Outrelande

Histoires d'ici et d'ailleurs

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jeudi 25 juin 2009

Je suis plonk

C'est très gentil de vous enquérir de ce que je deviens, mais je ne deviens tout simplement rien. Effectivement je ne suis pas descendue des nuages. Je brasse du vent, je plume des émotions, j'étouffe dans l'oeuf des rumeurs poisseuses, je tricote de la brume joyeuse. Et je me réjouis toujours en compagnie d'Henri Michaux. Sous son aile immense, j'entremêle les sales lamelles des sentiments. Les couches se superposent ou s'infiltrent. Une larme de rires et une goutte de pleurs, un pied de nez et un coup de dent, une pincée de tendresse et une ligne d'amertume, un pli d'amour et une feuille d'indifférence. Dur dehors et doux dedans dit-il. Mais pour moi je crois bien que c'est largement le contraire.

Je suis gong

Dans le chant de ma colère, il y a un œuf,
Et dans cet œuf il y a ma mère, mon père et mes enfants,
Et dans ce tout il y a joie et tristesse mêlées, et vie.
Grosses tempêtes qui m'avez secouru,
Beau soleil qui m'as contrecarré,
Il y a haine en moi, forte et de date ancienne,
Et pour la beauté on verra plus tard.
Je ne suis, en effet, devenu dur que par lamelles;
Si l'on savait comme je suis resté moelleux au fond.
Je suis gong et ouate et chant neigeux,
Je le dis et j'en suis sûr.

Henri Michaux in Mes propriétés
La nuit remue - Poésie / Gallimard

vendredi 24 avril 2009

Dans le noir, dans le soir...

C'est un poème que j'aurais aimé dire au bord d'un abîme, avant que ne retombent des pelletées de terre. Si j'avais pu parler. Si j'avais pu préparer. Si j'avais été capable de penser. Pas de tristesse. C'est un chant magnifique pour les voyageurs des rêves, ceux qui toujours ont navigué sur le pont des vaisseaux fantômes qu'emportent les sept mers. Ceux qui toujours resteront en marche. Ceux sur qui le désir et la révolte ont toujours soufflé.

Qu'il repose en révolte

Dans le noir, dans le soir sera sa mémoire
dans ce qui souffre, dans ce qui suinte
dans ce qui cherche et ne trouve pas
dans le chaland de débarquement qui crève sur la grève
dans le départ sifflant de la balle traceuse
dans l'île de soufre sera sa mémoire.

Dans celui qui a sa fièvre en soi, à qui n'importent les murs
dans celui qui s'élance et n'a de tête que contre les murs
dans le larron non repentant
dans le faible à jamais récalcitrant
dans le porche éventré sera sa mémoire

Dans la route qui obsède
dans le cœur qui cherche sa plage
dans l'amant que son corps fuit
dans le voyageur que l'espace ronge.

Dans le tunnel
dans le tourment tournant sur lui-même
dans celui qui ose froisser les cimetières

Dans l'orbite enflammé des astres qui se heurtent en éclatant
dans le vaisseau fantôme, dans la fiancée flétrie
dans la chanson crépusculaire sera sa mémoire.

Dans la présence de la mer
dans la distance du juge
dans la cécité
dans la tasse à poison.

Dans le capitaine des sept mers
dans l'âme de celui qui lave la dague
dans l'orgue en roseau qui pleure pour tout un peuple
dans le jour du crachat sur l'offrande.

Dans le fruit de l'hiver
dans le poumon des batailles qui reprennent
dans le fou de la chaloupe.

Dans les bras tordus des désirs à jamais inassouvis
sera sa mémoire.

