Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

lundi 8 février 2010

Au vert félin

J'étais là, vacante devant la page blanche, toute renfrognée face au ciel plombé et aux champs dénudés, quand ma greffe Valentine Chacureuil s'est amenée très affairée, les moustaches frétillantes : mais qu'est-ce que tu fabriques à ne rien faire qu'à chercher à attraper des mots qu'elle m'a apostrophée ? Dégote quelques livres en vitesse qu'on s'amuse un peu, et trouve une idée en l'honneur du vert pour faire plaisir à mirovinben.
Voici donc notre participation conjuguée pour le DVMEH, Du Vert Même en Hiver.

chatvert.jpeg

On fut heureux tout de suite dans ce pays. La neige était blanche et les arbres verts. La viande était rouge et le charbon noir. Le ciel était bleu, la lune était jaune. Bon climat, bon esprit, bon esprit, bonnes moeurs. Légumes habituels. Pas de mouches. (Peu de mouches). Et de lion, pas du tout. On fut donc heureux. Sauf quelques personnes qui se tracassent toujours sur des points de détail.


Allez, au diable les tracas, le printemps sera bientôt là. Verdoyez, verdures drues !

Norge, Un pays, Les cerveaux brûlés in Poésies, Poésies/Gallimard
Selçuk, Regards de Chats, Pastel, l'école des loisirs
Chacureuil, à l'assemblage (mais chacun reconnaîtra aisément qui de nous deux a choisi quoi)

dimanche 24 janvier 2010

Un lapin passe au galop


floyd5.jpg

Puisque les écrevisses marchent à reculons, le présent pour elles est toujours un passé qui s'éloigne avec douceur tandis que l'avenir s'éclôt à tout instant comme une intacte surprise. Ah ! quel charme de vie.

Les Écrevisses de Norge
Le sac à Malices in Poésies 1923-1988 chez Poésie/Gallimard


Le dessin ? Non ce n'est pas une écrevisse. J'aurais pu, j'en ai admiré une fort belle, toute éclairée de bleu ou bien de rose. Mais un lapin m'a fait les yeux doux. Et je ne résiste pas à un lapin ni au joyeux coup de patte de l'artiste qui l'a croqué. J'aime vagabonder avec les lapins, ces compagnons des clairs de lune de l'imaginaire, qui gambadent la nuit comme les chats, en de furtifs jeux d'ombre et lumière.

Illustration de Madeleine Floyd, son site est .

dimanche 15 novembre 2009

A l'oeil qui perd une larme

En ce temps-là, je me perdais à perte de vue dans cet horizon que tenaient deux bras.

(La veille du départ, le voyageur regarde en arrière,
c'est comme s'il perdait courage.)

Semblable à la nature, semblable à la nature, semblable à la nature,
A la nature, à la nature, à la nature,
Semblable au duvet,
Semblable à la pensée,
Et semblable aussi en quelque manière au globe de la terre,
Semblable à l'erreur, à la douceur et à la cruauté,
A ce qui n'est pas vrai, n'arrête pas, a la tête d'un clou enfoncé,
Au sommeil qui vous reprend d'autant plus qu'on s'est occupé ailleurs,
A une chanson en langue étrangère,
A une dent qui souffre et reste vigilante,
A l'araucaria qui étend ses branches dans un patio,
Et qui forme son harmonie sans présenter ses comptes et ne fait pas le critique d'art,
A la poussière qu'il y a en été, à un malade qui tremble,
A l'oeil qui perd une larme et se lave ainsi,
A des nuages qui se superposent, rétrécissent l'horizon mais font penser au ciel.
Aux lueurs d'une gare la nuit, quand on arrive, quand on ne sait pas s'il y a encore des trains.
Au mot Hindou, pour celui qui n'alla jamais où l'on en trouve dans toutes les rues.
A ce qu'on raconte de la mort,
A une voile dans le Pacifique,
A une poule sous une feuille de bananier, une après-midi qu'il pleut,
A la caresse d'une grande fatigue, à une promesse de longue échéance,
Au mouvement qu'il y a dans un nid de fourmis,
A une aile de condor quand l'autre aile est déjà au versant opposé de la montagne,
A des mélanges,
A la moelle en même temps qu'au mensonge,
A un jeune bambou en même temps qu'au tigre qui écrase le jeune bambou.
Semblable à moi enfin,
Et plus encore à ce qui n'est pas moi.
By, toi qui étais ma By.....

