Lorsque nous sommes tombés sous le charme de la maison des bois, celle-ci était loin d'être terminée. Sa restauration s'était arrêtée en chemin, il n'y avait aucun sanitaire, salles de bains et cuisine étaient absolument vides, à l'étage le sol en ciment (qui plus est poudreux et pas très plan) attendait désespérément son plancher, la cave était inondée, le jardin ressemblait à un terrain de football (hélas encore), en l'absence de vitrage sur la baie, les murs avaient été exposés au vent, à la pluie, au froid, aussi aux hirondelles qui avaient tapissé les poutres du séjour d'une flopée de nids en terre dure.
Mais il y avait ces très grandes pièces inondées de lumière, les terres cuites anciennes dont les tons d'ocre rosé me rappelaient la Provence, où des empreintes de pattes de chat et d'oiseau figuraient d'heureux présages, l'arc splendide d'une poutre dans la chambre, la vue dégagée vers les champs, le tilleul, l'absolu du silence... et détail qui a toute son importance, l'abondance de murs impeccablement alignés pour héberger les innombrables livres.
Bonheur suprême, le chauffage central était installé, les radiateurs semblaient bien un peu vieillots, mais la chaudière - absente pour être préservée du chapardage selon les dires du vendeur -, était certifiée neuve, de haute technicité, munie de sondes extraordinaires qui devaient nous assurer de substantielles économies et une qualité inégalée de chauffage, adaptée aux plus infimes variations extérieures et intérieures. Innocents que nous étions, la tête accaparée par les travaux et surtout par les redoutables problèmes légaux qui se sont abattus sur notre achat (que la peste étouffe le vendeur et son notaire, que l'enfer les avale vivants). Quand la chaudière a été livrée, elles nous a certes parue un peu cabossée et le plombier mandaté par le vendeur complétement à côté de la plaque. Mais il était trop tard et de toutes façons hors de question d'intégrer une nouvelle dépense dans notre budget.
Un livre ne suffirait pas pour raconter les méfaits de cette bourrique de chaudière. Nous avons emménagé en août. Le premier hiver survenu très tôt a été glacial. Outre le gel d'une canalisation fantôme qui nous a privés d'eau pendant 15 jours, nous avons claqué des dents dans la maison tout en dépensant des sommes astronomiques pour y faire grimper la température. Il paraît qu'il fallait d'abord réchauffer les plâtres avant d'avoir chaud nous-mêmes. On caillait, je passais mes soirées enveloppée dans un duvet. Ployant sous d'alarmantes nouvelles car des chauffagistes appelés à la rescousse arpentaient la maison en hochant une tête soucieuse : la chaudière n'était pas assez puissante pour la superficie des lieux, il fallait changer telle pièce ou telle autre, la sonde extérieure était mal placée, le vase d'expansion était trop petit, des stalactites n'allaient pas tarder à se former autour de l'encadrement de la baie (si, si, on me l'a dit), le thermostat intérieur était incomplet, les radiateurs étaient inaptes au service et bons à changer (faut dire que l'un d'eux était monté à l'envers). Bref, jamais nous ne serions correctement chauffés et, pendant ce temps là, la cuve se vidait à toute allure... qu'il fallait remplir, encore et encore. Tandis que la tuyauterie encastrée on ne sait comment cognait funestement dans les murs. Je me réfrigérais d'angoisse.
Elle m'en a fait baver cette saleté. Peu à peu et grâce à un talentueux chauffagiste, un artisan d'expérience d'une touchante douceur, qui a su lui parler entre quatre yeux, qui a peaufiné les réglages de ses doigts de fée tout en nous évitant la moindre dépense superflue, la carne a consenti à fournir un relatif confort. Elle restait néanmoins sujette aux incartades, avait de fréquentes vapeurs, emmêlait ses circuits, cédait aux appels de sirène du calcaire qui l'entartrait. Je ne sais plus combien de fois elle est tombée en panne, ces moments attristants où je pénétrais le soir dans une maison froide sous l'œil courroucé des greffiers. Alors j'ai muté experte et obsédée. Je me suis mise à écouter tourner la chaudière, le moindre bruit suspect m'alertait même en pleine nuit, j'avais appris à décoder ses sautes d'humeur, au moindre gargouillement je reconnaissais un problème. J'étais devenue très branchée chauffage, lancée dans les réglages, surveillant les niveaux, anticipant les crises. J'avais surtout reporté sur les défaillances de la chaudière la douleur de la perte qui m'habitait quand je me suis retrouvée seule dans la maison. Ses pannes m'anéantissaient, décuplant la brûlure du manque. Bref, elle me pourrissait la vie, et je n'avais pas vraiment chaud non plus.
Un jour, j'ai pu la changer. J'ai vue cette fée Carabosse me quitter et partir en morceaux avec quand même un petit pincement au coeur.
Depuis quatre ans, je vis une idylle avec ma nouvelle chaudière, une beauté sobre d'un blanc immaculé. Ma confiance en elle est totale et elle m'obéit au doigt et à l'oeil. Réglée comme une horloge sans en faire tout un plat, elle combine les températures extérieure et intérieure pour m'offrir la plus douce des chaleurs en ronronnant comme un chat. A condensation, elle est relativement économique et contrôle en partie ses émanations. C'est la reine de la maison, à laquelle je ne manque pas d'adresser quelques hommages de temps à autre en récompense de ses bienfaits et de ma tranquillité, tandis que les greffiers la vénèrent et s'appliquent tour à tour à lui tenir compagnie. C'est simple, j'aime ma chaudière d'amour (et ce qui ne gâte rien, le chauffagiste est tout à fait charmant, je peux juste regretter qu'il n'ait à intervenir qu'une fois l'an pour le contrôle !)
En rebond sur un billet de mirovinben, ici, qui a ravivé mes souvenirs.
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