Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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mardi 26 janvier 2010

J'irai par les forêts... #1

Je voudrais m'enfouir dans le sanctuaire d'une forêt. Je voudrais redevenir toute petite au pied d'un tronc immense, levant les yeux sur des branches dressées vers le ciel épanouies en aérien bosquet. Je voudrais fouler le tissu élastique d'un tapis tissé d'humus et d'écailles semé de racines, humer à plein cœur des senteurs d'âcres ténèbres et de vertes feuillées, sentir battre sous mes doigts de rugueuses écorces, fendre l'écran des branches et des feuilles enchevêtrées en de vivantes lianes. Je voudrais me perdre dans une forêt, traverser l'épaisseur des futaies, rejaillir transformée à l'orée des plaines, emplie du désir de vivre.
Alors, j'ai mis mes pas dans les pas des écrivains [1] partis à la rencontre des forêts du temps perdu... Fangorn, Brocéliande, Athshe, Amazonie... Forêt douce, forêt dévorante, forêt vierge, forêt profonde où coulent les secrets...

Me voilà dans les traces de Henri Michaux passant avec lui les frontières d'une botanique imaginaire. Etrangeté d'une forêt probablement située entre l'Équateur et la Grande Garabagne, dans un Ailleurs végétal où les arbres, s'évadant des contraintes de leur règne, sont devenus autres. Extraordinaires mutants dépourvus de feuilles, ils vivent intensément leur vie singulière, expérimentant de puissants pouvoirs mimétiques, déployant de curieux appendices, tranquilles ou affamés, agressifs ou rieurs. En cette forêt des métamorphoses, façonnée par les désirs de l'instant, tout est mouvements et changements, reptations inquiétantes et bourgeonnements joyeux...

Dans ce pays, il n'y a pas de feuilles. J'ai parcouru plusieurs forêts. Les arbres paraissent morts. Erreur. Ils vivent. Mais ils n'ont pas de feuilles.
La plupart, avec un tronc très dur, vous ont partout des appendices minces comme des peaux. Les Barimes semblables à des spectres, tout entiers couverts de ces voiles végétaux ; on les soulève, on veut voir la personne cachée. Non, dessous ce n'est qu'un tronc.
Il y a aussi, dans la forêt de Ravgor, de tout petits arbres trapus et creux et sans branches qui ressemblent à des paniers.
Les Karrets droits jusqu'à la hauteur de cinq ou six mètres, là tout à coup obliquent, pointent et vous partent en espadons contre les voisins.
D'autres avec de grandes branches dansantes, souples comme tout, serpentines.
D'autres avec de courts rameaux fermes et tout en fourchettes.
.../...
D'autres qui se tendent sous la pluie comme des courroies et grincent ; on se croirait dans une forêt en cuir.
Les arbres à chapelets, et les arbres à relais.
Les arbres à boules terminales creuses, munies de deux rubans. Par grand vent étaient emportées ces boules, et volaient, ou plutôt flottaient lentement, semblables à des poissons, des poissons qui vont enfin regagner la rivière après un voyage pénible, mais le vent les chassait et elles allaient s'empaler sur les arbres à fourchettes, ou roulaient à terre par centaines, formant un immense plancher de billes, se bousculant et comme rieuses.


bialobrzeski.jpg

Les Badèges ont des racines grimpantes. Une racine sort tout à coup, vient s'appuyer contre une branche d'un air décidé, l'air d'une monstrueuse carotte.
.../...
L'arbre le plus agréable, c'est le Vibon. L'arbre à laine. On voudrait vivre dans sa couronne. Quantité innombrable de rameaux ont ses branches, et chacune secrète une antenne de laine, si bien qu'il y a là une grosse tête laineuse. c'est le Bouddha de la forêt. Mais il arrive que les Balicolica (ce sont des oiseaux) y viennent habiter. Ils crottent partout. Alors c'est une odeur infecte qui se forme là, et il faut brûler l'arbre.
L'arbre à baleines de parapluie ; d'autres tout en lamelles, si vous y donnez un coup fort, tombent en s'ouvrant comme un paquet de cartes.
.../...
Les Romans, sans aucune hauteur, à peine la couronne sort de terre, ça leur suffit, mais larges... larges.
Parfois, vous ne voyez que plaines et c'est une forêt, une forêt de Romans. Les branches reposent sur le sol, allongées comme des serpents, les plus jeunes on peut les voir avancer, et on les entend si le sol est sablonneux et sec.
Dans les branches en cerceaux des Ricoites, les singes passent et sautent continuellement.
.../...