Henri Michaux

Souvenirs, Ecuador


dimanche 8 novembre 2009

Les poissons qui volent s'amusent


poisson

On ne peut vivre sans principes. Un cheval qui perdrait ses principes mourrait sur le coup. Voici quelques principes d'un enfant.


Principes d'enfant

1
En Afrique, les chameaux sont bousculés par les éléphants.
2
Il n'y a pas un clown qui ait un père. Avez-vous jamais connu le père d'un clown? Vous voyez bien.
3
Les escargots qui ont perdu leurs cornes deviennent tout à fait bêtes.
4
Si on pouvait faire tenir ensemble « demain » et « aujourd'hui », on rattraperait sûrement « après-demain ».
5
Les arbres morts ne cessent pas de se tenir comme il faut.
6
Les gendarmes les plus fiers ne sont quand même jamais revenus avec le soleil captif.
7
Un poirier qui porte des pommes est un autre arbre.
8
Les poissons qui sautent s'ennuient.
9
Un kilo de papillons ne pèse rien, à moins que les papillons ne soient endormis. Père dit autre chose, mais il ne regarde jamais les papillons.
10
Les poules ne pondent pas d'oeuf. Personne ne pond. Il n'y a pas moyen. Elles les déterrent.
11
Les antilopes les plus rêveuses rêvent de caresser la douce poitrine des tigres.
12
Il y a bien longtemps que le soleil a fondu sa poupée, à droite de la lune.
Naturellement personne ne s'en souvient plus.
13
Les fourmis parlent tout bas.
14
En Afrique les paillassons où l'on s'essuie les pieds pour être poli, sont des crocodiles morts.
15
Les guêpes viennent juger comment chez nous on fait de la confiture.
16
Le nez, la bouche, les oreilles, les yeux et le menton, s'il y a deux oreilles et deux yeux, 7, ça fait une semaine. Ça fait aussi un peloton de soldats solides (ceux de ma boîte verte) qui combattent glorieusement pour la France, sans perdre leur képi qui doit encore leur servir le lendemain.
17
Les léopards myopes ne font plus que de petits bonds.
18
Les fourmis à queue sortent rarement.
19
Les Indiens chauves ne se vengent plus.
20
La nuit, les étangs se lèvent et disent: « Nous ne sommes plus morts ». Ils se lèvent, rassemblant l'eau autour d'eux comme des plis. Leur trou est immense, eux partis, qui penchés comme des barriques et hauts comme des cathédrales s'en vont roulant et tobogannant sur les routes, ou circulaient le jour tant d'autos conduites par des aveugles aux lunettes vertes.
Au petit matin, les étangs d'abord limpides, remuent et ramènent à la surface (ce sont des fourmis qu'ils emportent), se sentant affaiblis par ce poids, ils disent:
« On partira pour tout de bon demain, oui demain. » C'est ainsi que le matin ils sont tous revenus à leur trou, en écartant les roseaux; mais, s'il y a sur l'étang des canards, comment tout ça se passe-t-il ?
21
Les poissons meurent les yeux ouverts.