Henri Michaux in Apparitions

dimanche 25 janvier 2009

Grrrrrrrraouh

Zut, la tempête n'est pas passée là où j'aurais voulu. A chaque annonce de grande violence météorologique, j'ai quelques espoirs. Trois personnes me sont en travers de la gorge (tousse, tousse, tousse), enfin un peu plus mais disons que cela représente trois foyers. J'ai cessé de projeter leur mort dans les pires souffrances (oui, je suis une rancunière féroce quand je me sens salopement trahie mais je me calme). Quand même, de temps en temps je souhaite qu'une bonne tuile leur tombe sur la tête, pas un accident physique ni une cruelle maladie, non, mais une bonne tuile. Par exemple, que le toit de leur maison soit arraché par une tornade extrêmement localisée pile sur la maison de chacun. Évidemment, quelques jours avant, ce serait bien que les égouts de toute la ville se soient déversés chez eux en inondant le rez-de chaussée, qu'ils aient été obligés de mettre pieds et mains dans les immondices pour nettoyer. Après, j'hésite un peu entre les affecter d'une gastro foudroyante ou d'une grippe exténuante, alors peut-être la gastro et une fois bien lessivés, hop la grippe. Ha, ça me fait plaisir, franchement ça me soulage.
C'est comme ça, mais le pardon ne passera pas par moi. 8-)

dimanche 9 novembre 2008

Elle s'appelait Rosie

Il n'y a pas si longtemps, elle s'appelle Rosie. Rosie a un gros nez et un heureux caractère. Elle vit aux alentours de la ferme avec ses congénères, mange des pommes de terre, des fruits et des restes, se régale de glands et d'herbe en traînassant la forêt, adore fouiller le sol de son groin pour débusquer les odeurs, mâchonner les racines. Elle a une portée par an et allaite ses quelques loupiots sur la paille de l'étable durant deux bons mois. Oh, le patron n'est pas toujours aimable, et bien sûr, un de ces jours Rosie ou son frère seront vendus ou bien proprement égorgés pour nourrir la tablée. Mais il auront mené leur vie. Une vie de cochon, qui a un besoin vital de compagnie, qui aime marcher et mastiquer, se gratter les oreilles, se rouler dans la boue.

Elle s'appelle à présent XWZT2008. Elle est génétiquement modifiée. Déformée par l'immobilité forcée, elle vient d'accoucher d'une tripotée de marmots, ses tétines résistent mal à leur voracité, elle n'a pas la place de se retourner dans son box bétonné pour leur échapper. Elle est attachée. Bientôt, le gardien meulera les dents des porcelets ou les arrachera. Il en profitera pour les castrer et leur couper la queue. Sinon, une fois mis à l'engraissage, tant l'ennui est mortel et la peur folle, ils se la dévoreraient les uns les autres rien que pour s'occuper. Ces mutilations font partie des "soins du porcelet", elles se pratiquent sans aucune anesthésie. Quant à XWZT2008, au bout de deux semaines, elle va devoir retourner immédiatement à sa fonction de reproductrice, le verrat ou l'inséminateur l'attendent déjà.

Dans ce hangar blafard, surpeuplé, ils sont tous là, les "produits porcins". Le gardien n'a pas oublié de mettre son casque antibruit tant les cris stridents des bêtes sont insupportables. Il n'a pas de masque, et pourtant l'odeur d'ammoniaque de l'urine est effroyable. Enfermés dès leur naissance, exclus du monde des vivants, les cochons ne sortiront que pour être abattus. Ils ne verront jamais la lumière du jour. Impotents, pouvant à peine bouger un pied, sans identité, sans singularité, sans rien qui les rattache à leur vie animale. Parqués, manipulés, piqués, gavés comme s'ils étaient des machines. Ils sont devenus des machines. Des machines vivantes. Des produits. Exploités par l'industrie agroalimentaire pour faire du lard au moindre coût, avec une violence d'autant plus imparable qu'elle est érigée en système économique, qu'elle est cachée, recouverte du plomb du silence, de la honte, du malaise.

L'élevage industriel des porcs représente en France 95% au moins de la production. On tue aujourd'hui dans les grands abattoirs 850 porcs à l'heure. Et les cochons ne sont pas les seuls. Du côté des "produits avicoles" les conditions d'enfermement et de traitement sont atroces. Chaque année, ce sont 50 millions de poussins mâles et 30 millions de canards femelles qui sont jetés vivants au broyeur au prétexte qu'ils sont "inadaptés à la production". Les poussins mâles puisqu'ils ne pondent pas d'œufs, et les canettes qui s'engraissent moins facilement que leurs homologues mâles pour faire des boîtes de foie gras.

