Quand le cœur bat de travers, quand l'absence suffoque et que la vie paraît si peu supportable, je m'en vais lire Cesare Pavese... Tristesse et violence entremêlées, émotion barrée de sévérité, ses mots sont un rempart à la douleur. Parce que la douleur, le romancier et poète italien, communiste et antifasciste, traducteur entre autres de Melville, Dos Passos et Joyce, il l'a côtoyée de très près.
Toujours en bascule entre le désir de se plonger dans la vie et le désir de s'en retirer, Pavese n'a jamais pu s'adapter au monde où il devait vivre, vacillant entre son présent angoissé, son passé disparu et un avenir incertain. Il y avait un vide en lui. L'absence sans doute de son père mort quand il avait 6 ans et la difficulté d'accéder au monde des adultes. L'écartèlement entre la sauvagerie douce de ses hautes collines piémontaises et la modernité agitée de la grande ville de Turin, entre la tradition ancestrale et l'avant-garde intellectuelle. Il était d'une sensibilité exacerbée que tout blessait, tels ceux, écrit Dominique Fernandez en préface d'une réédition, qui n'ouvrent les yeux que dans le noir, ou sous la lueur de l'aube, quand le monde est vide et que celui que tout contact blesse n'a point à redouter le choc d'une présence inconnue.
Il se déclarait misogyne, mais se déchirait entre ses difficultés à avoir des relations durables avec les femmes, son dégoût pour ses performances sexuelles et celles des autres, et ses exigences d'amour absolu. Pensée d’amour: je t’aime tant que je voudrais être né ton frère ou t’avoir mise au monde, a-t-il noté dans son journal intime Le métier de vivre. Il se heurtait durement à la solitude, doutant d'être aimé et doutant d'être aimable.
Aride et âpre, zébré d'images de violence, de terre et de sang, le sombre Travailler fatigue, son premier livre, trace autour de l'absence et de la mort. Ce n'est pas tant travailler qui fatigue que vivre. La mort, il vizio assurdo tenait profondément Pavese.
Avec les dix poèmes réunis dans le recueil Verrà la morte e avrà i tuoi occhi (La mort viendra et elle aura tes yeux), le ton devient plus mélodieux et plus charmeur. Plus classique aussi. Pavese était inspiré par la femme aimée, celle qu'il appelait hirondelle ou visage de printemps, l'actrice américaine Constance Dowling. Il était amoureux, il souhaitait tant lui plaire et vivre avec elle.
Ce sont ses derniers écrits, il les a laissés sur sa table avant de se tuer dans une chambre de l'hôtel Roma à Turin après que celle qu'il aimait l'ait trahi et abandonné. Quand il a compris qu'elle ne reviendrait pas. Il avait 42 ans. Il ne pouvait plus vivre car il ne pouvait exister sans elle. En lui la faille existentielle était bien trop profonde pour résister et survivre.
Quelques semaines auparavant, ayant reçu le prix Strega pour Le bel été, il avait inscrit dans son journal : Tout cela me dégoûte. Pas de paroles. Un geste. Je n’écrirai plus.
On dit que lorsque un valet de chambre, préoccupé de n’avoir pas vu ce client de toute la journée, finit par forcer la porte, un chat s'est glissé dans la chambre où Pavese était mort.
Le poème La mort viendra et elle aura tes yeux peut se lire ici. Très connu, souvent mis en musique, il a en particulier été chanté par Léo Ferré. Mais c'est celui des chats que j'aime, annonciateurs et douce escorte d'un retour tant espéré.
The cats will know
La pluie tombera encore
sur tes doux pavés,
une pluie légère
comme un souffle ou un pas.
La brise et l'aube légères
fleuriront encore
comme sous ton pas,
quand tu rentreras.
Entre fleurs et balcons
les chats le sauront.
Il y aura d'autres jours,
il y aura d'autres voix.
Tu souriras toute seule.
Les chats le sauront.
Et tu entendras
des mots très anciens,
des mots las et vains
comme les vieux habits
des fêtes d'hier.
Toi aussi, tu auras des gestes.
Tu diras des mots -
visage de printemps,
toi aussi, tu auras des gestes.
Les chats le sauront,
visage de printemps ;
et la pluie légère,
l'aube de jacinthe,
qui déchirent le cœur
quand on ne t'espère plus,
sont le triste sourire
que, seule, tu souris.
Il y aura d'autres jours,
d'autres voix, d'autres éveils.
Nous souffrirons dans l'aube,
visage de printemps.
Cesare Pavese
in La mort viendra et elle aura tes yeux
10 avril 1950
Et avec Cesare Pavese, que j'ai découvert il y a peu et que je me suis mise très vite à aimer, je me demande si je vais toujours être attirée comme par un aimant par des personnes dont je m'aperçois à un moment qu'elles n'ont pas vraiment eu de père... Cette prescience du manque paternel qui me guide vers d'autres est très étrange.

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