'ayant un autre nom, j’étais placée ailleurs, inscrite ailleurs ?

Que dire de mon nom composé ? Qu’est-ce qui me faisait si honte et si mal ? Etre connue sous un nom qui n’était pas le mien ? Porter une identité supplémentaire qui stigmatisait mon abandon ? Qui pointait le rejet d'un père ayant renoncé à moi jusqu’à laisser un autre m’adopter et travestir son nom ?

Dès que je suis allée en fac, j’ai immédiatement repris le seul nom qui soit le vrai pour moi. Depuis, jamais je ne communique l’autre, jamais je ne l'écris. Mais cet autre me poursuit, me colle à la peau comme un boulet, il figure sur tous mes papiers officiels, pas moyen de m’en défaire. Et quand quelqu’un le prononce, ou prononce les deux noms, à chaque fois, je prends un coup sur la tête. Et aujourd’hui encore, quand je dois justifier de mon identité, je tends ma carte à regret et je continue à dire à mon interlocuteur : c’est le premier nom qui est le bon… ou alors : le premier nom suffit, laissez tomber l'autre ! Aujourd'hui encore, je ne veux pas entendre dire l'autre. Aujourd'hui encore, la problématique du vrai et du faux me taraude, le mensonge me fait horreur.

Le nom du père est le mien. Ma reconnaissance par mon père qui m’a transmis son nom, c’est presque tout ce que j’ai de lui, et merde, j’y tiens !

dimanche 10 décembre 2006

Une enfance africaine

Vers 6 ans, j’ai quitté le Maroc où je suis née pour suivre ma mère qui accompagnait son second époux. Ce qui, comme je l’ai compris plus tard, participait du désir de briser tout lien avec mon père en nous emportant mon frère et moi encore plus loin de lui, m’a néanmoins projetée dans ce qui demeure mon pays de cœur, l’Afrique.

Ma patrie d’enfance se trouve en pleine brousse équatoriale, dans l’ouest de la Cote d’Ivoire, au cœur du pays Yacouba et à proximité d’une petite bourgade entourée de montagnes surnommée la ville aux 18 montagnes. Pour y accéder, une longue piste entièrement recouverte d’une arche de bambous. J’ai toujours la splendeur de cette voûte en mémoire et je ne peux voir des bambous sans ressentir une émotion.

J’ai vécu là quelques années au paradis. Mon royaume était immense, magnifique, exaltant. C’était un monde magique. J’y ai noué un lien avec la nature et les animaux qui m’a construite et qui me porte toujours. J’étais libre, je ne me souviens pas d’avoir eu de contraintes à supporter, si ce n’est de ne pas sortir aux heures les plus chaudes, mais je ne souffrais pas de la chaleur, et donc, mon chapeau de Robin des Bois sur la tête - le seul que j’acceptais - à moi les grands espaces !

Comme tous les coloniaux, car c’étaient les derniers temps précédant l’indépendance, nous avions des serviteurs africains. Je détestais le terme de « boys » dont on les affublait, je passais beaucoup de temps avec eux et je les aimais. Je ne voulais pas en effet jouer avec les petits blancs et les enfants noirs eux ne jouaient pas trop avec moi.
Kpan, qui était d’une douceur sculpturale, s’occupait de la cuisine et faisait mon initiation culinaire. J’ai encore en bouche la saveur du foutou traditionnel, des bananes plantain, du pain de manioc, de la sauce aux cacahuètes, et même le goût de crevette des termites grillées. Gnan le jardinier, qui avait un immense sourire, me transportait à toute vitesse dans sa brouette pour le plaisir de me voir rire. Je me souviens des odeurs, des sons, de la lumière. J’entendais dire que les Africains aimaient tant les enfants qu’un père longtemps absent de chez lui adoptait aussitôt le nouveau bébé que sa femme lui présentait et l’aimait sans poser de questions. Je ne comprenais pas trop ce que cela signifiait ni ne percevais le mépris de cette assertion, j'en étais simplement toute réconfortée (plus tard, j'ai su que ce genre d'événement, arrivé dans ma famille, n'avait pas reçu un aussi bon accueil, loin s'en faut).

C’est l’époque où je rêvais de devenir l’amie d’un lion, où j’attendais qu’un lion vienne à ma rencontre, m’emmène avec lui et m’apprenne à vivre dans la brousse. Mais c’est le petit ânon Pom qui est devenu mon compagnon. Sa mère, une ânesse grise à croix noire sur le dos qui vécut un temps chez nous, appartenait à un marabout qui soignait avec son lait.

Tout me fascinait, me parlait. Bouche bée je contemplais les gigantesques colonnes de fourmis magnans, des carnivores dont on racontait qu’elles pouvaient dévorer un animal blessé qui n’aurait pu s’enfuir. Je frémissais aux batailles de mantes religieuses, j’avais peur des scorpions mais j’appréhendais surtout de croiser sur ma route le Dendroaspis, le fameux mamba vert, l'un des plus venimeux et rapides des serpents, dont le venin que l’on disait alors sans contre poison foudroyait dans la seconde. Je nourrissais un bébé chauve-souris dans un coin de la cave, un agneau élevé au biberon trottinait à mes côtés, et je m'endormais avec mes trois chats près de moi.

Quand nous sommes rentrés en France, je me suis sentie déracinée, et pourtant je ne savais pas que je ne reverrai plus l’Afrique. J’ai rêvé pendant des années de mon retour à ma terre d’enfance. Mais je ne crois pas que j’y reviendrai. J’aurais trop peur de voir s’effondrer cet enchantement sur lequel je me suis bâtie.