Notre consommation hurle la souffrance et la peur, pue la mort.

Comment pouvons-nous nous accommoder de cela ? Comment est-ce que moi, je peux y penser et puis m'arrêter d'y penser ? Parce que c'est trop douloureux, trop complexe, que je ne sais pas comment faire ? Comment est-ce que je peux continuer à acheter du jambon sous vide ? Mais si je n'en achetais plus, en quoi est-ce que cela changerait vraiment la donne ?

Comme ces animaux domestiques que nous excluons du paysage et de la vie qui sont les leurs, c'est la terre, l'eau, les plantes, la vie sauvage, que nous traitons avec la plus grande des brutalités et que nous faisons disparaitre. Il y a trop de souffrance. Nous, les animaux humains, il serait temps de comprendre que nous ne sommes pas les possesseurs de la nature. Quand nous préoccuperons-nous de limiter notre emprise ? Je veux croire en un droit des animaux à vivre leur vie, en un élevage qui maintient le lien et le respect avec les bêtes. Je veux croire qu'un jour nous saurons réaliser, avec le philosophe Dominique Lestel, que l'homme est devenu humain à travers ses agencements avec l'animal, en inventant des façons de vivre en commun, pas en se séparant de lui.

Je ne peux que vous inviter à lire le billet de dieudeschats sur les Iles Féroces. C'est ce billet qui me décide à écrire, et à alimenter ma rubrique Terre animale. J'ai besoin de réfléchir à la question de nos relations avec les animaux. Pour l'instant, c'est ma façon d'agir.

Sources :
Florence Burgat - Liberté et inquiétude de la vie animale
Jean-Christophe Bailly - Le versant animal
Elisabeth de Fontenay - Le silence des bêtes
Hors-Série Télérama - Bêtes et Hommes

jeudi 16 octobre 2008

Sifflons un bon coup

J'ai habité toute petite rue Rouget de Lisle à Casablanca. Ma grand-mère a vécu à la Belle de Mai à Marseille et y a rencontré mon grand-père. Ma mère est née à Marseille. Les enfants se font de drôles d'idées des choses et s'amusent à des rapprochements, je me racontais donc avec une certaine fierté que le compositeur de l'hymne national faisait partie de ma famille. Je croyais que l'on était tous frères, tous proches. Pourtant La Marseillaise m'a toujours glacée. Peut-être bien que c'était un chant révolutionnaire au départ, mais j'ai toujours peiné à me reconnaître dans ces accents guerriers sanguinolents (beurk, cette chasse au sang "impur" pour abreuver les sillons). Peut-être bien aussi que je n'aime pas les hymnes nationaux. Mais c'est une autre histoire.

Ne voilà-t-il pas que huit Français sur dix sont choqués parce que La Marseillaise est sifflée pendant un match de foot ! Que tout le corps politique s'agite, interdisant à tour de bras, prêt à embastiller le moindre voyou qui oserait contester La Marseillaise ! Que nos bonnes vieilles valeurs patriotiques sont en péril ! Que les media se démènent pour en faire leurs gros titres ! Mais nos zélés dirigeants n'ont-ils pas plutôt à s'occuper d'une gigantesque crise économique ? Mais non, voyons, ils ne cherchent pas à faire diversion ni à ressouder le bon peuple autour des idéaux bien de chez nous. A force de brasser dans le vent des milliards et des milliards de monnaie virtuelle ils ont fini de dilapider le peu d'intelligence qui leur restait.