Texte : Notes de Botanique de Henri Michaux dans Mes propriétés (extraits) in La nuit remue, chez Poésie/Gallimard
Illustration : Paradise Now de Peter Bialobrzeski (son site)

Notes

[1] J'ai l'intention de démarrer une petite série présentant des textes que j'aime sur la forêt, la rencontre entre la forêt et l'eau. Si par hasard vous avez dans vos boites à images de quoi les illustrer et que le jeu vous tente, merci de me contacter ou de vous signaler en commentaire. Le prochain texte concernera certainement l'Orénoquie luxuriante de Alejo Carpentier.

samedi 26 septembre 2009

Son murmure est un drapeau blanc

Qu'on le traduise par purr, ronfio, ronron, ou encore brn-rhn, le ronronnement du chat nous reste largement méconnu. Nous ne savons pas précisément comment le chat ronronne. Les chercheurs, qui ont vraiment les oreilles dans leurs poches et leur comprenette par dessus, n'ont pas encore démonté tous les rouages de ce subtil mécanisme. Ce n'est malheureusement pas faute d'avoir désaccordé une quantité de chats. De batailles d'experts en thèses divergentes, le secret du ronronnant mystère reste plutôt bien gardé. Je m'en réjouis. La réponse ne m'importe en rien, nul besoin parfois de connaître la technique pour aimer. Nous ne savons pas non plus exactement pourquoi le chat ronronne. Communication sociale, expression de la paix et de la béatitude de vivre, marque de la peur ou de la douleur, inquiétude à l'approche de la mort, appel au secours et besoin de réconfort... les raisons sont multiples et paradoxales. Et pourquoi pas, comme le pensent certains comportementalistes, le chat ne ronronnerait-il pas aussi tout simplement pour lui-même ? Pour se rassurer en recréant à sa guise le douillet environnement sonore des tétées de sa prime enfance voire de l'univers utérin, se projetant ainsi dans un milieu protégé, aimant et sécurisant. Le ronronnement n'est pas seulement une demande d'aide et de consolation, écrit Joël Dehasse, il est l'aide et la consolation elles-mêmes.

partition

Partition de Edouard Boubat

Un même motif musical le berce, la tessiture de sa vie : il ronronne.
.../...
Le son n'est pas pur. Il contient plusieurs bruits qui se ressentent plus qu'ils ne s'écoutent et annoncent un départ ou un changement d'état : le tumulte d'une eau frémissante, le halètement d'un vaporetto sur un canal vénitien, un ralenti de moteur bien huilé, le grondement d'un sol qui tremble, le souffle d'un vent qui se lève et froisse les feuillages. il renferme même du silence, une pause d'été, rythmée de chutes de pétales et de vols de bourdons. Bien qu'il filtre d'une bouche close, le ronronnement s'étend à l'infini, dans l'air où il se vaporise, sur le sol, contre la peau qu'il couve d'une lave tiède, et au fil de l'eau. A son contact, un lac frémirait, couvant à petits bouillons, tant ce bruit réchauffe.
Le chat ronronne pour la première fois de sa vie quand il tète. La béatitude est immense. Sa mère lui répond : deux paix confiantes et ensommeillées se font écho. Plus tard, face à l'homme, le chat retrouvera le goût de ces bruyantes tétées à travers une caresse ou une cajolerie. Mais le ronronnement n'est pas taillé à la seule mesure du bonheur. il accompagne une forte fièvre, une blessure douloureuse, une grande peur ou même une agonie. Devant un maître en colère ou un congénère qui lui en impose, le chat ronronne. Il se soumet ; son murmure est un drapeau blanc. Il avoue sa faiblesse, appelle à l'aide, demande une consolation. Du chaton qui tète au chat qui souffre, la même note demeure. En ronronnant, le chat se livre corps et âme.