Henri Michaux, Le Disque Vert, 4ème Série - N°3, 1925

Aloys Zötl, Étude de poisson exotique, aquarelle sur traits de crayon noir, 1871


Ohlala, je me régale en compagnie de ces deux loustics, Michaux et Zötl ! Quel beau dimanche ! La magique pensée d'enfance de l'un, l'incongrue rascasse volante de l'autre me réjouissent au plus haut point. Que serait le monde sans les poètes, sans ces petits pas de côté qui nous emmènent si librement ailleurs. Me voilà cependant déroutée et éblouie par l'immense étendue de tout ce que je ne connais pas. Évidemment, j'ai la tête qui bourdonne avec Henri Michaux, il me prend la folie furieuse de le dévorer tout entier ce dont je suis heureusement tout à fait incapable. Mais, pour un peu, si j'avais aimé les profs et si je n'avais pas passé tout mon temps scolaire et universitaire à bailler aux corneilles en périssant d'ennui, je recommencerais bien des études, moi. Quand je pense à tous ces écrits, ces peintures, ces dessins, ces musiques, ces films, ces pays, ces personnes, ces animaux, tout cela et bien encore, que j'aimerais approcher d'un peu plus près... Vite, rêvons ! Rêvons de caresser la douce poitrine des tigres, n'est-ce pas Belle Arpenteuse ?

mercredi 28 octobre 2009

Le rire de l'horizon

Je ne sais pas grand chose du poète Maurice Fombeure, découvert il y a peu, attirée par les titres de ses recueils. A dos d'oiseau, A pas de souris, Poussière de silence ou encore A chat petit, autant dire que je ne résiste pas. Bonheur de cette écriture limpide, fraîche et profonde, de cet attachement au terroir, à la campagne poitevine où il est né et a vécu, de cette simplicité de trouvère emportée par un souffle lyrique, entre gaieté et tristesse... De source bien informée, ce serait lui l'auteur de l'expression c'est en lisant qu'on devient liseron, sur laquelle tant d'auteurs ont rebondi et qui m'a toujours enchantée. Sous ses mots, Maurice Fombeure esquisse l'ombre d'un chat sur l'herbe, l'espoir des marins qui vont à la pêche quand la lune est en berne, la fluidité des truites en robe fauve, ballerines du silence nageant entre les arbres, la douceur des soirs aux rondeurs de châtaigne. Parsemant ses vers de quelques batraciennes présences, sortilèges d'enfance, les grenouilles chantres des songes nageant au fil de la lune, les crapauds qui chantent depuis le fond des temps. Et d'oiseaux d'étoiles couverts.

Je ris avec tes yeux, cher oiseleur des larmes...

cels

Ciel avec oiseaux, étude de Jean-Michel Cels (1842)

Partir

Mourir sans boire entre les courants d'air,
C'est le destin des dromadaires.
Artillerie des rires, coutellerie des astres,
Ramures des nuages. Je traîne mon amour à l'ombre de tes yeux.
Et mon coeur bat comme un tambour ;
Mon âme est sourde, mes doigts sont gourds,
Je bégaye comme un vieux.
Mais je voudrais partir avec toi
A l'heure où fument les toits.
Une seule étoile monte sur la marée du gazon
Tu es une femme au bord de la mer
Du sommeil ou de la mort,
Entre les forêts frémissantes et le rire de l'horizon.
Partir à cette heure en aéroplane
Ou bien à dos d'âne - comme tu voudras -
Mon bras sur ton bras, les cheveux aux yeux
Et le coeur au vent.
Partir pour Beyrouth ou pour la Norvège
Où se fanent les neiges
Moins blanches que tes bras,
Pour l'Orient rose et rose et noir.
Revenir le soir par les gares, les villes roulées dans la brume
A l'heure où les lampes s'allument
Le long de l'éternité -
- Mais je reste dans la cage de ce bois de sapins.