Avec les quatre greffiers aux trompettes, je mets mes deux doigts dans la bouche et je siffle Allons zenfants de la patrie, je siffle à tue-tête. Ah ça fait du bien ! A travers ce symbole de mon pays, je siffle la France qui me révulse, je siffle la France qui a créé un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, je siffle la France qui juge au faciès, je conspue la France qui fait la chasse aux hommes.

dimanche 12 octobre 2008

Déloger le merula

Je n'ai pas de cancer du poumon. J'avais beau me dire bah bof, de toutes façons la vie je m'en fous, pas question d'entrer dans des protocoles de soin de ce genre... après tout j'aime autant.
Je n'ai pas de pneumopathie. Peut-être faut-il encore attendre la tapée d'analyses de sang, mais mes poumons radiographiés puis scannés dans tous les sens sont clairs comme de l'eau de roche.
Depuis quelques mois, un quelque chose me fait tousser. Un peu, de temps en temps. Mais comme j'ai un traitement au long cours par biothérapie dont j'ai déjà parlé ici, qui fait chuter mon immunité et dont les risques potentiels ne sont pas négligeables, les hospitaliers qui me suivent deviennent pressants, le pneumologue insistant. Il faut disent-ils savoir pourquoi je tousse. Ah bon.
Je dois encore passer un scanner des sinus, un panoramique dentaire, une échographie cardiaque, une batterie de tests d'allergie. y-)
Je crois que je n'ai rien d'organique ou pas grand chose. Je cours les bois avec tant de plaisir et de hargne, je vois les fougères devenir rousses, les feuilles tapisser la mousse, les greffiers somnoler dans la lumière d'automne. Fatiguée peut-être. Les intermittences affectives sans doute, les conditions d'urgence et de surcharge dans lesquelles je travaille tout le temps certainement. Je crois que les défenses qui protègent mon corps fonctionnent bien.
Mais je dirais que, probablement, il y a quelqu'un qui m'est resté en travers de la gorge. Non, ce n'est pas un chat.

mercredi 17 septembre 2008

L'ordre des filins

Je suis débordée de travail et tellement peu en forme que je mets deux fois plus de temps à le faire. Je ne vais pas m'étendre sur mes états d'âme, je n'ai qu'un désir : PARTIR, laisser la maison, le boulot, les emmerdes, les feuilles mortes, la lasure des fenêtres, les factures, l'ordinateur qui m'est un espèce d'objet transitionnel insupportable dont je ne me dépêtre pas, et même les greffiers (parfaitement, mais ils ont une nounou, et puis Valentine est une sacrée chasseuse bien que non partageuse). Ce n'est pas tout de suite vu ce qui s'amoncelle.

Je suis d'une humeur de bouledogue. J'ai la rate au court-bouillon de cette ambiance de catastrophe, de tous ces scénarios d'un avenir en chute libre, de tous ces blabla alarmistes, faillite bancaire... plus de crédit... pouvoir d'achat en baisse... prix du baril... trop tard le monde occidental est foutu et tous les autres avec dans la foulée... Oui, bon, et alors ? Qu'est-ce qu'on fait ? On se met la tête dans un trou et surtout on ne bouge plus le petit doigt ? Ne m'en parlez plus, je n'en veux plus, stop ! Je m'en fous ! Je m'en contrefous. Et les médailles du mérite, Sarko peut se les carrer où je pense et Darcos avec. Du vent qui camoufle tous les démantèlements en cours. Tiens donc, le code du travail, il existe encore ? Et la réforme de la santé, elle en est où ? Et la télévision publique, elle vivotera bien ?

Ce matin en me levant, je me suis dit que j'allais refuser un projet. Voilà. Après tout, c'est la seule liberté du freelance. Et après, VACANCES, SIESTE, LECTURE, ECRITURE, MER, JEUX.

