Il n'y a pas si longtemps, elle s'appelle Rosie. Rosie a un gros nez et un heureux caractère. Elle vit aux alentours de la ferme avec ses congénères, mange des pommes de terre, des fruits et des restes, se régale de glands et d'herbe en traînassant la forêt, adore fouiller le sol de son groin pour débusquer les odeurs, mâchonner les racines. Elle a une portée par an et allaite ses quelques loupiots sur la paille de l'étable durant deux bons mois. Oh, le patron n'est pas toujours aimable, et bien sûr, un de ces jours Rosie ou son frère seront vendus ou bien proprement égorgés pour nourrir la tablée. Mais il auront mené leur vie. Une vie de cochon, qui a un besoin vital de compagnie, qui aime marcher et mastiquer, se gratter les oreilles, se rouler dans la boue.
Elle s'appelle à présent XWZT2008. Elle est génétiquement modifiée. Déformée par l'immobilité forcée, elle vient d'accoucher d'une tripotée de marmots, ses tétines résistent mal à leur voracité, elle n'a pas la place de se retourner dans son box bétonné pour leur échapper. Elle est attachée. Bientôt, le gardien meulera les dents des porcelets ou les arrachera. Il en profitera pour les castrer et leur couper la queue. Sinon, une fois mis à l'engraissage, tant l'ennui est mortel et la peur folle, ils se la dévoreraient les uns les autres rien que pour s'occuper. Ces mutilations font partie des "soins du porcelet", elles se pratiquent sans aucune anesthésie. Quant à XWZT2008, au bout de deux semaines, elle va devoir retourner immédiatement à sa fonction de reproductrice, le verrat ou l'inséminateur l'attendent déjà.
Dans ce hangar blafard, surpeuplé, ils sont tous là, les "produits porcins". Le gardien n'a pas oublié de mettre son casque antibruit tant les cris stridents des bêtes sont insupportables. Il n'a pas de masque, et pourtant l'odeur d'ammoniaque de l'urine est effroyable. Enfermés dès leur naissance, exclus du monde des vivants, les cochons ne sortiront que pour être abattus. Ils ne verront jamais la lumière du jour. Impotents, pouvant à peine bouger un pied, sans identité, sans singularité, sans rien qui les rattache à leur vie animale. Parqués, manipulés, piqués, gavés comme s'ils étaient des machines. Ils sont devenus des machines. Des machines vivantes. Des produits. Exploités par l'industrie agroalimentaire pour faire du lard au moindre coût, avec une violence d'autant plus imparable qu'elle est érigée en système économique, qu'elle est cachée, recouverte du plomb du silence, de la honte, du malaise.
L'élevage industriel des porcs représente en France 95% au moins de la production. On tue aujourd'hui dans les grands abattoirs 850 porcs à l'heure. Et les cochons ne sont pas les seuls. Du côté des "produits avicoles" les conditions d'enfermement et de traitement sont atroces. Chaque année, ce sont 50 millions de poussins mâles et 30 millions de canards femelles qui sont jetés vivants au broyeur au prétexte qu'ils sont "inadaptés à la production". Les poussins mâles puisqu'ils ne pondent pas d'œufs, et les canettes qui s'engraissent moins facilement que leurs homologues mâles pour faire des boîtes de foie gras.
Notre consommation hurle la souffrance et la peur, pue la mort.
Comment pouvons-nous nous accommoder de cela ? Comment est-ce que moi, je peux y penser et puis m'arrêter d'y penser ? Parce que c'est trop douloureux, trop complexe, que je ne sais pas comment faire ? Comment est-ce que je peux continuer à acheter du jambon sous vide ? Mais si je n'en achetais plus, en quoi est-ce que cela changerait vraiment la donne ?
Comme ces animaux domestiques que nous excluons du paysage et de la vie qui sont les leurs, c'est la terre, l'eau, les plantes, la vie sauvage, que nous traitons avec la plus grande des brutalités et que nous faisons disparaitre. Il y a trop de souffrance. Nous, les animaux humains, il serait temps de comprendre que nous ne sommes pas les possesseurs de la nature. Quand nous préoccuperons-nous de limiter notre emprise ? Je veux croire en un droit des animaux à vivre leur vie, en un élevage qui maintient le lien et le respect avec les bêtes. Je veux croire qu'un jour nous saurons réaliser, avec le philosophe Dominique Lestel, que l'homme est devenu humain à travers ses agencements avec l'animal, en inventant des façons de vivre en commun, pas en se séparant de lui.
Je ne peux que vous inviter à lire le billet de dieudeschats sur les Iles Féroces. C'est ce billet qui me décide à écrire, et à alimenter ma rubrique Terre animale. J'ai besoin de réfléchir à la question de nos relations avec les animaux. Pour l'instant, c'est ma façon d'agir.
Sources :
Florence Burgat - Liberté et inquiétude de la vie animale
Jean-Christophe Bailly - Le versant animal
Elisabeth de Fontenay - Le silence des bêtes
Hors-Série Télérama - Bêtes et Hommes
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