Maurice Fombeure
Fontaines du temps perdu in Silences sur le toit
A dos d'oiseau - Poésie / Gallimard

dimanche 13 septembre 2009

L'âme adore nager


kusterle_inattesadelvolo.jpg

In attesa del volo de Roberto Kusterle

L'âme adore nager.
Pour nager on s'étend sur le ventre. L'âme se déboîte et s'en va. Elle s'en va en nageant. (Si votre âme s'en va quand vous êtes debout, ou assis, ou les genoux ployés, ou les coudes, pour chaque position corporelle différente l'âme partira avec une démarche et une forme différentes c'est ce que j'établirai plus tard.)
On parle souvent de voler. Ce n'est pas ça. C'est nager qu'elle fait. Et elle nage comme les serpents et les anguilles, jamais autrement.
Quantité de personnes ont ainsi une âme qui adore nager. On les appelle vulgairement des paresseux. Quand l'âme quitte le corps par le ventre pour nager, il se produit une telle libération de je ne sais quoi, c'est un abandon, une jouissance, un relâchement si intime.
L'âme s'en va nager dans la cage de l'escalier ou dans la rue suivant la timidité ou l'audace de l'homme, car toujours elle garde un fil d'elle à lui, et si ce fil se rompait (il est parfois très ténu, mais c'est une force effroyable qu'il faudrait pour rompre le fil), ce serait terrible pour eux (pour elle et pour lui).
Quand donc elle se trouve occupée à nager au loin, par ce simple fil qui lie l'homme à l'âme s'écoulent des volumes et des volumes d'une sorte de matière spirituelle, comme de la boue, comme du mercure, ou comme un gaz - jouissance sans fin.
C'est pourquoi le paresseux est indécrottable. Il ne changera jamais. C'est pourquoi aussi la paresse est la mère de tous les vices. Car qu'est-ce qui est plus égoïste que la paresse ?
Elle a des fondements que l'orgueil n'a pas.
Mais les gens s'acharnent sur les paresseux.
Tandis qu'ils sont couchés, on les frappe, on leur jette de l'eau fraîche sur la tête, ils doivent vivement ramener leur âme. Ils vous regardent alors avec ce regard de haine, que l'on connaît bien, et qui se voit surtout chez les enfants.

Henri Michaux, La paresse
Mes propriétés, dans La Nuit remue (Poésie Gallimard)

Ce texte de Michaux me touche au plus profond, où je sens vivre le désir d'abandon dans tout l'élan de sa fluidité. Douceur de l'immersion dans l'intimité aquatique, vitalité du laisser-aller à la jouissance, permanence du lien entre le corps et l'esprit, soulagement de s'ouvrir, se relâcher, cesser de lutter. C'est être plus fort que ses faiblesses de savoir ôter les masques. Etre disponible, résister à ce qui résiste en moi. Je me rappelle du regard outré qu'ont les enfants que l'on dérange dans leurs rêves.

C'est grâce au blog La course des nuages que j'ai découvert les étranges monochromes du photographe Roberto Kusterle, que j'ai associé à Henri Michaux.
Deux imaginations poétiques qui sont pour moi entrées en résonance.
Vers quels fantastiques rivages ces oiseaux en attente dressés en oriflamme vont-ils plonger ? Où vont-ils laisser voguer l'âme des songes ?

jeudi 25 juin 2009

Je suis plonk

C'est très gentil de vous enquérir de ce que je deviens, mais je ne deviens tout simplement rien. Effectivement je ne suis pas descendue des nuages. Je brasse du vent, je plume des émotions, j'étouffe dans l'oeuf des rumeurs poisseuses, je tricote de la brume joyeuse. Et je me réjouis toujours en compagnie d'Henri Michaux. Sous son aile immense, j'entremêle les sales lamelles des sentiments. Les couches se superposent ou s'infiltrent. Une larme de rires et une goutte de pleurs, un pied de nez et un coup de dent, une pincée de tendresse et une ligne d'amertume, un pli d'amour et une feuille d'indifférence. Dur dehors et doux dedans dit-il. Mais pour moi je crois bien que c'est largement le contraire.