En attendant, soucieuse de détendre l'atmosphère, Valentine me lit la définition du chat.

searle

Dessin de Ronald Searle

"Le chat est un animal qui a deux pattes de devant, deux pattes de derrière, deux pattes sur le côté droit, deux pattes sur le côté gauche. Les pattes de devant lui servent à courir, les pattes de derrière lui servent pour freiner. Le chat commence par une tête et se termine par une queue qui suit son corps. Elle s'arrête au bout d'un moment. Il a des poils sous le nez aussi raides que des fils de fer. C'est pour ça qu'il est dans l'ordre des filins. De temps en temps, le chat a envie d'avoir des petits. Alors, il en fait ; c'est à ce moment là qu'il devient chatte."
Anonyme (Attribué à un écolier de neuf ans)

Ca la fait rire ma Valentine. Moi aussi. Nous sommes de fieffés filins ! Tiens, je vais me plonger dans un bain bien chaud, rempli à ras bord de mousse. Au diable les économies. Faites sauter les bouchons, faut que ça pète !

jeudi 4 septembre 2008

My loneliness

Je marche dans la forêt. Tous les jours. Je pars en fin d'après-midi et vais à grande allure au hasard des sentiers que je rencontre. En de nombreux endroits, les bois sont des ronciers qui voudraient m'empêcher de passer. A d'autres, ils s'entrouvrent sur les champs, ou bien ce sont les champs qui montent doucement jusqu'à eux. Les parcelles de chaumes blonds, pas encore ensemencées, irrégulièrement découpées et ondulées sont bordées de chênes, de hêtres, de charmes et de taillis. Mon œil voudrait capturer des instants de journée, isoler des bribes de paysage, mon désir d'avoir un vrai appareil photo se renforce. L'autre jour, j'ai vu trois moutons qui dormaient dans un pré, et l'herbe rase était ponctuée de plusieurs chats assoupis qui dressaient leurs oreilles. Sinon je ne rencontre jamais personne. D'humain je veux dire. Les bois, les champs sont déserts, seule la vie animale et végétale palpite. Je ramasse des plumes, je mange des mûres, je me laisse griffer par les épineux, mouiller par les fougères humides. Et je marche.

C'est étrange comme, quand le corps est pris dans le déroulé des enjambées, les pensées s'abandonnent ou se resserrent. Arpentant, je tire des plans de quatre sous, je décrochète l'hameçon des angoisses, je fatigue la colère. Je ne sais pas me satisfaire d'une relation qui se rêve sans vouloir qu'elle se vive. Je ne suis pas capable d'aimer quelqu'un qui a sa vie avec une autre. Il y a des histoires légères qui s'égrènent dans des éclats de rire, sans promesse de lien, et qui n'en ont nul besoin. Il y a des attachements autres qui ne s'accommodent pas de la clandestinité. Sous les mots fous qui étaient dits les dés étaient pipés. Je ne voulais pas le savoir mais le présent bien rangé nous a rattrapés. Bien sûr que rien n'est possible. Je n'ai pas de place. Ou ce serait une place engouffrée de trop de douleur, de solitude, de dépendance. Il y a cette violence du silence qui s'installe, même si c'est moi aussi qui le recherche. Je marche et en marchant je me dresse à la distance. Ne reste plus que des mots qui se déboîtent comme des legos et des étreintes mordantes qui se dérobent.

Hier j'ai tellement dérivé dans un bois que je ne connaissais pas, que j'ai fini par ne plus savoir où j'étais. Je perds mes pas comme je perds mes idées parfois. Je tournais sur place, reprenant deux fois le même chemin qui ne menait nulle part sans m'en apercevoir. Le soir allait tomber. Finalement, j'ai tracé tout droit, pour déboucher en pleine terre, toujours sans rien reconnaître. Il y avait une seule présence, un paysan qui tenait un chien grondant contre lui. J'étais soulagée de le voir. Je lui ai demandé où se trouvait la route et il m'a répondu : c'est vous qui avez une Clio verte là en bas ? J'étais repérée depuis le début, moi qui me crois seule au monde dans ces espaces. Il m'a fait un bout de conduite, mais je devais me tenir un mètre derrière lui à cause de son chien dont disait-il je devais me méfier. Si je tombais dans quelque ravine écartée lors de mes escapades solitaires, je n'y resterai sans doute pas longtemps. Les champs n'ont pas leurs yeux dans leur poche. Je me suis quand même acheté une carte des bois. Mais la semaine prochaine, je devrais prendre garde, les gibecières seront de sortie avec les chiens. C'est la chasse qui commence. Je filerai bien un coup de fusil aux espérances quand elles jaillissent de ma tête comme des perdrix qui s'affaissent.