Jean-Louis Hue, extrait de Le chat dans tous ses états

Chacun de mes chats a son ronronnement, plus ou moins brut ou modulé, discret ou tonitruant. Les yeux fermés, je les reconnais immédiatement. Valentine la sauvageonne s'abandonne en tendres roucoulements flûtés. Le sumo Gribouille racle son gosier qui résonne de manière assourdie. Cette peste de Commandante bruisse toute entière avec délicatesse. Félicité, ma princesse, a le plus beau ronron du monde, modulé, doux et puissant, long et régulier, entrecoupé de grands soupirs d'extase, interminable. Instrumentiste accomplie, elle déroule le fil de sa mélodie, absorbée dans sa propre musique, hypnotisée et bienheureuse. Et quand j'allonge Félicité sur mon cœur, que ses frémissantes ondes vibratoires parcourent mon corps et mon âme, mes contractions se dénouent, mon esprit tourmenté s'apaise. C'est le miracle du ronronnement des chats sur les zumains. Quel dommage que les zumains mâles soient cruellement dépourvus de ces caressantes résonances, et puisque tous les félins ronronnent, j'aimerais bien éprouver contre moi les sonorités langoureuses de mon daemon le lynx, à condition que Félicité soit d'accord évidemment.

Merci à Moukmouk qui en parlant du ronronnement félin ici, m'a tendu la perche !

jeudi 24 septembre 2009

J'aime les fragments


anhui

Huangshan Mountains, Anhui, China, de Michael Kenna


J'étais au sommet du plateau, à cet endroit précis où la ligne de la terre rejoint le ciel dans la lumière déchirante de l'automne. A la croisée d'un impossible commencement, j'écoutais en moi quelque chose qui cogne. Coups feutrés qui tâtonnent et s'évanouissent. Je me sentais si loin de tout, si complétement étrangère. J'essayais de m'envoler couchée sur le paysage. Eprouvant de chaque particule de mon corps les couleurs, les formes, les branches mortes, les feuilles rousses, la ligne incertaine de la route, où parfois cheminent lentement un tracteur, une motocyclette miniature sur laquelle je voudrais être pour regarder l'autre face du monde. Cette impossible folie d'y être et de n'y être pas, d'être ici et là-bas. Les yeux croisés sur les cris des busards. Les oreilles envahies par le bourdonnement des herbes, les milles friselis de l'air rayé de tant d'efforts minuscules. L'étranglement soudain du cœur. Je veux me perdre dans l'instant. Enfiler les secondes comme des perles étincelantes dans le crissement de l'éternité.

Le site du photographe Michael Kenna ici

dimanche 13 septembre 2009

L'âme adore nager


kusterle_inattesadelvolo.jpg

In attesa del volo de Roberto Kusterle

L'âme adore nager.
Pour nager on s'étend sur le ventre. L'âme se déboîte et s'en va. Elle s'en va en nageant. (Si votre âme s'en va quand vous êtes debout, ou assis, ou les genoux ployés, ou les coudes, pour chaque position corporelle différente l'âme partira avec une démarche et une forme différentes c'est ce que j'établirai plus tard.)
On parle souvent de voler. Ce n'est pas ça. C'est nager qu'elle fait. Et elle nage comme les serpents et les anguilles, jamais autrement.
Quantité de personnes ont ainsi une âme qui adore nager. On les appelle vulgairement des paresseux. Quand l'âme quitte le corps par le ventre pour nager, il se produit une telle libération de je ne sais quoi, c'est un abandon, une jouissance, un relâchement si intime.
L'âme s'en va nager dans la cage de l'escalier ou dans la rue suivant la timidité ou l'audace de l'homme, car toujours elle garde un fil d'elle à lui, et si ce fil se rompait (il est parfois très ténu, mais c'est une force effroyable qu'il faudrait pour rompre le fil), ce serait terrible pour eux (pour elle et pour lui).
Quand donc elle se trouve occupée à nager au loin, par ce simple fil qui lie l'homme à l'âme s'écoulent des volumes et des volumes d'une sorte de matière spirituelle, comme de la boue, comme du mercure, ou comme un gaz - jouissance sans fin.
C'est pourquoi le paresseux est indécrottable. Il ne changera jamais. C'est pourquoi aussi la paresse est la mère de tous les vices. Car qu'est-ce qui est plus égoïste que la paresse ?
Elle a des fondements que l'orgueil n'a pas.
Mais les gens s'acharnent sur les paresseux.
Tandis qu'ils sont couchés, on les frappe, on leur jette de l'eau fraîche sur la tête, ils doivent vivement ramener leur âme. Ils vous regardent alors avec ce regard de haine, que l'on connaît bien, et qui se voit surtout chez les enfants.