Je suis gong

Dans le chant de ma colère, il y a un œuf,
Et dans cet œuf il y a ma mère, mon père et mes enfants,
Et dans ce tout il y a joie et tristesse mêlées, et vie.
Grosses tempêtes qui m'avez secouru,
Beau soleil qui m'as contrecarré,
Il y a haine en moi, forte et de date ancienne,
Et pour la beauté on verra plus tard.
Je ne suis, en effet, devenu dur que par lamelles;
Si l'on savait comme je suis resté moelleux au fond.
Je suis gong et ouate et chant neigeux,
Je le dis et j'en suis sûr.

Henri Michaux in Mes propriétés
La nuit remue - Poésie / Gallimard

dimanche 31 mai 2009

Chantemerle


pivoine

Chantepleure

Chantecaille fleur des rues
Chantepie fleur des bois
Chanteloup fleur des eaux
Chantamour fleur des nuits
Chantemort fleur des pois

Pleurivresse fruit de l’aube
Pleurétreinte fruit des yeux
Pleuraccueil fruit des mains
Pleurémoi fruit des lèvres
Pleurez-moi fruit du temps.

Robert Desnos in Youki 1930 Poésie

Vendredi 17 heures. J'ai bouclé et rendu un copieux rapport assommant, posté une déclaration d'impôts laborieusement remplie, fait les courses, puis je me suis innocemment rendue chez le garagiste pour un petit taptaptap bizarre et finalement changer deux pneus déformés. En rentrant, j'ai alors senti venir sur moi cet état particulier d'apesanteur qui clôt une fin de chantier. Je suis épuisée, libérée et vacante.

Samedi fin d'après-midi. Je n'ai pas arrêté de dormir, c'est dans une fuite ensommeillée que mon esprit se rassemble. J'ai jardiné en fin de journée. Enlever les anciennes feuilles craquelées, ramasser la légère floraison rouillée de la glycine, déblayer sous les haies, arracher le lavatère qui n'a pas résisté à quelques fortes gelées de cet hiver, couper les têtes fanées des lilas. Je reprends goût à un jardin longtemps délaissé et qui ne m'en veut pas. Ce sont les jours heureux du foisonnement, les branches s'allongent démesurées, les tendres touches de vert ont foncé, déployant des vagues plus sombres où les fleurs roses du weigélia s'attendrissent. Je m'absorbe à imaginer le feuillage découpé d'un grand figuier qui serait planté contre la chaleur du mur. Valentine joue entre les fruitiers. Elle passe d'une course folle, queue ondulante en traine, à des bonds saisissants, dos arqué et pattes jointes en cœur, puis se jette à l'assaut d'un tronc. Toute entière dans la joie du mouvement, fragilité et détermination, la force d'une plume. Gribouille, le nez froncé, l'esprit tatillon, inspecte le bord des rigoles, tendant une patte soupçonneuse pour vérifier que je n'oublie rien. Félicité rêve, enroulée dans les fleurs de trèfle, je l'entends soupirer après les bribes de ses songes. J'égrène les pétales flétris des premières roses qui tâchent mes doigts d'une saveur anisée. Je déguste le silence qui habite le jardin, m'enveloppe d'un néant tissé de bruits invisibles et me rend la maison douce. Quelques chants d'oiseau par giclées, des pépiements pressés, un sifflement impérieux, de tendres rengorgements qui peu à peu s'éteignent. Je me suis sentie en paix, comme cela ne m'est plus arrivé depuis des mois. Le merle menteur qui bloquait ma gorge s'est dégagé. Chantamour. Pleurétreinte. Les sentiments déchirants s'envolent, c'est triste et reposant.

Dimanche matin. J'ai passé du temps près des pivoines. Elles sont à leur apogée. Juste quelques pieds mais tant de plaisir. Et tant d'indolente vigueur dans ces têtes rondes qui se penchent ébouriffées. Le jardin me tient dans ses bras.

vendredi 24 avril 2009

Dans le noir, dans le soir...