mercredi 19 mars 2008

Trouble Every Day

Je suis née dans un bled perdu, un trou de peau qui s'appelle moi
Dans ma candeur natale, j'avais imaginé qu'en me déplaçant de mille kilomètres, j'échapperais à ce moi qui me pesait
Je n'avais pas compris que toujours avec moi j'emportais ma pelure
J'avais le sentiment d'aller et de venir à ma guise, assez librement
Si au cours de ces années écoulées, l'on m'avait demandé ce que je faisais dans un trou, je n'en aurais sans doute pas cru mes oreilles
Mais faut-il croire ses oreilles ?
Toutes les incommodités que j'éprouvais alors, je n'aurais pas pensé une seule minute à les attribuer à une vie souterraine
Pourtant, peut-être bien la seule chose dont je ne me sois jamais séparée
A mon corps défendant car, à vrai dire, je n'en ai guère eu cure
Ce n'est pas moi qui tient à ce creux, c'est lui qui me tient
Je dois bien avouer qu'à présent les oreilles m'en tombent
Parce que là, je le sens bien, je me mets insensiblement à glisser hors du trou
Je ne cesserai sans doute pas d'être cette troglodyte affamée
Rencoignée à l'orée de son manque, esquissant laborieusement des gestes vers l'ailleurs
Mais je déchire la coquille et je sors
Je voudrais donner les clés avant de partir mais ce ne sont que des clés
Aux questions, je n'ai toujours pas trouvé de réponse
Me voilà sur mes deux pattes comme toute bipède sans plumes censée se respecter
M'arrachant à des décennies d'adhérences génésiques
Fontanelles béantes
Lèvres sanglantes
Je fais le premier pas, celui qui compte
J'ai caressé le double qui me trouble
Je ne resterai pas à l'ombre de ma vie

Trouble Every Day, un film de Claire Denis, avec Béatrice Dalle et Vincent Gallo, je t'aime à te dévorer...

dimanche 16 mars 2008

Lettres mortes et soupçons d'enquête

Je collais des lignes dans des cahiers de texte. Sans suite.

Non, il ne s'agit pas d'écrire, de faire de la prose ou je ne sais quoi d'autre, il ne s'agit pas de lécher des phrases bien venues, des textes qui se tiennent. Ce n'est pas une question de tenue. Il n'y a pas d'œuvre au bout du compte. Il s'agit de tirer sur la ligne sans raffinement aucun.

Non, je ne pourrais jamais dire que mon intention est d'écrire. Il ne s'agit pas d'écrire pour écrire mais sans doute faut-il s'y résoudre. Et puis cette obsession des mots. Les mots comme des pièges tendus vers la traque. Tant de vacheries qui couvent sous les mots, les phrases, les déliés. Tant de vacheries à tue-tête lancées à la gueule d'autrui. Des mines pour attirer. Des mines pour éventrer. Des mines pour enterrer sous le poussier d'une encre empoisonnée. J'écris pour m'assurer que ce n'est pas un puits perdu qui perce dans mon ventre.

Ne pas les lâcher non plus ces saletés de mots, qu'ils n'aient rendu le son de leur maudite paillasse. Se torcher de mots, de phrases, d'élucubrations pour savoir enfin ce qu'est le silence. Car sinon, d'où me viendraient ces coulisses ? Le dédale où monte le niveau du tumulte ?

J'envoie des bribes de texte, ces morceaux d'un puzzle que je ne suis jamais parvenue à assembler pour n'en point connaître le modèle.
Comme si en les disant je pouvais me retirer.
Comme l'océan dans ce reflux qui laisse à découvert le cri des mouettes et ce qu'il tisse à l'infini d'étendues si étrangement sonores, sables, landes, falaises.