Henri Michaux, La paresse
Mes propriétés, dans La Nuit remue (Poésie Gallimard)

Ce texte de Michaux me touche au plus profond, où je sens vivre le désir d'abandon dans tout l'élan de sa fluidité. Douceur de l'immersion dans l'intimité aquatique, vitalité du laisser-aller à la jouissance, permanence du lien entre le corps et l'esprit, soulagement de s'ouvrir, se relâcher, cesser de lutter. C'est être plus fort que ses faiblesses de savoir ôter les masques. Etre disponible, résister à ce qui résiste en moi. Je me rappelle du regard outré qu'ont les enfants que l'on dérange dans leurs rêves.

C'est grâce au blog La course des nuages que j'ai découvert les étranges monochromes du photographe Roberto Kusterle, que j'ai associé à Henri Michaux.
Deux imaginations poétiques qui sont pour moi entrées en résonance.
Vers quels fantastiques rivages ces oiseaux en attente dressés en oriflamme vont-ils plonger ? Où vont-ils laisser voguer l'âme des songes ?

lundi 6 juillet 2009

Le long de ton cou

Je reniflerai ton odeur. Je presserai doucement mon corps contre le tien pour le tatouer à ton encre olfactive. Je broderai des contes au parfum sensoriel de ma mémoire de toi.

Dans ton cou, j'aimerais caresser l'odeur de ta peau. Je frotterai mes doigts à la rouille poussiéreuse des greniers de l'été. Je les enduirai du parfum onctueux de la poudre neuve et de l'huile froide, je les alourdirai de la résine poisseuse des pommes de pin. Je laverai mes paumes à ta fraîcheur. Puis je partirai dans un lointain voyage. Je sentirai la moiteur d'une savane nigérienne sous les trombes d'un orage. Je suivrai le sillage ambré d'un port grec au soleil couchant de juillet. Tu aurais une odeur de soleil et d'eau pure. Et tandis que mes doigts s'apaiseraient contre la douceur givrée de ton ventre, je pourrai lécher sur tes lèvres une senteur anisée d'ouzo.

Dans ton cou, j'aimerais boire l'odeur de ton sexe. M'assouvir de ses puissants fumets. Fronçant le nez comme un chat, je laisserai ces arômes nicher sous mon palais, de la pointe de la langue je saurai un à un les défaire puis les recomposer en vibrants assemblages. J'éprouverai les palpitations savoureuses de leurs barbares exhalaisons, les exquis frémissements de leurs fringants accords. Je sentirai s'épandre leurs clairs volutes. Tu aurais une odeur perlée de citron et de chèvrefeuille. J'en agripperai les émanations au creux de moi, jouissant du fondant tiède et de l'acide âpreté.

Dans ton cou, j'aimerais être ton odeur animale. J'épouserai la saveur liquide de sel glissant que dessine dans l'air le bond du poisson chat. Le souffle musqué de la chauve-souris sur l'aile croquante des papillons de nuit. Le râle mâtiné d'herbes fraichement mâchées que murmure le lièvre harponnant tendrement la hase. Je te mordrai un peu. Je sentirai tout ton corps, tes muscles, tes os, ta peau. Tu aurais une odeur de forêt et de vent. Je viendrai à toi. Ce serait comme si un vol de ramiers noirs m'emportait au profond pays des aurores boréales.

rouille
Une magnifique douceur pèserait sur nous. Dans les odeurs de ton cou, je te garderai bien serré. Il serait temps de nous endormir. J'irai fermer la porte. Je jetterai la clé. Je ne te laisserai plus partir.

Photographie "Une étude en rouille" de Anita
Merci Anita.

lundi 11 mai 2009

A quoi rêvent les girafes ?