C'est un poème que j'aurais aimé dire au bord d'un abîme, avant que ne retombent des pelletées de terre. Si j'avais pu parler. Si j'avais pu préparer. Si j'avais été capable de penser. Pas de tristesse. C'est un chant magnifique pour les voyageurs des rêves, ceux qui toujours ont navigué sur le pont des vaisseaux fantômes qu'emportent les sept mers. Ceux qui toujours resteront en marche. Ceux sur qui le désir et la révolte ont toujours soufflé.

Qu'il repose en révolte

Dans le noir, dans le soir sera sa mémoire
dans ce qui souffre, dans ce qui suinte
dans ce qui cherche et ne trouve pas
dans le chaland de débarquement qui crève sur la grève
dans le départ sifflant de la balle traceuse
dans l'île de soufre sera sa mémoire.

Dans celui qui a sa fièvre en soi, à qui n'importent les murs
dans celui qui s'élance et n'a de tête que contre les murs
dans le larron non repentant
dans le faible à jamais récalcitrant
dans le porche éventré sera sa mémoire

Dans la route qui obsède
dans le cœur qui cherche sa plage
dans l'amant que son corps fuit
dans le voyageur que l'espace ronge.

Dans le tunnel
dans le tourment tournant sur lui-même
dans celui qui ose froisser les cimetières

Dans l'orbite enflammé des astres qui se heurtent en éclatant
dans le vaisseau fantôme, dans la fiancée flétrie
dans la chanson crépusculaire sera sa mémoire.

Dans la présence de la mer
dans la distance du juge
dans la cécité
dans la tasse à poison.

Dans le capitaine des sept mers
dans l'âme de celui qui lave la dague
dans l'orgue en roseau qui pleure pour tout un peuple
dans le jour du crachat sur l'offrande.

Dans le fruit de l'hiver
dans le poumon des batailles qui reprennent
dans le fou de la chaloupe.

Dans les bras tordus des désirs à jamais inassouvis
sera sa mémoire.

Henri Michaux in Apparitions

mardi 21 avril 2009

A la lumière du pommier


pommier_en_fleurs

On peut se tromper

- Tiens, c'est une girafe et j'ai cru si longtemps que c'était un pommier. Alors, ces pommes que j'aimais tant?
- C'était de la crotte, Aristide.
- De la crotte ! alors, j'aimais de la crotte?
- Mais oui, Aristide, on peut se tromper et le principal c'est d'aimer.

Géo Norge in Les cerveaux brûlés

Une pitrerie guillerette du malicieux Norge. Dans un éclat de rire, elle me chuchote l'étrangeté des sentiments, la force de cet abandon à aimer. Tendre innocence carnassière. Quand on aime, tout est bon.

Le jardin change à vue d'œil. D'une heure à l'autre des fleurs épanouies se dilatent, des feuilles conquérantes s'étirent. Le parfum de la glycine court la maison, sautant par les fenêtres ouvertes, balayant les vieilles poutres de rasades sucrées, plongeant en de langoureuses attentes. Le marronnier où Valentine établit ses quartiers d'été est encore un peu froissé mais demain il aura déplié ses larges paumes. Les deux chèvrefeuille escaladent le mur, chaque jour un peu plus haut. La blancheur moutonnante du cerisier laisse espérer la rouge douceur des burlats. Les pissenlits, petits soleils irradiants de gaieté, ont envahi l'herbe en larges coulées. Les oiseaux dévorent, je n'ose enlever les mangeoires, la haie de lauriers a muté en une vorace pouponnière. Les roucoulements des tourterelles bruissent l'amoureuse entente. La bergeronnette grise, hochant la tête et la queue, arpente son territoire retrouvé, et j'entends frissonner le crissement froissé du rouge-queue. Bientôt arriveront pucerons et bestioles affamées, mais ils ne sont pas encore là, et je compte sur l'appui des chrysophes translucides. Je m'abandonne à la douceur de l'air, vibrant de la palette fugace des verts tendres fouettée de touches éclatantes de vie. Le jardin a la lumineuse brillance du renouveau.

Le pommier.