girafes

Rothschild's Giraffes de Peter Beard


Je ne sais pas danser une salsa langoureuse. Je ne sais pas ce qu'est le monde pour une girafe. Je ne sais pas si une girafe se pose une telle question. Je ne sais pas ce que c'est qu'être un garçon. Je ne sais pas ce qu'il y a dans l'univers. Je ne sais pas ce qui se passe au centre de la terre. Je ne sais pas ce qu'est la mort. Je ne sais pas ce que c'est qu'être chef. Je ne sais pas ce que c'est que de commander. Je ne sais pas planter le blé. Je ne sais pas comment s'alignent les mots. Je ne sais pas faire la roue sur les mains. Je ne sais pas tuer. Je ne sais pas pourquoi il y a eu Verdun ou Auschwitz. Je ne sais pas pardonner. Je ne sais pas faire le pain. Je ne sais pas jouer au poker. Je ne sais pas comment sont les égouts ni comment était Babylone. Je ne sais pas comment vivaient les Étrusques ou les Apaches. Je ne sais pas comment est l'Amazonie. Je ne sais pas ce que c'est que vivre avec un enfant. Je ne sais pas ce que c'est qu'avoir un père. Je ne sais pas ce qu'est la baie des Anges ni ce qu'est le Kilimandjaro. Je ne sais pas ce que c'est que chanter sous la douche. Je ne sais pas courir derrière mon ombre. Je ne sais pas si quelqu'un a passé sa vie à écrire. Je ne sais pas parler avec les lions. Je ne sais pas swinguer. Je ne sais pas jouer du saxo. Je ne sais pas où je vais. Je ne sais pas très bien ce que je fais là. Je ne sais pas surfer sur la mer. Je ne sais pas m'arrêter. Je ne sais pas m'arrêter d'aimer quand on ne m'aime plus. Je ne sais pas ferrer un cheval. Je ne sais pas changer une roue. Je ne sais pas dire peut-être. Je ne sais pas sauter en parachute. Je ne sais pas vivre sous terre. Je ne sais pas ce que je sais. Mais je sais qu'il y aura toujours et toujours quelque chose, quelqu'un à connaître.

lundi 16 mars 2009

Porte-bonheur

Je fais un petit billet avec mon commentaire écrit ce matin (huhu, rien ne se perd).

Coucou à vous, merci de vos passages et de vos pensées. J'ai une telle montagne de papelards à écrire que je ne peux plus écrire ici. D'un autre côté, je n'ai rien à dire, alors ça tombe plutôt bien. :-p

Mon esprit vide et troué part en quenouille, si si ça se peut ! P'têtre que ça reviendra, que le désir reviendra, sûrement même, que cette sensation d'inutile s'estompera, et surtout que des idées me viendront en tête, un vent mauvais a tout emporté et tout emmêlé. Fatigue dans la tête, manque au cœur, travail et tout(x) ça par-dessus. Besoin de m'asseoir au bord de la mer, là-bas dans le Sud ou bien de vagabonder dans la forêt où je me dis que les primevères sauvages sont en train d'envahir les talus sans moi. Juste m'en donner le temps.

Mais sinon, je ne voulais pas du tout faire un billet de jérémiades. Parce que je sais que l'énergie refera signe.
(en plus, l'expérience me souffle qu'il suffit de crier : blog pause ! pour que hop, ça reparte)

A bientôt. Oui oui, à bientôt, pas envie de lâcher !

renardeau

Porte-bonheur de Fabrice Cahez

Portez-vous bien. Je vous embrasse et Valentine Chacureuil vous envoie des ronronnades printanières.

Faute de pouvoir pour l'instant courir les bois, je flâne chez le photographe animalier Fabrice Cahez, ici. Et là-bas, je sens que je continue de vivre car tout simplement je vibre et je m'émerveille.

vendredi 14 novembre 2008

Les cocottes dansent

Grâce au concours de Edouard Boubat et de Thierry Dedieu, à la manière de Raymond Queneau. En voilà du beau monde en hommage à nos amies les poules libres.

arbre_poule

L'arbre et la poule de Edouard Boubat 1950

Texto
Une poule sur un mur
Qui picote du pain dur
picoti, picota
Lève la queue
Et puis s'en va

Sonore
Des ongles qui glissent
sur le roc qui crisse.
Le choc du bec
sur le pain sec.
La queue qui claque
dans l'air opaque.
Et puis l'absence
et le silence.

Argotique
Une gagneuse dans la mouscaille
Qui gambergeait qu'à la mangeaille
Le fion posé sur la rocaille
Se cale les crocs (c'est duraille)
D'un pousse-graillon sèche tripaille
Bouge son derche
Caltez volaille !

Peint
Du blanc casé aux contours flous
Sur terre de Sienne juste en dessous
mira, Miro
Puis coup de brosse
Pointe de rose
Le blanc s'estompe.

Résumé
Une poule vit sa vie

Extraits de Cocottes perchées de Thierry Dedieu

samedi 18 octobre 2008

La vie secrète des mots

Lire. Sous les mots les pistes se déploient, ondulantes. Surgissant des chemins ourlés d'encre, de mystérieuses traces se greffent en moi. La rencontre des petites lettres imprimées en leurs cours me transforme à chaque fois, le plus troublant étant qu'avant d'entrevoir la rive, je ne sais pas que je peux changer à ce point. Lire c'est aborder des mondes que je n'aurais jamais imaginés et qui finalement sont si proches que je les reconnais miens au fur et à mesure que je les découvre. Mille lieux fabuleux où je galope, l'esprit débridé. Lire c'est m'inventer une famille, les racines que je n'ai pas, la maison où je veux vivre, les ciels qui me noient, les lacs qui m'emportent. Telles des hirondelles sur un fil, des personnages de papier, des poètes et des écrivains chuchotent avec moi de longs conciliabules. Leur main dans la mienne, je parcours l'ailleurs comme s'il était à ma porte. C'est le voyage que j'aime. Traverser la frontière et regarder vivement au creux des pages pour y cueillir entremêlés les éclats du rêve et du réel.


montagne_bleue

Les Montagnes jaunes HuangShan au lever du jour par Ong Cheng Boon


Les beaux livres, racontait Proust que je n'ai jamais lu, sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Sous chaque mot, chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un contresens. Mais dans les beaux livres tous les contresens qu'on fait sont beaux.
Les mots sont comme des sons, des couleurs, des images que j'effleure du bout des doigts ou que je saisis à pleines paumes. Les livres sont comme des labyrinthes dont je déroule ou non les entrecroisements, dont je peux enjamber les sentes, sautant à la fin, rêvant au centre, revenant au départ. Les histoires sont comme des châles tissés d'une trame rude ou soyeuse, chaude ou froide, sombre ou chatoyante.
Je me souviens du plaisir avec lequel, enfant, je me plongeais dans les livres, de ces moments où émerveillée j'effaçais le temps et l'espace, dévorant les pages, si impatiente de poursuivre l'aventure. Je me répétais certaines phrases, troublée par leur rythme, leur résonance, frémissant à d'intimes accointances. Je me souviens encore au moins de deux d'entre-elles que je connais toujours par cœur et qui ouvraient le récit. Un poulain rétif qui ne voulait pas venir au monde et qui avait un si sale caractère, une vivante maison qui l'enserrait d'un corset de douceur, un pays tant aimé où jamais il ne serait possible de revenir. Des phrases que je me murmurais comme de puissants talismans qui me protégeaient d'être là. Et encore aujourd'hui, peut-être.

A l'intérieur des fermes parois de chair qui le tenaient captif, le poulain ruait rageusement. Il refusait de naître, les violentes contractions des murs de sa demeure qui se faisaient sentir inopinément dérangeaient sa longue croissance paisible et le mettaient en fureur. Alors, il se déplia et rua à plusieurs reprises...
Mary O Hara - Le Fils de Flicka

Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189... Je continue à dire “chez nous”, bien que la maison ne nous appartienne plus. Nous avons quitté le pays depuis bientôt quinze ans et nous n’y reviendrons certainement jamais...
Alain Fournier - Le Grand Meaulnes

Alors je me demandais, quelles sont les premières phrases des premiers livres qui se sont installés en vous ? Mais attention, au débotté, sans réfléchir.

Le titre du billet est emprunté au film d’Isabel Coixet La vida secreta de las palabras. Parce que c'est aussi les yeux fermés que l'on peut le mieux lire, quand on s'abandonne à ressentir. C'est en lisant mal que nous avons pourtant bien lu aurait dit le facétieux shaman.

dimanche 5 octobre 2008

Way To Blue


fuite

Fuite - Photographie de Frédéric Netter

Les arbres m'ont dit que la tempête ne cesserait plus
Envole moi, l'oiseau dont je ne saurai jamais rien
Toi qui partis dans la nuit que mon geste avait créé


Merci à Frédéric Netter de me prêter en illustration une de ses photos. Mes pensées peuvent s'y déployer, planantes, tant celle-ci me parle. De fuite projetée vers l'ailleurs probablement, du double rivé au cœur certainement. Deux êtres ailés si semblables mais dont on ne sait s'ils se rapprochent ou s'éloignent l'un de l'autre, dont l'un est peut-être l'envers de l'autre, sa part d'ombre. Ou sa part de lumière, celle qui jamais ne se retrouve. Ou si peu, si mal. Et j'écoute Antony Hagerty, sa voix puissante et feutrée où la douceur prend corps avec la douleur. I'm a bird girl now... and the bird girls can fly...